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Le gang des rêves

Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:

Une Italienne de quinze ans débarque avec son fils dans le New York des années vingt…
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
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— Il faut qu’elle sache, avait poursuivi la mère.

— Mais tu ne vois pas qu’elle ne t’écoute même pas ? et il avait secoué la tête.

— Il faut qu’elle sache ! avait-elle répété, glaciale, comme toujours.

— Mais laisse-la tranquille ! » s’était-il exclamé. D’une voix dure. Presque forte. Presque déterminée.

Alors Ruth, pour la première fois, avait tourné la tête pour le regarder.

Et son père lui avait presque souri.

Et, pendant un instant, Ruth avait eu l’impression qu’il ressemblait à son grand-père.

« Il se fait tard, avait déclaré la mère, se levant et enfilant ses gants.

— J’arrive tout de suite. Attends-moi dans la voiture, avait alors déclaré le père, rompant la liturgie dominicale, tandis que sa fille et lui ne cessaient de se regarder.

— Il se fait tard » avait insisté la mère, se raidissant et se dirigeant vers la voiture, garée sur le gravier de l’allée.

Alors le père s’était assis près de Ruth. C’était la première fois, depuis tous ces mois, qu’il le faisait. Il avait sorti de sa poche une boîte noire en carton rigide. Il l’avait ouverte pour en extraire un petit appareil photographique. « C’est un Leica I, avait-il commencé à expliquer, comme tout père dans ce genre de situation, tournant l’appareil entre ses mains. C’est allemand. La pellicule est déjà dedans. L’appareil a un objectif de 50 mm. Et un télémètre… là, tu vois ? Ça sert pour la mise au point, pour mesurer les distances. » Il l’avait tendu à sa fille. « Tu mets ton œil dans ce viseur. Ce que tu vois, c’est ce que tu photographies. Il suffit d’appuyer sur ce bouton, là. Mais d’abord, il faut régler le temps d’ouverture du diaphragme. Moins il y a de lumière, plus tu dois lui laisser de temps. »

Ruth était restée immobile, les yeux fixés sur les mains de son père tenant l’appareil. Mais elle ne le prit pas. La voix de son père, soudain douce, résonnait dans ses oreilles. Elle se dit qu’elle ressemblait un peu à celle de son grand-père.

« Quand tu as pris une photo, avait-il poursuivi, il faut faire avancer la pellicule en faisant tourner cette roulette, comme ça… dans ce sens. »

Ruth n’avait pas bronché.

Alors il avait posé l’appareil photographique sur ses genoux et était demeuré quelques instants silencieux.

« Ce que t’a dit ta mère est vrai, avait-il repris mais d’une voix différente, fatiguée et vaincue — faible. On a presque tout perdu. On est en train de vendre nos objets de valeur. Mais on dirait que la ruine a une odeur, tu sais ? Les gens nous sentent arriver de loin. Tous des charognards ! Ils me proposent des sommes ridicules, car ils savent que je ne peux pas dire non. Et j’ai dû aussi mettre en ventre la villa de Holmby Hills… » et là il s’était interrompu, comme s’il n’avait plus la force de poursuivre.

Ruth s’était tournée pour le regarder. En silence.

Son père gardait la tête baissée, enfoncée dans les épaules. Enfin, il avait levé les yeux vers sa fille :

« Essaie de guérir vite, ma chérie, avait-il dit d’une voix redevenue douce. Je ne sais pas pendant combien de temps encore je pourrai te garder ici », et sa tête s’était à nouveau inclinée, presque indépendamment de lui. Il avait tendu la main et avait caressé doucement la jambe de sa fille.

Ruth avait observé cette main. Ses articulations commençaient à être noueuses. Comme celles de son grand-père. Et les premières taches apparaissaient sur le dos de la main. Comme chez son grand-père.

« Je suis désolé… » avait lâché le père, se levant puis se dirigeant vers la voiture.

Ruth avait écouté le bruit des portières que l’on refermait. Celui du moteur que l’on mettait en marche. De la vitesse que l’on enclenchait. Et des roues qui crissaient sur le gravier. Sans lever la tête. Le regard rivé à cette caresse qui réchauffait encore sa jambe.

Et ce fut alors, sans même savoir pourquoi, qu’elle avait saisi l’appareil photo et, à travers le viseur, elle avait regardé l’automobile emporter ses parents. Et elle avait pris une photo.

Sa première photo.

Quand elle fit développer le film, elle découvrit l’auto et le portail en noir et blanc. On apercevait aussi, en noir et blanc, l’écriteau « Newhall Spirit Resort for Women » de la clinique pour maladies nerveuses où elle était internée.

Et elle sentit qu’elle avait conquis un petit espace de paix. Mme Bailey avait une soixantaine d’années et elle était pensionnaire du Newhall Spirit Resort for Women depuis plus de dix ans. La plupart du temps, elle était assise dans un coin de la salle commune réservée aux patientes considérées « non gênantes ». Les autres, les « gênantes », étaient enfermées dans des cellules capitonnées, et on ne les voyait presque jamais. Les non gênantes, c’étaient les patientes, comme Mme Bailey et Ruth, qui réagissaient de manière positive aux traitements pharmaceutiques — en réalité, ceux-ci consistaient à administrer des anesthésiques qui devaient faire office de sédatifs. Les gênantes, c’étaient ces patientes hospitalisées pour motifs d’alcoolisme, de drogue et de schizophrénie, dangereuses pour elles-mêmes ou pour les autres. Elles étaient fréquemment soumises à des bains d’eau glacée et enfermées dans des cellules où leurs possibilités de nuisance étaient réduites au minimum. Cela n’empêchait pourtant pas les robustes infirmiers de les maltraiter et de les battre, avec l’aval des médecins. Parce que la violence, associée à un sevrage forcé, c’était en fait la seule thérapie pratiquée. Ce qui différenciait le Newhall Spirit Resort for Women des hôpitaux psychiatriques où l’on oubliait les malades des classes moins aisées, c’était simplement la nourriture, les couvertures, matelas et draps — bref, ce qui se voyait —, et ainsi cette institution devait-elle libérer de tout sentiment de culpabilité les familles qui se débarrassaient de leurs filles, épouses et mères. La différence principale, naturellement, c’était la somme que l’on devait débourser pour ces traitements, autrement dit pour faire semblant de ne pas voir.

Après avoir classé sommairement Ruth comme candidate au suicide et l’avoir isolée lors d’une brève période d’observation, les médecins avaient estimé qu’elle n’était pas gênante et donc ne constituait pas un danger pour autrui, et ils lui avaient attribué une chambre double. L’autre lit était occupé par Mme Bailey. On avait diagnostiqué chez Mme Bailey une schizophrénie hésitant entre hébéphrénie et catatonie : aux symptômes de dissociation mentale typiques de l’une s’ajoutaient les troubles de la volonté et du comportement qui caractérisaient l’autre. Au début, Ruth avait eu peur de Mme Bailey et de son sombre silence.

Dès le premier jour de leur cohabitation, elle avait remarqué que Mme Bailey ne supportait pas les chaussures. À tout moment, elle ôtait ses souliers. Puis elle croisait le gros orteil par dessus le deuxième doigt de pied. Et là, enfin, le visage de la femme se détendait. Il semblait empreint d’une sérénité distraite.

« Chacun doit trouver son propre équilibre » avait déclaré Mme Bailey après une semaine de cohabitation muette, sans cesser de fixer un point vague devant elle, et presque comme si elle avait senti le regard de Ruth sur elle.

Mme Bailey était la première patiente que Ruth avait photographiée avec son Leica.

« Je peux vous prendre en photo ? lui avait-elle demandé ce jour-là.

— Les poules ne demandent pas l’autorisation de faire un œuf, avait répliqué la femme.

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