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Le gang des rêves

Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:

Une Italienne de quinze ans débarque avec son fils dans le New York des années vingt…
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
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Karl s’aperçut que les autres étaient bouché bée. Et lui-même ouvrit la bouche, surpris, en se disant : « Mais c’est la rue de la quincaillerie de mon père ! Là où j’ai grandi ! »

« … Orange Street, maintenant, s’appelle Baxter Street. Cross Street est devenue Park Street. Little Water Street, par contre, a disparu… Alors, combien de fois avez-vous foulé ces trottoirs chargés d’Histoire ? »

Tout le personnel de service secouait la tête, incrédule. Karl aussi était émerveillé et fasciné. Il se faufila à travers le groupe et tenta de regarder dans le studio trois, mais il ne vit rien d’autre qu’une silhouette noire penchée sur la table, microphone à la main.

« Et c’est dans cet un endroit étrange, plein de saloons et de salles de bal, une espèce de Coney Island de l’époque, fréquentée par des gens comme nous, marins, pêcheurs d’huîtres ou petits employés, qu’est née la culture des gangsters, qui, à cette époque, étaient beaucoup plus frustes qu’aujourd’hui… »

Karl était ensorcelé. Il écoutait dans le même silence tendu que tous les hommes et femmes de ménage, autour de lui.

« Il se fait tard, l’heure est venue de te quitter, New York… »

Un murmure de déception parcourut le public.

« Mais je reviendrai bientôt pour vous parler des slums, des recruteurs, de la Old Brewery, de Moïse le géant, de Gallus Mag, de Patsy the Barber et de Hell-Cat Maggie, une femme que vous souhaiteriez ne jamais rencontrer… »

Le personnel de service rit à voix basse en se poussant du coude. Karl sourit avec eux.

« Et je vous révélerai les faits et gestes des gangsters d’aujourd’hui, ceux que je fréquente tous les jours et que vous croisez dans la rue, avec leurs costumes tape-à-l’œil en soie. Je vous apprendrai à parler comme eux et vous raconterai les aventures incroyables qui se déroulent à votre insu dans les rues sombres de notre ville…

— Quand ça ? demanda naïvement un homme de ménage.

— Je vous quitte avec une anecdote sur Monk Eastman, à l’époque où il travaillait comme videur dans une salle de bal de l’East Side, au début de sa sanglante carrière. Il maintenait le calme dans ce local grâce à un énorme gourdin, qu’il marquait méticuleusement d’une entaille à chaque fois qu’il liquidait un client turbulent. Or voilà qu’un soir, Monk s’est approché d’un pauvre petit vieux inoffensif et lui a défoncé le crâne d’un coup terrible…

— Oh !… s’écria une grosse noire près de Karl, portant une main à sa poitrine.

— Chut ! Betty la fit taire.

— … et quand on lui a demandé pourquoi il avait fait ça, Monk a répondu : “J’avais déjà quarante-neuf marques sur mon gourdin, j’voulais un chiffre rond !”… »

Tout le public rit doucement. Karl y compris.

« Allez, je vous quitte ! Il faut que je règle son compte à une balance qui n’est maintenant plus qu’un rat, et puis il faut que j’aille ramasser le pèze de mon speakeasy, conclut la voix. Bonsoir, New York ! Et rappelle-toi… les Diamond Dogs suivent tes histoires… »

Puis on entendit le grésillement du microphone qui s’éteignait.

« Voilà, l’histoire de l’Amérique ! » se dit Karl et, après un instant de silence, il se mit à applaudir. Tout le personnel de service applaudit avec lui.

On entendit alors le bruit d’une chaise que l’on éloignait précipitamment de la table et, lorsque Karl éclaira le studio, ils se retrouvèrent face à un garçon d’une vingtaine d’années effrayé, une mèche blonde décoiffée sur le front et les manches de chemise roulées jusqu’aux coudes. Il les regardait les yeux grands ouverts et balbutiait à l’intention de Karl :

« Excusez-moi… je… excusez-moi… je m’en vais tout de suite…

— Comment tu t’appelles ? demanda Karl.

— Je vous en prie, ne me virez pas…

— Comment tu t’appelles ?

— Christmas Luminita.

— Tu en connais beaucoup, des histoires comme ça ?

— Heu, oui… monsieur…, répondit Christmas.

— À dix heures. Demain. Ici, sourit Karl. On enregistre le premier épisode. »

42

Los Angeles, 1927

Bill était en train de démonter un décor. Il était neuf heures du soir et il n’y avait personne d’autre dans le hangar. Au cours de ces derniers mois, il n’avait fait aucun progrès dans le monde du cinéma. Cette première étape pour s’approcher de Hollywood et de la richesse s’était révélée un coup d’épée dans l’eau. Il avait été embauché comme assistant machiniste, et c’est toujours ce qu’il faisait. Son salaire était à peine plus élevé que celui d’un noir bien payé. Mais ses possibilités de carrière étaient tout à fait les mêmes que celles de n’importe quel nègre. C’est-à-dire nulles.

Bill donna un grand coup de pied à la base d’un des deux poteaux en bois qui maintenaient en place un panneau du décor. Il fit de même pour le second. Puis il écarta les deux montants de bois et le panneau tomba bruyamment sur le sol, résonnant dans tout le hangar. Voilà ce qu’il avait appris, à Hollywood : tout dépendait de quel côté du décor tu te trouvais. Si tu étais devant, tu pouvais être qui tu voulais. Aujourd’hui un pacha, demain un riche industriel, mais de toute façon le roi du monde. Tu avais une villa de rêve, un bureau de grand patron et une piscine chauffée. Bill se retourna pour contempler le décor mutilé. À présent, le luxueux harem dans lequel on avait tourné toute la journée des scènes saphiques était pathétique et ridicule. Si tu étais à l’arrière du décor, toutes ces réalités se révélaient pour ce qu’elles étaient : des panneaux de carton peints, maintenus en place par des poteaux en bois. Bientôt ces panneaux seraient repeints pour inventer une autre escroquerie. Lors de son premier jour, le chef machiniste, tapant de la main sur les montants de bois qui tenaient les décors, lui avait dit : « Le bois, c’est ça qui compte, ne l’oublie jamais ! Quand tu démontes un décor, il faut t’occuper du bois. Le bois, ça reste. Le carton, par contre, ça vaut que dalle. » Parce que c’était ça, Hollywood : du néant. Pire, de l’illusion.

Bill posa le panneau dans un coin, puis il démonta deux autres poteaux, enlevant les clous du haut et du bas, et les empila avec soin sur les autres. D’habitude, il se dépêchait de finir son travail pour pouvoir rentrer chez lui. Pour espionner Linda Merritt qui pleurait. Mais pas ce soir. Et, à partir de ce soir, il ne se dépêcherait plus jamais. Parce que Linda était partie. Elle s’en était allée. Elle ne deviendrait pas une vedette. Elle avait hissé le drapeau blanc et était retournée à sa ferme. Elle n’arrêterait sans doute pas de pleurer, mais pour de nouvelles raisons — de nouveaux regrets, de nouvelles désillusions. Mais ce qui faisait enrager Bill, c’était qu’il ne pourrait plus jamais l’épier.

Il ramassa le panneau à terre et le lança avec violence vers le coin où il les rassemblait tous. Mais le vent s’engouffra dans le panneau comme dans une voile ou une aile brisée : il se gonfla et prit un envol maladroit avant de s’écraser au sol en s’enroulant. Bill lui flanqua un coup de pied furieux, puis le souleva et le déposa dans un coin. Puis, retournant au décor, il s’affala sur le grand lit où les actrices, ce jour-là, s’étaient roulées nues, répandant leurs humeurs factices dans les draps que les projecteurs faisaient passer pour des draps de soie. Il enfonça son visage dans un oreiller et essaya de maîtriser sa colère. Ses narines se remplirent de Shalimar, le parfum de l’actrice principale, cette traînée qui se prenait pour Gloria Swanson. Bill la détestait. Plus encore que toutes les autres grues qui fréquentaient ce hangar. Les autres ne le remarquaient même pas, mais elle si : dès le premier jour, elle l’avait repéré. Et elle l’obligeait à lui apporter du café ou de l’eau, elle exigeait n’importe quel service pourvu qu’il soit humiliant, et elle le narguait de toutes les manières possibles. Quoi qu’il arrive, le café était toujours trop noir ou trop sucré, trop clair ou pas assez sucré. L’eau était toujours trop chaude ou trop froide. Ou bien c’était lui qui avait été trop lent ou trop rapide. La putain regardait le réalisateur et lançait : « Mais où t’as pêché ce lourdaud, Arty ? », elle riait puis se tournait vers la maquilleuse ou le chef machiniste et ajoutait : « Il doit être un peu retardé, non ? » Bill ne pouvait que se taire, même s’il la fixait, les yeux en feu. Et elle, la traînée, elle s’en rendait compte et en jouissait ; elle le défiait, passait la main sur ses seins toujours nus et riait. Elle riait de lui.

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