Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
Bill saisit un oreiller et eut envie de le mettre en pièces. Mais aussitôt il se maîtrisa. Le lendemain, le chef machiniste lui présenterait la note. Et Bill ne gagnait pas assez pour se permettre de payer un coussin puant le Shalimar et la grue. Il le lança au loin et se mit sur le dos, narines dilatées et frémissantes de colère, fixant les rails au plafond du hangar, là où étaient accrochés tous ces projecteurs qui le scrutaient comme autant d’yeux électriques.
Non, il n’était pas impatient de rentrer chez lui, ce soir. Et pas uniquement ce soir. Il ne serait plus jamais impatient de rentrer dans son sordide petit logement au Palermo. Parce qu’elle était partie. Lors de ces derniers mois, Linda avait essayé de bavarder avec lui. Mais il l’avait toujours évitée. Il ne voulait pas qu’elle trouve en lui un ami à qui confier ses peines. Il voulait que Linda souffre toute seule, parce que tel était son plaisir. Et même lorsqu’elle avait frappé à sa porte, un soir, l’invitant à partager avec elle une bouteille de tequila, Bill lui avait fermé la porte au nez sans ménagement aucun. Il l’avait laissé se saouler seule et, cette nuit-là, elle avait été sublime. Linda avait pleuré encore plus que d’habitude. Lumière allumée. À travers la cloison, elle s’était laissé aimer comme elle ne l’avait encore jamais fait. Cela avait été une nuit de passion.
Mais ce n’était pas uniquement la disparition de Linda qui rendait Bill fou de rage. Ce matin-là, le nouveau locataire s’était présenté à sa porte. C’était un jeune à l’air arrogant. Un type qui se croyait mieux que les autres parce qu’il était scénariste et possédait une machine à écrire. Et, lorsque Bill avait ouvert, il avait vu un sourire malicieux sur le visage de ce scénariste de merde, de ce sale snobinard. « Je suis désolé, mon pote, mais la fête est finie ! » s’était-il exclamé. Bill n’avait pas compris tout de suite. Alors le scénariste, sans cesser de sourire, avait haussé un sourcil et indiqué le mur du salon du menton. « Je parle de ton petit spectacle gratis ! avait-il expliqué. J’ai trouvé les trous dans le mur (et il avait ri). Je suis désolé que ta belle soit partie. Mais je n’ai pas l’intention de t’offrir le même divertissement, du coup je les ai bouchés. Ceci dit, tu m’as donné une bonne idée pour une histoire ! » Bill aurait voulu lui casser la gueule, mais le scénariste à l’air supérieur avait tourné les talons et peu après, depuis son salon, Bill l’avait entendu taper sur sa foutue machine à écrire. Et il était certain qu’il écrivait sur lui. Qu’il se moquait de lui. Qu’il le tournait en ridicule.
« Hé, petzouille, tu me renifles ? » une voix résonna soudain dans le hangar.
Bill bondit hors du lit, l’air d’être pris en faute.
L’actrice éclata de rire, montrant ses parfaites dents blanches :
« T’en fais pas, je le dirai à personne ! lança-t-elle dans l’escalier menant à la coursive où s’ouvraient les loges. Ça restera notre petit secret ! (Et, se tenant à la rampe avec sa main gantée, elle se tourna vers Bill et passa la langue sur ses lèvres dessinées au rouge écarlate, d’un mouvement bref et railleur). J’ai oublié le cadeau d’un admirateur, expliqua-t-elle ensuite sans plus daigner lui adresser un regard. Mais toi, continue à te chatouiller le poireau, fais comme si j’étais pas là ! » et elle disparut dans une loge en riant.
Bill bouillait de colère. Il saisit un marteau et s’attaqua à deux poteaux. Il les détacha des planches sur lesquelles ils étaient cloués et les mit soigneusement sur la pile. Puis il souleva le panneau et le porta dans un coin avec les autres.
« C’est toi qui l’as pris ? » fit l’actrice d’une voix dure, un instant plus tard.
Bill se retourna pour la regarder. Elle était enveloppée dans une fourrure claire de médiocre qualité qui, ouverte, dévoilait une robe moulante de soie pourpre.
« C’est toi qui l’a pris ? » répéta-t-elle, parcourant d’un pas déterminé la coursive et commençant à descendre l’escalier.
« Quoi ? demanda Bill, sans bouger d’où il se trouvait.
— Minable, merdeux ! » l’insulta-t-elle tout en le rejoignant, ses pas résonnant bruyamment dans le hangar désert.
Elle était mexicaine mais avait la peau claire. Elle n’avait pas l’air d’une Mexicaine, plutôt d’une juive, se surprit à penser Bill. Une riche juive en fourrure couverte de bijoux. Maigre. Avec des seins qui pointaient à peine. Quel âge pouvait-elle avoir ? Dix-huit ? On croyait voir une femme parce que c’était une traînée, pensa Bill, mais ce n’était qu’une gamine.
« Mon bracelet ! Il est en or, enfant de garce ! s’exclama-t-elle lorsqu’elle fut devant lui. Je l’ai oublié dans ma loge et toi, tu l’as piqué !
— Moi, j’ai rien pris, répondit Bill.
— Rends-le-moi et on en reste là ! » exigea-t-elle en pointant un doigt vers le visage de Bill. Elle avait des ongles longs et soignés peints de vernis rouge. Et une bague avec une émeraude rectangulaire de pacotille.
« J’ai rien pris » répéta Bill. Et il se dit qu’elle n’était qu’une gosse. Avec de longs cheveux noirs qui formaient de tendres boucles.
« Enfant de putain…
— Ici la putain, y’en a qu’une ! l’interrompit Bill, tandis qu’il sentait toute la colère accumulée en lui qui pressait pour sortir.
— J’le dirai à tout l’monde, sale voleur ! s’écria-t-elle. T’es fini ! Ils vont te virer et tu finiras en taule, connard ! » mais tout en l’insultant, elle recula d’un pas.
Bill s’aperçut alors que toute son assurance, toute son arrogance de traînée, quittait son regard. Il se mit à rire, comme cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Et dans ce rire tinta cette note haute et joyeuse qui, autrefois, avait été l’expression de sa vraie nature.
« Tu finiras en taule ! » hurla-t-elle, et elle fit un autre pas en arrière, parce que ce qu’elle avait lu dans le regard de Bill l’avait alarmée.
« Tu as peur, pas vrai ? » fit Bill en s’approchant d’elle. Ce n’était qu’une gamine, se répéta-t-il. Alors il caressa ses longues boucles noires. Et passa la main sur la peau claire de sa joue, qui n’était pas celle d’une Mexicaine. Celle d’une juive, plutôt.
« Ne me touche pas ! » dit-elle, pleine de mépris, et elle voulut lui tourner le dos.
Mais Bill l’avait déjà saisie par le poignet. Ce n’était qu’une môme gâtée, pensait-il en fixant sur elle un regard halluciné. Sombre. Une petite fille juive, riche et pourrie, une putain.
« Je t’embrasse pas, j’te l’jure ! » fit Bill, et il lui envoya un coup de poing en pleine figure.