Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
— Comment ?
— Et les renards ne demandent pas l’autorisation de les manger.
— Alors je peux vous prendre en photo ?
— Et le paysan ne demande pas au renard l’autorisation de tendre un piège… »
Ruth avait levé son Leica et avait cadré Mme Bailey de profil.
« C’est pour ça que je suis ici, avait ajouté la femme sans jamais quitter des yeux le point qu’elle fixait. À cause de ce piège… » Et une larme avait roulé le long de sa joue ridée.
Ruth avait appuyé sur le bouton et fait avancer la pellicule.
Mme Bailey s’était retournée pour la regarder.
Ruth avait pris une autre photo. Et lorsqu’elle avait fait développer la pellicule, elle avait découvert les magnifiques et dramatiques yeux bleus de Mme Bailey qui la fixaient depuis le papier. Comme ce jour-là. Mais sans l’effrayer. Ruth avait passé beaucoup de temps à examiner ces yeux, et alors elle avait cru saisir qui était Mme Bailey. Regarder à travers l’objectif établissait une distance à la fois plus grande et plus petite. Cela lui permettait d’enquêter sans que l’on enquête sur elle. Elle avait l’impression de voir sans être vue. Comme si son Leica était une armure, un paravent ou une cache. Comme si la pellicule servait d’intermédiaire à ses émotions, épurées aussi grâce à l’impression en noir et blanc.
Elle les rendait supportables. Acceptables.
Après Mme Bailey, elle avait photographié la jeune Esther qui, à chaque fois que le Leica la cadrait, portait une main à ses fines lèvres pour se ronger les ongles, inquiète, et demandait aussitôt la photo prise : « Tu peux aussi en prendre une de ma mère ? » bien que, comme Ruth l’avait découvert, sa mère soit morte en la mettant au monde. Et puis il y avait Mme Lavander, qui était toujours soucieuse du fond de la photographie : elle ne voulait pas que son mari repère la moindre fissure dans le mur derrière elle, parce qu’il travaillait dans la construction et attachait beaucoup d’importance aux murs. Puis ce fut le tour de Charlene Summerset Villebone, qui n’était consciente ni de Ruth ni de personne d’autre. Et de Daisy Thalberg, qui lui demandait de compter jusqu’à trois à haute voix avant d’appuyer sur le bouton : elle ne supportait pas de ne pas savoir quand le cliché serait pris, ainsi retenait-elle son souffle, arrêtant totalement de respirer, gagnée par une agitation croissante, jusqu’à ce qu’elle entende le clic de l’appareil photo.
« Prends-moi aussi en photo ! lui avait demandé quelque temps plus tard un jeune médecin.
— Non ! avait répondu Ruth.
— Pourquoi ?
— Parce que vous, vous souriez. »
Mais le modèle préféré de Ruth était toujours resté Mme Bailey.
Elle avait pris plus de cinquante clichés d’elle pendant leurs trois semaines de cohabitation. Elle les gardait tous dans le tiroir de sa table de chevet, séparés des photos des autres résidentes du Newhall Spirit Resort for Women. Peut-être parce que Mme Bailey était sa compagne de chambre. Peut-être parce qu’elle l’aimait plus que les autres. Peut-être parce qu’elle retrouvait quelque chose d’elle-même dans son regard. Peut-être parce que c’était la seule personne à laquelle elle parlait (le soir, quand les infirmiers avaient fermé leur chambre à clef) d’elle-même, de Bill et de Christmas, bien que Mme Bailey ne réponde jamais et ne donne aucun signe d’écoute. À moins que ce ne soit précisément pour cette dernière raison.
« Montre-les-lui ! » ordonna un jour Mme Bailey.
C’était un dimanche. Le premier dimanche sans que les parents de Ruth ne viennent la voir. Son père lui avait envoyé un télégramme. Ils avaient rendez-vous avec un potentiel acheteur de la villa de Holmby Hills.
« À qui ? » demanda Ruth machinalement, sans curiosité, habituée aux propos incongrus que la femme lançait de temps à autre, rompant son silence.
À cet instant même, la porte de leur chambre s’ouvrit. Un petit homme rond d’une soixantaine d’années entra, il avait un nez en forme de pomme de terre, d’épais sourcils blancs et de minuscules yeux clairs, creusés et pétillants.
« Clarence, dit Mme Bailey, regarde les photos de Ruth. »
Le visage de l’homme s’éclaira d’un sourire radieux :
« Comment vas-tu, ma chérie ? Cela me fait plaisir d’entendre ta voix ! » s’exclama-t-il, débordant d’enthousiasme, rejoignant sa femme et l’embrassant avec tendresse sur la tête.
« Je t’aime » murmura-t-il tout doucement, afin que Ruth n’entende pas.
Mais Mme Bailey s’était à nouveau renfermée dans son monde, et elle avait recommencé à fixer quelque chose devant elle.
« Ma chérie… fit l’homme. Ma chérie… »
Le sourire qui avait éclos sur ses lèvres ne tarda pas à mourir. Il prit une chaise et l’installa près de celle de sa femme. Avec délicatesse, sans bruit. Il s’assit et prit la main de son épouse entre les siennes, la caressant doucement. En silence.
Il resta ainsi une heure et puis se leva, embrassa à nouveau sa femme sur la tête et, encore une fois, lui murmura : « Je t’aime ». Enfin il sortit, d’un pas las, refermant doucement la porte derrière lui, sans regarder Ruth ne serait-ce qu’une seule fois.
« Comment saviez-vous que votre mari allait arriver ? » demanda Ruth à Mme Bailey dès qu’elles se retrouvèrent seules.
La femme ne répondit rien.
La semaine suivante, Mme Bailey lui dit soudain :
« Parce que je l’ai toujours entendu. Même avant de le connaître. »
C’était dimanche et le père de Ruth lui avait annoncé, dans un nouveau télégramme, qu’ils ne viendraient pas non plus lui rendre visite ce jour-là. Comme le dimanche précédent, Ruth était restée dans sa chambre avec Mme Bailey, sans descendre dans le patio.
« Qui ça ? » demanda Ruth.
Alors Clarence Bailey entra dans la chambre.
« Regarde les photos de Ruth, Clarence ! » dit Mme Bailey.
Alors, pour la première fois depuis qu’il allait la voir, il détacha les yeux de sa femme et se tourna vers Ruth.
« Aide-la, Clarence ! » ajouta Mme Bailey.
Rentrant chez elle après quatre mois au Newhall Spirit Resort for Women, Ruth se sentait à la fois dépaysée et pleine d’excitation. Son père et sa mère étaient assis à l’avant. Son père était au volant et sa mère avait le visage tourné vers la vitre, apparemment absorbée dans la contemplation du paysage. Ruth occupait la banquette arrière. La voiture n’avait pas cette odeur de cuir et de neuf qui, auparavant, avait toujours caractérisé les véhicules de la famille. Elle n’avait rien du luxe de toutes les automobiles dans lesquelles Ruth s’était déplacée depuis l’enfance. Mais Ruth s’en moquait. C’était la voiture de sa première photo. Et devant elle, il y avait son père, l’homme qui lui avait offert le Leica, l’homme qui lui avait parlé avec douceur, avec une voix qui ressemblait à celle de son grand-père Saul, l’homme qui lui avait caressé la jambe et qui allait s’occuper d’elle. Son père. Son nouveau père. Car c’était à cela qu’avait pensé Ruth tous les jours, à partir de cette visite à la clinique qui avait changé sa vie. Elle avait un nouveau père. Qui allait la prendre dans ses bras, la réchauffer et la protéger.
« Prépare-toi ! lança soudain sa mère, rompant le silence et se retournant pour dévisager sa fille. Il y a eu de grands changements à la maison. (Puis elle recommença un instant à regarder par la fenêtre). Et tout ça, grâce à ton père…