Les martiens [The Martians - fr]
- Автор: Робинсон Ким Стэнли
- Серия: Mars (fr) #4
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Presses de la Cit
- ISBN: 2-258-05422-2
- Переводчик: Dominique Haas
- Жанр: Космическая фантастика
Электронная книга - «Les martiens [The Martians - fr]». Краткое содержание книги:
Depuis l’épopée des Cent — les premiers explorateurs —, ce sont des générations d’hommes et de femmes qui ont transformé en colonie durable ce qui n’était au départ qu’un avant-poste à l’existence bien ténue. Les expéditions internationales qui se sont succédé ont débouché sur la création d’un monde. Celui-ci a connu une évolution inéluctable, avec son cortège de luttes politiques, de révolutions et de conflits armés.
A une époque où la longévité est de l’ordre d’un siècle et demi, Les Martiens raconte l’épopée de générations d’humains vivant aux limites de la frontière ultime, où les paysages façonnés par les hommes sont sans cesse en butte aux monstrueux caprices de la nature.
Les Martiens, c’est la chronique épique d’une planète qui représente l’un des recours les plus plausibles de l’humanité. A l’horizon 2050, autrement dit demain…
Alors on se rabat sur ses amis, et la solitude. C’est comme ça que j’ai regardé Nirgal vivre sa vie, comme un second moi lâché dans le vent. On vit tous la même histoire. Nirgal est un peu mon frère.
Et Sax est mon frère en étonnement. Franchement, il n’y a pas une âme plus pure au monde. Il est tellement innocent qu’on a du mal à le trouver vraiment intelligent. Toute son intelligence est enfouie dans un trou profond, et pour le reste, c’est un nouveau-né. C’est intéressant de regarder un esprit comme ça s’efforcer d’utiliser son seul don pour éduquer le reste de sa personne. Pour s’en sortir. Après son accident – après que ces ordures lui eurent cramé le cerveau, je devrais plutôt dire – il a dû repartir de zéro, encore une fois. Et la deuxième fois, ça a marché. Il y est arrivé. Michel l’a aidé. Et merde ! Michel l’a lâché comme un vieux vase. Et moi aussi, je l’ai aidé, je crois. J’ai pris le vase dans le four, dans la fournaise. Maintenant, c’est mon frère d’armes, celui que j’aime plus que tout au monde – enfin, tout le monde –, vous comprenez. Il n’y a pas de plus et de moins dans ce domaine. C’est mon frère.
Quant à Michel, je ne peux pas encore en parler. Il me manque.
Et Hiroko aussi, le diable l’emporte ! Si elle lit jamais ça, si elle est vraiment vivante, si elle se cache quelque part, comme ils disent tous, ce dont je doute, puisse-t-elle lire ce message : Le diable t’emporte. Reviens.
Sax, fragments
Quand Sax se faisait appeler Stephen Lindholm, il demandait souvent à son ordinateur, au labo, d’afficher des articles du Journal de résultats non reproductibles. Certains des articles étaient vraiment idiots, mais d’autres le faisaient rire. Un jour, il entra en se boyautant encore dans le labo de Claire et de Berkina, et il leur raconta la « Méthode d’enrichissement de données » d’un certain Henry Lewis.
— Mettons que vous fassiez une expérience pour voir à quel niveau de décibels on peut détecter des sons. Vous mettez vos données en tableau, mais vous en voudriez davantage, seulement vous n’avez pas envie de multiplier les expériences, alors vous partez du principe que si un son est inaudible en dessous de x décibels, il sera tout aussi inaudible à tous les niveaux inférieurs, alors vous ajoutez aux résultats de l’essai x toutes les données des niveaux de décibels inférieurs.
— Mouais.
— Ensuite, mettons que vous vouliez prouver que, quand on joue à pile ou face, plus l’altitude est élevée, plus souvent on tombe sur face…
— Pardon ?
— C’est une hypothèse. Alors vous faites vos essais et vous organisez vos données dans un tableau du même genre, comme ça… (Il l’avait imprimé.) Bon, le résultat est un peu ambigu, je vous l’accorde, alors vous n’avez qu’à utiliser la méthode d’enrichissement de données décrite pour les décibels : chaque fois que la pièce retombe sur face, vous ajoutez le résultat à tous les essais effectués sur les barreaux supérieurs de l’échelle, et c’est gagné : plus vous montez, plus la pièce tombe sur face ! C’est très convaincant ! (Il s’affala sur une chaise en gloussant.) C’est exactement comme ça que Simon a démontré que le niveau de CO2 retomberait après être monté à deux bars.
Claire et Berkina le regardèrent, déconcertées.
— Stephen aime les démonstrations par l’absurde, dit Claire.
— Exactement, admit Sax. J’adore ça, même.
— C’est toute la science, renchérit Berkina. La science en raccourci.
Et ils restèrent là à se regarder, hilares.
« Personne ne peut tirer des choses, y compris des livres, plus qu’il n’en sait déjà. »
Sax, qui avait lu ça dans un livre, sortit faire un tour pour réfléchir à la question.
Quand il revint, il poursuivit sa lecture : « Si on a du caractère, on a aussi son expérience particulière, qui se répète régulièrement. »
Sax trouva que, décidément, ce Nietzsche était un type intéressant.
Plus Sax étudiait la mémoire, plus il s’inquiétait qu’on ne puisse plus rien faire pour l’améliorer. Un jour – ou plutôt une nuit, qu’il avait passée à lire –, sa crainte se changea en une véritable épouvante.
Il relisait la fameuse étude de Rose sur la mémoire des poussins, dont on avait cautérisé le cortex ventro-médian avant ou après des séances d’exercice avec des granulés de nourriture sucrée ou amère. Les poussins auxquels on avait occasionné des lésions de l’hémisphère gauche du CVM oubliaient par la suite les leçons consistant à éviter les granulés amers ; les poussins dont on détruisait l’hémisphère droit s’en souvenaient. Ça laissait penser que le CVM gauche était nécessaire à la mémoire. Mais si les exercices avaient lieu avant les lésions, les poussins n’avaient besoin d’aucun de leurs CVM pour retenir la leçon. Peut-être, avançait Rose, la mémoire était-elle en réalité stockée dans les lobes parolfactifs gauche ou droit, si bien qu’une fois la leçon apprise, aucun des deux CVM n’était plus indispensable. D’autres lésions expérimentales semblaient étayer cette hypothèse, confirmant bel et bien l’existence d’un chemin modèle selon lequel les leçons étaient d’abord enregistrées dans le CVM gauche, passaient dans le CVM droit puis dans les LPO gauche et droit. Si ce schéma était correct, alors la destruction, préalable à l’apprentissage, du CVM droit, dont la preuve était faite qu’elle n’entraînait pas l’amnésie par elle-même, perturbait ce circuit, et les lésions du LPO postérieures à l’apprentissage, qui étaient sans cela de nature à provoquer l’amnésie, ne la provoquaient plus, parce que la mémoire était déjà emmagasinée dans le CVM gauche. Il en découlait donc qu’une lésion du CVM droit antérieure, suivie par une lésion du CVM gauche postérieure, entraînerait aussi l’amnésie, d’abord par blocage du circuit, puis par la destruction du seul réceptacle.
Sauf que les choses ne se passaient pas comme ça. Lésion droite ; apprentissage du poussin ; mémoire activée ; lésion gauche ; le poussin se souvenait toujours de la leçon. La mémoire en avait réchappé.
Sax quitta son bureau et alla faire un tour sur la corniche pour réfléchir à tout ça. Et pour se remettre du choc. Il avait eu la trouille, et ça, personne ne le comprendrait. L’obscurité, les voix qui montaient des restaurants, le bruit des assiettes entrechoquées, le reflet des étoiles sur la mer immobile. Il n’arrivait pas à trouver Maya ; elle n’était dans aucun de ses repaires favoris.
Il s’assit quand même sur un de ses bancs habituels. L’esprit était un mystère. Les souvenirs étaient partout et nulle part. Le cerveau avait une équipotentialité phénoménale. C’était un système dynamique d’une complexité prodigieuse, où presque tout était possible.
En théorie, ça devait être une raison d’espérer. Sûrement qu’avec un système aussi flexible, versatile, ils pourraient rafistoler les pièces défaillantes, rerouter la mémoire, enfin, si l’on pouvait ainsi s’exprimer. C’était très possible. Mais dans une telle immensité, comment pourraient-ils découvrir (assez vite) ce qu’il fallait faire ? La puissance même du système ne le plaçait-elle pas au-delà de leur compréhension ? Plutôt que de le restreindre, l’ampleur de l’esprit humain n’ajoutait-elle pas, en réalité, au grand inexplicable ?