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Les martiens [The Martians - fr]

Электронная книга - «Les martiens [The Martians - fr]». Краткое содержание книги:

D’une mission d’entraînement en Antarctique aux terrifiantes tempêtes de sable qui balaient les canyons désolés de la planète rouge, Les Martiens met en scène toute une galerie de personnages ayant joué un rôle dans cette histoire de la colonisation de la planète soeur magistralement décrite par Kim Stanley Robinson dans sa trilogie martienne, d’ores et déjà saluée comme l’un des grands classiques de la science-fiction.
Depuis l’épopée des Cent — les premiers explorateurs —, ce sont des générations d’hommes et de femmes qui ont transformé en colonie durable ce qui n’était au départ qu’un avant-poste à l’existence bien ténue. Les expéditions internationales qui se sont succédé ont débouché sur la création d’un monde. Celui-ci a connu une évolution inéluctable, avec son cortège de luttes politiques, de révolutions et de conflits armés.
A une époque où la longévité est de l’ordre d’un siècle et demi, Les Martiens raconte l’épopée de générations d’humains vivant aux limites de la frontière ultime, où les paysages façonnés par les hommes sont sans cesse en butte aux monstrueux caprices de la nature.
Les Martiens, c’est la chronique épique d’une planète qui représente l’un des recours les plus plausibles de l’humanité. A l’horizon 2050, autrement dit demain…
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Elle entre dans la chaleur humide et le brouhaha de l’hôtel-restaurant. Les cuistots passent des plats, par une large baie, aux dîneurs installés autour des longues tables, dans la salle à manger. Ils sont généralement jeunes, soit des gars qui font du char à glace, soit les derniers habitants de la ville. Il doit bien en descendre encore quelques-uns des collines, par habitude. Ils ont quand même l’air bizarres. Eileen repère Hans et Arthur ; on dirait deux vieux Pinocchio en train de discourir avec les gens assis au bout de leur table. Deux grosses marionnettes, aux yeux entourés de rides, qui rigolent de leurs propres tartarinades, et de jeunes colosses qui se passent les plats et dévorent leurs pâtes en les écoutant. Les vieillards en tant que distraction. Pas si mal, comme fin.

Mais ce n’est pas le truc de Roger. D’ailleurs, quand Eileen regarde autour d’elle, elle le voit planté dans le coin, auprès du juke-box. Il fait mine de choisir un morceau, mais en réalité il mange là, debout sur une patte. Sacré Roger ! se dit Eileen avec un petit sourire, et elle met le cap sur lui, entre les tables.

— Salut ! dit-il en la voyant, avant de la serrer, d’un bras, contre lui.

Elle se penche, lui plante un baiser sur la joue.

— Tu avais raison, je n’ai pas eu de mal à trouver.

— Non. Je suis content que tu aies décidé de venir, ajoute-t-il en la regardant.

— Oh, du boulot, il y en aura toujours. C’est moi qui suis contente d’en être un peu sortie. Sois béni pour cette idée. Tout le monde est là ?

— Ouais, à part Frances et Stephan. Ils viennent d’appeler et elle a dit qu’ils arrivaient. On pourra partir demain.

— Génial. Viens, on va s’asseoir avec les autres. Je voudrais leur dire bonjour, et manger un morceau.

Roger fronce le nez, fait un geste en direction de la foule bruyante, animée. Sa solitude a été la cause de certaines séparations prolongées entre eux. Alors Eileen le prend par le bras et dit :

— Ouais, ouais, tous ces gens. Elysium est un endroit où il y a beaucoup de monde.

Roger a un sourire torve.

— C’est ce qui me plaît dans cet endroit.

— Mais oui, bien sûr. Loin de la foule déchaînée.

— L’étudiante en anglais qui revient, hein ?

— Et l’ermite du canyon, hein ? réplique-t-elle en riant, avant de l’entraîner vers la foule.

C’est bon de le revoir. Ça fait déjà trois mois. Depuis des années, maintenant, ils forment un couple stable, ils se voient régulièrement. Roger rentre chez eux, à la coop de Burroughs, chaque fois qu’il revient d’excursion. Mais comme il travaille toujours dans l’outback, ils passent pas mal de temps séparés.

Ils rejoignent Hans et Arthur, qui refont le monde – ou plutôt sa création –, lorsque Stephan et Frances arrivent, et ils font un dîner tardif. Leurs retrouvailles sont chaleureuses. Ils ont des tas de choses à se raconter ; ils ne se sont pas revus depuis l’escalade d’Olympus Mons, pour la plupart. Des heures après que les autres convives sont allés se coucher, à l’étage ou chez eux, le petit groupe bavarde encore, au bout d’une des tables. Un groupe de vieux insomniaques, se dit Eileen, qui n’est pas pressée d’aller au lit et de passer la nuit à se tourner et se retourner. Elle se lève pourtant la première, s’étire et déclare qu’elle monte dans sa chambre. Les autres l’imitent, sauf Roger et Arthur, qui ont fait pas mal d’escalades ensemble pendant toutes ces années. Roger était un insomniaque notoire, même au temps de sa folle jeunesse, et il dort toujours très mal. Quant à Arthur, celui qui l’empêchera de parler n’est pas né.

— À demain, lui dit Arthur. À demain dès l’aube, pour la traversée de la mer d’Amazonie !

Le lendemain matin, le char à glace file sur une glace presque toute blanche, sauf en de rares endroits où elle est transparente, et si claire qu’on voit les hauts-fonds à travers. D’autres endroits sont couleur de brique, et ont la texture de la brique, et un grand bruit accompagne le passage des patins du bateau sur de petites dunes de gravier et de poussière. Lorsque le bateau tombe sur une mare de glace fondue, il ralentit brusquement et projette de grandes gerbes d’eau sur les côtés. De l’autre côté de ces mares, les surfaces de glissement grincent comme des lames de patins à glace, puis le bateau accélère et reprend de la vitesse. Le char à glace de Roger est un chriscraft, leur explique-t-il. Rien à voir avec le squelette d’araignée à laquelle s’attendait Eileen, qui a vu des engins de ce genre à Chryse. On dirait presque un bateau normal, long, large et bas, avec plusieurs patins parallèles fixés à l’avant et à l’arrière de la coque. « C’est mieux sur la glace fracturée, leur a expliqué Roger, et ça flotte si on se retrouve sur de l’eau. » La voile ressemble à une grande aile d’oiseau étendue au-dessus d’eux. La toile et le mât ne font qu’un. Ils sont fondus l’un dans l’autre et changent de forme à chaque bourrasque pour offrir la meilleure prise au vent.

— Qu’est-ce qui nous empêche de nous retourner ? demande Arthur en regardant par-dessus le bastingage, du côté sous le vent, la glace qui file à moins d’un mètre à peine en dessous de lui.

— Rien du tout.

L’inclinaison du pont est satisfaisante, et Roger a un grand sourire.

— Rien ?

— Les lois de la physique.

— Allez !

— Quand le bateau penche, la voile offre moins de prise au vent, à la fois parce qu’elle est inclinée et parce que, constatant le déséquilibre, elle se rétracte. Et puis il y a le ballast, sous le pont : des poids maintenus, par magnétisme, du côté exposé au vent. C’est comme si toute une équipe de rugby était assise sur le bastingage.

— Ce n’est pas rien, proteste Eileen. Ça fait trois choses.

— Exact. Malgré ça, nous pourrions encore dessaler. Mais quand bien même, nous n’aurions qu’à sortir et nous redresser.

Ils sont assis dans le cockpit et regardent la voile, au-dessus d’eux, ou la glace, devant. Les passages les plus difficiles sont repérés par satellite, et le pilote automatique du bateau les évite, de sorte qu’ils effectuent de fréquents changements de cap et sont parfois secoués dans le cockpit. À d’autres moments, ils sont ralentis par des plaques de glace poudreuse. L’appareil freine alors brutalement et projette les passagers non prévenus vers l’avant, sur l’épaule de leur voisin. Eileen rentre ainsi alternativement dans les côtes de Hans et de Frances. Comme elle, c’est la première fois qu’ils montent dans un char à glace, et ils sont épatés par la vitesse qu’il atteint lorsqu’il y a un fort coup de vent, ou sur la glace lisse. Hans calcule que les plaques de sable marquent d’anciens plissements de pression, qui se dressaient comme les plaques sur le dos d’un stégosaure et ont été complètement érodés par le vent, laissant une masse de sable et de limon sur la glace aplatie. Roger hoche la tête. En réalité, le vent abrase la surface de l’océan, et ce qui dépasse le plus disparaît en premier. L’océan est maintenant pris en glace jusqu’au fond, de sorte qu’aucun nouveau plissement de pression n’apparaît plus. Bientôt, tout l’océan sera aussi plat qu’un dessus de table.

Pour leur première journée en mer, le temps est dégagé, le ciel bleu roi s’épanouit sous le vent d’ouest. Sous le dôme de cristal du cockpit, il fait chaud, la pression de l’air est légèrement supérieure à celle de l’extérieur, qui est de trois cents millibars au niveau de la mer et diminue tous les ans, comme avant une immense tempête qui ne viendrait jamais. Ils filent à toute vitesse autour du majestueux promontoire de la péninsule de Phlegra, dont l’immense proue est surmontée d’un temple dorique aux colonnes blanches. Eileen regarde tout ça en écoutant Hans et Frances parler de l’antique phénomène de Phlegra Montes, qui couture la côte nord d’Elysium tel un long vaisseau échoué sur le rivage, étrangement rectiligne pour une chaîne de montagnes martiennes. De même, d’ailleurs, qu’Erebus Montes, à l’ouest, comme si elles n’étaient pas, contrairement à toutes les autres montagnes martiennes, des vestiges de cratères. Hans prétend que ce sont deux anneaux concentriques d’un gigantesque bassin d’impact, presque aussi important que le Big Hit, mais plus ancien, et qui aurait à peu près disparu lors des impacts ultérieurs. Les seules traces de ce bassin seraient Isidis Bay et l’essentiel des mers d’Utopie et Elysian.

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