Le soleil des rebelles
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #3
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440481
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le soleil des rebelles». Краткое содержание книги:
Le jeune prince Marcus est encore un enfant lorsqu'il assiste impuissant au massacre de toute sa famille.
Seul rescapé de cette boucherie ennemi héréditaire de la famille de Marcus qui va s'asseoir sur le trône, Marcus ne doit son salut qu'à la jeune Héloïse, fille d'Agnès, la lavandière du village qui l'accueillera sous son toit pour l'élever comme s'il était son fils.
— Et tu l’as quittée pour la Folle ? », demanda Volod.
Mikael rougit. « Oui », murmura-t-il. Il se sentit coupable.
Volod eut un sourire distant. Une douleur profonde semblait emplir ses yeux. « J’avais une femme et trois fils, dit-il enfin, d’une voix rauque. Ils sont morts un hiver il y a bien longtemps. » Volod lança un bout de bois dans le feu, avec un peu de colère, comme s’il était soudain fatigué et faible. « Ils sont morts par ma faute. Parce que j’ai été incapable de leur donner à manger par mon travail… » Sa voix devint un murmure triste. « Le premier à mourir fut le plus jeune. Il avait moins d’un an. On savait qu’il ne tiendrait pas. Même si on lui avait donné le peu à manger qu’on ramassait dans les ordures. Alors, j’ai décidé de ne plus rien lui donner. Les deux autres avaient plus de chances de survivre… j’ai cessé de partager les déchets entre les trois. Je les ai donnés seulement aux deux autres. Il est mort en quelques jours. J’ai encore ses cris dans les oreilles. Après, c’est le grand qui est tombé malade. Il a mis trois longues semaines à partir. Et puis ce fut le tour de ma femme. Elle se privait de nourriture pour faire manger le dernier de ses fils… mais moi, je crois qu’elle est morte de douleur, pas de faim. Le troisième est mort au printemps, alors que je croyais qu’il allait s’en sortir. » Volod hocha la tête. « Tu sais comment il est mort ? » Des larmes à présent sillonnaient ses joues. « Je lui avais trouvé une croûte de tourte à la viande… pas plus large qu’un doigt. Il ne l’a pas mangée tout de suite, il voulait la faire durer. C’était l’enfant le plus heureux du monde à ce moment-là. Il avait perdu sa mère et ses deux frères, il était si maigre qu’il tenait à peine debout, et pourtant, avec un morceau de croûte plein de terre, il était l’enfant le plus heureux du monde… » Il sourit un court moment à ce souvenir. Puis son visage se durcit. « Là, un vieux l’a vu… et l’a poignardé pour le lui prendre. » Il se tut, perdu dans sa douleur. Les yeux tournés vers Mikael, il dit d’une voix rageuse : « Aujourd’hui encore je regrette d’avoir tué ce vieux ».
Mikael ne supporta pas son regard. « Pourquoi… ?
— Parce que ça n’était pas ce vieux qui avait tué mon fils, dit Volod avec gravité. C’était moi. Lui, ma femme et mes autres enfants.
— Non, chuchota Mikael.
— Si, mon gars, dit Volod avec fermeté. Tu me demandes ce que c’est, la liberté, et tu te remplis la bouche avec ce mot, un mot creux, poursuivit-il. Comment un homme comme moi peut te répondre ? J’étais comme un de ces porcs qui se roulent dans leur merde en attendant que le maître remplisse leur auge. J’étais comme une de ces vaches résignées, la corde au cou, qui meurent si le paysan qui leur donne du foin meurt. Ces porcs et ces vaches, comment pourraient-ils savoir ce que c’est, la liberté ? » Il se prit la tête dans les mains. « J’étais mineur. La mine ne donnait plus rien et le maître ne payait plus. Il ne me laissait pas aller ailleurs chercher une autre mine. Parce que j’étais son porc, sa vache. » Il s’empara d’une bûche, remplit de nouveau sa chope et la tint devant ses yeux. « C’est ça, la liberté, pour quelqu’un comme moi, répéta-t-il en buvant. Être ici. Volontairement. » Il posa la main sur l’épaule de Mikael. « Donc, tu vois, la liberté, pour un serf comme moi, ça se résume à ça : survivre, sauver sa femme et ses enfants de la mort. C’est seulement pour ça que je me bats. Pour avoir ce simple, ce misérable droit. Quand les hommes l’auront conquis, peut-être qu’on pourra se permettre le luxe de se demander ce que ça veut dire, la liberté. Mais pas moi…, dit-il. Moi, je vis de haine, de regrets… de honte. »
Mikael ne dit rien. « Mon garçon, tu as fait quelque chose que je ne suis jamais arrivé à faire. Tu as risqué ta vie et sauvé la Folle… simplement parce que c’était juste. » Il lui sourit, l’air ailleurs. « Un jour, c’est peut-être toi qui m’apprendras ce que c’est, la liberté.
— Non… Moi…
— Ta femme est fière de toi, mon garçon, le coupa Volod. Ma femme n’a pas pu l’être. Ni mes fils. » Il resta silencieux quelques instants, puis se leva d’un bond. Son visage était redevenu celui de toujours. Dur, impénétrable. « Ce soir, je vais me baiser une femme du village, qui n’attend que ça, se rouler avec un homme qu’elle prend pour un héros, mais qui n’est en fait qu’un pauvre type qui murmurera le nom de son épouse au moment du plaisir. » Il éclata d’un rire amer et sortit.
Mikael resta immobile. Les paroles de Volod pesaient comme des blocs de pierre sur ses épaules.
Ce soir-là, il dîna à part, loin du feu, dans un coin sombre de la grange. Il repensait à la vie qu’il aurait eue si son père et sa famille n’avaient pas été exterminés, s’il était devenu le prince Marcus II de Saxe. Il ressentait de la honte, parce qu’il était incapable de dire s’il aurait su être un prince juste. En massant les bleus douloureux infligés le matin-même, dans la clairière, par le bâton de Volod, il comprit que cette nouvelle vie était un cadeau. Une occasion offerte par le destin. Après tant d’années, il comprit ce que Raphael lui avait dit, la première fois qu’il l’avait rencontré, dans la baraque d’Agnete. « À partir de ce moment tu as deux routes devant toi. Tu peux maudire le mauvais sort qui t’a enlevé tes parents, ton royaume, ta richesse, tout ce que tu avais… ou tu peux remercier la chance parce que tu es vivant. Et selon le point de vue que tu adopteras, tu deviendras un homme ou un autre, complètement différents, avec deux vies différentes. »
Au moment de dormir, il rejoignit Emöke et posa la tête dans son giron.
« Chante, Emöke. »
Et la voix de la Folle l’emporta près d’Eloisa.
50
Quand Eloisa rejoignit les habitants de la vallée près du pont sur l’Uque, même le soleil semblait avoir honte. Il se cachait derrière les nuages noirs, poussés par un vent frais et vif.
Le silence était total. On n’entendait que le bruit des bêches dans la terre gelée.
« Comment ils ont fait pour savoir ? », demanda tout bas Eloisa à la vieille Astrid, à côté d’elle.
Astrid ne répondit pas. Mais son regard, comme celui des autres, allait d’Eberwolf au trou que les soldats creusaient.
Ojsternig, Agomar et le prince Marcus étaient plantés droits sur leur selle. Autour d’eux, dix hommes d’armes, l’épée dégainée, formaient un cercle de protection. Eberwolf se tenait à côté du prince.
Eloisa se tourna vers le forgeron Ahlwin, qui avait le visage baissé, rouge de honte. Il serrait contre lui sa femme, qui sanglotait bruyamment.
Une bêche heurta quelque chose de dur.
« Une caisse ! », s’exclama l’un des soldats.
Le prince Marcus sourit à Eberwolf.
« Sortez-la ! », ordonna Ojsternig.
Tous les villageois frémirent.
Eloisa se rapprocha d’Agnete. « Mère…
— Espèce de porc », siffla tout bas Agnete en fixant Eberwolf.
La caisse fut tirée hors du trou.
« Ouvrez-la », dit Ojsternig.
Un soldat souleva le couvercle. Tous les biens que les habitants de la Raühnvahl avaient réussi à soustraire à Ojsternig se trouvaient à l’intérieur.
« Je devrais tous vous faire pendre ! », cria Ojsternig, à la fois satisfait et furieux. Il descendit de cheval pour inspecter le contenu, et promena sur les serfs un regard de défi.
La peur se lisait dans les yeux de tous, hommes et femmes. Peur de la punition d’Ojsternig. Peur de la pauvreté.
« Ces biens sont confisqués ! annonça Ojsternig en remontant en selle.