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Le compagnon [Alvin Journeyman - fr]

Электронная книга - «Le compagnon [Alvin Journeyman - fr]». Краткое содержание книги:

Compagnon forgeron, compagnon Faiseur, Alvin est de retour chez les siens. Mais quelle est sa tâche aujourd’hui ? « Je ne peux pas apprendre aux gens comment bâtir la Cité de Cristal si je ne sais pas moi-même de quoi il s’agit. »
La Cité de Cristal : la vision dans la tornade du lac Mizogan, en compagnie du prophète des Rouges. Si peu des chemins de sa vie y conduisent ; Peggy Larner — Peggy la torche — le sait bien.
Et l’ennemi de toujours choisit à présent des voies plus subtiles pour le détruire. Pièges, fuite, menaces, mensonges, délation, prison, tribunal, Alvin n’est-il pas condamné au renoncement ? Et le pire danger viendra peut-être de son frère Calvin, qui le jalouse au point de bientôt lui vouer une haine amère et décide de s’expatrier vers l’Ancien Monde afin de rencontrer Napoléon dont on sait le pouvoir redoutable
L’Amérique n’est-elle pas trop petite pour deux hommes aux talents en puissance si formidables ?
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Calvin en vint même à se dire qu’Honoré bénéficiait en partie du don hérité par Napoléon à la naissance, qu’en l’étudiant il pourrait apprendre quelques-uns des secrets que l’Empereur lui cachait.

Au début, Honoré l’ignora ; non pas personnellement mais au même titre que tous ceux qui n’avaient rien à lui offrir. Puis on dut l’informer que Calvin côtoyait l’Empereur tous les jours, que l’Empereur l’employait même comme guérisseur attitré. Aussitôt, l’Américain se mit à présenter un intérêt, au point qu’Honoré commença de l’inviter à l’accompagner dans ses déambulations nocturnes.

« J’étudie Paris, lui expliqua-t-il. Non, rectification : j’étudie l’humanité, et Paris propose un éventail assez large de cette espèce pour m’occuper pendant des années. J’étudie tous ceux qui sortent de la norme, car leur caractère atypique m’en dit long sur la nature humaine : si les faits et gestes d’un homme me surprennent, c’est parce que je me suis habitué, au fil des années, à des comportements différents. Ainsi j’apprends non seulement la bizarrerie de l’un, mais aussi la normalité de tous les autres.

— Et en quoi je suis bizarre, moi ? demanda Calvin.

— Vous êtes bizarre parce que vous écoutez mes idées plutôt que mes mots d’esprit. Vous vous passionnez pour le génie, et je vous soupçonne à moitié d’en avoir vous-même.

— Du génie ?

— L’esprit exceptionnel qui fait les grands hommes. C’est la piété exemplaire qui change les hommes en saints ou en anges, mais qu’en est-il de ceux qui, sans être particulièrement pieux, manifestent une intelligence, une sagesse ou une perspicacité rares ? Que deviennent-ils ? Des génies. Des saints patrons de l’esprit, de la clairvoyance, de l’imagination ! Je compte bien, quand je serai mort, que ceux qui prient pour trouver la sagesse invoqueront mon nom. Laissons aux saints les prières de ceux qui ont besoin de miracles. » Il pencha la tête de côté et leva les yeux sur Calvin. « Vous êtes trop grand pour être honnête.

Les grands racontent toujours des mensonges, ils se figurent que les petits comme moi n’y verront jamais assez clair pour les contredire.

— Je n’y peux rien si je suis grand, fit Calvin.

— Quel mensonge ! rétorqua Honoré. Vous vouliez déjà être grand quand vous étiez jeune, tout comme moi je voulais rester plus près de la terre, là où mon œil décèlerait les détails qui échappent aux grands. Mais j’espère être gros un jour, parce que ça voudra dire que j’ai satisfait ma panse, ce qui, mon cher Américain, changerait délicieusement de mon ordinaire. Une idée reçue veut que les génies ne soient jamais compris, qu’ils ne deviennent donc jamais populaires ni ne s’enrichissent par leur intelligence supérieure. À mon avis, c’est de la sottise pure et simple. Un vrai génie ne sera pas seulement plus malin que tout le monde, mais aussi tellement habile qu’il saura plaire aux masses sans compromettre son intelligence. En conséquence : j’écris des romans. »

Calvin faillit éclater de rire. « Ces histoires ridicules que lisent les femmes ?

— Parfaitement. Héritières qui défaillent. Maris lourdauds. Amants dangereux. Tremblements de terre, révolutions, incendies et tantes qui fourrent leur nez partout. J’écris sous plusieurs noms de plume, mais mon secret c’est que tout en maîtrisant l’art de devenir populaire, et donc riche, je me sers aussi du roman pour explorer la situation réelle de l’humanité dans ce vaste réservoir expérimental connu sous le nom de Paris, cette ruche dirigée par une reine impériale qui s’entoure de bourdons dépourvus de dard et incapables de voler comme mon pauvre père, le septième secrétaire de la relève du matin – une fois, vous lui avez donné du souci avec sa jambe, il en a pleuré toute la nuit d’humiliation et j’ai fait le vœu de vous tuer un jour, mais je ne pense pas que je le respecterai : je n’ai encore jamais tenu une promesse.

— Vous écrivez quand ? Vous ne sortez pas d’ici. » Calvin fit un geste large qui englobait les abords des bâtiments gouvernementaux.

« Qu’en savez-vous ? Vous n’y êtes pas tout le temps, vous. La nuit, je vais et je viens entre les grands salons de la société la plus huppée et les meilleurs bordels jamais ouverts par la lie de la terre. Et le matin, pendant que vous suivez les leçons impériales de monsieur Bonaparte, moi, je me cache dans ma misérable mansarde de poète – où la gouvernante de ma mère m’apporte tous les jours du pain frais, alors ne pleurez pas encore sur mes malheurs, attendez que j’attrape la syphilis ou la tuberculose – et j’écris frénétiquement, je noircis des pages et des pages de ma prose étincelante. Je me suis une fois essayé à la poésie, une longue pièce, mais je me suis aperçu d’une chose : en imitant Racine on apprend surtout à devenir aussi ennuyeux que lui, et en étudiant Molière on prend conscience de son immense génie avec lequel les jeunes et pâles imitateurs ne doivent pas plaisanter.

— Je n’ai rien lu d’eux », avoua Calvin. À la vérité, il n’avait jamais entendu parler d’aucun des deux et avait déduit par le seul contexte qu’il s’agissait de dramaturges.

« Et vous n’avez pas lu mes œuvres non plus, parce qu’elles ne sont pas encore – disons-le – celles d’un génie, tout juste d’un artisan. À vrai dire, je crains parfois d’avoir l’ambition, l’œil et l’oreille d’un génie, et le talent d’un ramoneur. Je plonge dans le monde de la saleté, j’en ressors noir, je répands les cendres et scories de mes explorations sur des feuilles blanches, mais j’obtiens quoi ? Du papier couvert de caractères noirs. » Il agrippa soudain le plastron de Calvin et l’obligea à se baisser pour le regarder dans les yeux. « Je me couperais la jambe pour posséder un talent comme le vôtre. Pour être capable de voir à l’intérieur du corps, de le guérir ou de l’endommager, lui faire mal ou le soulager. Je me couperais les deux jambes. » Il lâcha la chemise de Calvin. « Évidemment, je ne me séparerais pas de mes parties plus délicates, ce serait une trop grande déception pour cette chère madame de Berny. Vous resterez discret, bien entendu, et quand vous jaserez sur ma liaison avec elle, vous éviterez de dire que c’est moi qui vous en ai parlé.

— Vous m’enviez vraiment ? demanda Calvin.

— Seulement quand j’ai toute ma raison, répondit Honoré, chose assez rare pour que vous ne gâchiez pas mon bonheur. Vous n’êtes pas encore l’un des grands tourments de ma vie. Tenez, ma mère… J’ai passé ma petite enfance à espérer des témoignages d’amour de sa part, des marques d’affection, mais je n’avais droit qu’à de la froideur et des reproches. Rien de ce que je faisais ne lui plaisait. J’ai cru pendant des années que je devais être un mauvais fils. Puis, d’un coup, j’ai compris que c’était elle, la mauvaise mère ! Ce n’était pas moi qu’elle détestait, mais mon père. Alors, une année, pendant que j’étais à l’école, elle a pris un amant – et elle a bien choisi, c’est un homme très comme il faut pour lequel j’éprouve un grand respect –, elle est tombée enceinte et elle a donné le jour à un monstre.

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