Le compagnon [Alvin Journeyman - fr]
- Автор: Кард Орсон Скотт
- Серия: Alvin le faiseur #4
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042703-X
- Переводчик: Patrick Couton
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le compagnon [Alvin Journeyman - fr]». Краткое содержание книги:
La Cité de Cristal : la vision dans la tornade du lac Mizogan, en compagnie du prophète des Rouges. Si peu des chemins de sa vie y conduisent ; Peggy Larner — Peggy la torche — le sait bien.
Et l’ennemi de toujours choisit à présent des voies plus subtiles pour le détruire. Pièges, fuite, menaces, mensonges, délation, prison, tribunal, Alvin n’est-il pas condamné au renoncement ? Et le pire danger viendra peut-être de son frère Calvin, qui le jalouse au point de bientôt lui vouer une haine amère et décide de s’expatrier vers l’Ancien Monde afin de rencontrer Napoléon dont on sait le pouvoir redoutable
L’Amérique n’est-elle pas trop petite pour deux hommes aux talents en puissance si formidables ?
— Difforme ? demanda Calvin, curieux.
— Moralement uniquement. Par ailleurs il ne manque pas d’attraits, et ma mère est folle de lui. Chaque fois que je la vois lui lécher les bottes, le porter aux nues, rire à ses petites singeries astucieuses, je meurs d’envie de faire comme les frères de Joseph lorsqu’ils l’ont jeté dans un puits, seulement moi, je n’aurais jamais assez de cœur pour l’en sortir et le vendre comme esclave. Il sera sûrement grand et ma mère veillera à ce qu’il jouisse librement de sa fortune, contrairement à moi qui suis forcé de vivre du maigre revenu que me verse mon père, des avances que j’arrive à extorquer à mes éditeurs et des élans généreux des femmes qui me tiennent pour le dieu de l’amour. Après mûre réflexion, j’en suis venu à la conclusion que Caïn, comme Prométhée, a été l’un des grands bienfaiteurs de l’humanité, à cause de quoi il a dû endurer les tortures éternelles de Dieu, ou du moins hériter d’un affreux bouton sur le front. Car c’est Caïn qui nous a appris que certains frères sont tout bonnement insupportables, et que la seule solution, c’est de les tuer ou de les faire tuer. Étant de nature paresseuse, je penche pour la seconde solution. Et puis on ne porte pas de beaux habits en prison, et une fois qu’on a été guillotiné pour meurtre, les cols ne tiennent jamais en place, ils glissent tout le temps d’un côté ou de l’autre. Alors soit j’engagerai quelqu’un qui s’en chargera, soit je m’arrangerai pour le faire embaucher à un poste obscur d’employé dans une lointaine colonie. Je pense à la Réunion dans l’océan Indien ; la seule chose qui me gêne, c’est que le point qui représente cette île sur le globe terrestre est assez gros pour qu’Henri n’arrive pas à embrasser d’un coup d’œil toute la circonférence de son exil. Je veux qu’il se sente en prison à chaque instant du jour. J’imagine que c’est peu charitable de ma part. »
Peu charitable ? Calvin se mit à rire de bon cœur et à son tour régala Honoré de souvenirs sur son propre frère de malheur. « Eh bien, dans ce cas, fit Honoré, vous devez l’éliminer, c’est évident. Qu’est-ce que vous faites ici, à Paris, avec un projet pareil en chantier ?
— J’apprends avec Napoléon comment mener les hommes. Comme ça, quand mon frère bâtira sa cité de cristal, je m’en emparerai.
— Vous en emparer ! Quelles visées dérisoires ! À quoi bon la lui confisquer ?
— Parce qu’il l’a bâtie, ou plutôt parce qu’il va la bâtir, et alors il devra me voir régner sur tout ce qu’il a construit.
— Vous pensez ainsi parce que vous avez une nature mauvaise, Calvin, et que vous ne comprenez pas les braves gens. Pour vous, le but dans la vie, c’est de dominer les choses ; vous ne bâtirez donc jamais rien, vous chercherez à vous approprier ce qui existe déjà. Mais votre frère est par nature un Faiseur, comme vous l’avez expliqué ; il ne se soucie donc aucunement de qui dirige, seulement de ce qui existe. Alors si vous prenez le pouvoir sur la cité de cristal – quand il l’aura construite – vous n’aurez abouti à rien, car il se réjouira quand même qu’elle existe, quel qu’en soit le maître. Non, vous n’avez rien d’autre à faire que laisser la ville s’élever au plus haut, puis la réduire en un tas de gravats tellement inutiles qu’on ne pourra jamais la reconstruire. »
Calvin était troublé. Il n’avait jamais pensé de cette façon-là et ça ne lui disait rien qui vaille. « Honoré, vous blaguez, je suis sûr. Vous créez, vous… au moins vos romans.
— Et si vous me détestiez, vous ne vous contenteriez pas de me prendre mes droits d’auteur – mes créanciers le font déjà, merci bien. Non, vous prendriez mes livres eux-mêmes, vous voleriez les droits de reproduction, ensuite vous les réviseriez encore et encore jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de leur vérité, de leur beauté ni, pour être clair, de mon génie, ensuite vous continueriez de les publier sous mon nom et me couvririez de honte à chaque exemplaire vendu. On les lirait et on dirait : « Honoré de Balzac, quel crétin ! » Voilà comment vous me détruiriez.
— Je ne suis pas un personnage de vos romans.
— Bien dommage. Vos dialogues seraient plus intéressants.
— Alors vous croyez que je perds mon temps ici ?
— Je crois que vous allez perdre votre temps.
Napoléon n’est pas bête. Il ne vous donnera jamais d’outils assez puissants pour rivaliser avec lui. Alors partez !
— Comment je peux partir ? Il compte sur moi pour empêcher sa goutte de lui faire mal. Je n’arriverais jamais à la frontière.
— Alors soignez-lui sa goutte comme vous avez soigné ces pauvres mendiants – à propos, c’était plutôt cruel de votre part, un geste affreusement égoïste, car comment croyez-vous qu’ils auraient pu nourrir leurs enfants sans plaies purulentes pour inspirer la pitié aux passants et leur soutirer quelques sous ? Ceux d’entre nous au courant de votre mission messianique pour homme seul devaient passer derrière vous et couper les jambes de vos victimes pour qu’elles puissent continuer de gagner leur vie. »
Calvin était épouvanté. « Comment vous avez pu faire une chose pareille ? »
Honoré rugit de rire. « Je plaisante, pauvre nigaud d’Américain sans imagination !
— Je ne peux pas soigner la goutte, fit Calvin en reprenant le sujet qui l’intéressait : son avenir.
— Pourquoi donc ?
— J’ai essayé de comprendre ce qui provoque les maladies. Les blessures, c’est facile. Les infections aussi. Si on se concentre, en tout cas. Pour les maladies, j’ai mis des semaines. On dirait qu’elles sont causées par des créatures toutes petites, si petites que je ne peux pas les voir individuellement, seulement en masse. Celles-là, je peux les détruire assez facilement et guérir la maladie, ou du moins l’étourdir un peu et donner au corps une chance de la vaincre tout seul. Mais toutes les maladies ne sont pas dues à ces bêtes minuscules. La goutte, je n’y comprends rien. Je n’ai aucune idée de ce qui la cause, et je ne peux donc pas la guérir. »
Honoré secoua sa grosse tête. « Calvin, vous avez de réels talents naturels, mais ils vous ont été attribués à tort. Quand je dis que vous devez soigner Napoléon, je me fiche évidemment que vous lui guérissiez réellement sa goutte. Ce n’est pas la goutte qui le gêne. C’est la douleur de la goutte. Et vous la guérissez déjà tous les jours ! Alors guérissez-la une fois pour toutes, remerciez gentiment Napoléon pour ses leçons et quittez la France aussi vite que vous pouvez ! Finissez-en ! Revenez à l’œuvre de votre vie ! Je vais vous dire : je vous paye même votre retour en Amérique. Non, mieux : je vous accompagne en Amérique et j’ajoute l’étude de ce peuple incroyablement fruste et vigoureux à mon vaste fonds de connaissances sur l’humanité. Avec votre talent et mon génie, que ne pourrions-nous pas accomplir ?
— Rien », répondit joyeusement Calvin.
Il était particulièrement heureux parce que, moins de cinq minutes plus tôt, il avait décidé qu’Honoré devrait l’accompagner en Amérique, et donc, par des gestes infimes, par certains regards et signes dont l’autre n’avait pas eu conscience, il avait poussé le jeune romancier à l’apprécier, à se passionner pour la tâche qui l’attendait et à tellement désirer y participer qu’il lui fallait le suivre dans le Nouveau Monde. Mais par-dessus tout, Calvin avait si habilement manœuvré qu’Honoré ne se doutait visiblement pas d’avoir été manipulé.
En attendant, l’idée du Français de supprimer la douleur de Napoléon une fois pour toutes lui plaisait bien. Cette zone du cerveau, siège de la douleur, demandait toujours à ce qu’on s’occupe d’elle. Mais au lieu de la stimuler, tout ce qu’avait à faire Calvin, c’était de la cautériser. Ça ne guérirait pas seulement Napoléon de la goutte mais aussi de toutes les autres douleurs qu’il éprouverait à l’avenir.