Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
Elle étouffa un soupir.
– Oui, répéta-t-elle tristement, un bonheur… un bien grand bonheur!
Elle frappa dans les mains de Guite et appela doucement:
– Justine, Justine…
Puis, prise d’une idée, elle se leva. Elle était dans un de ces moments où la pensée subit une sorte de paralysie et où la moindre idée qui vient semble une découverte énorme.
– Mon flacon! s’écria-t-elle, mon flacon de sel! et je n’y ai pas songé!
Le flacon était pourtant à la portée de sa main, sur l’étagère voisine. Elle le saisit, et le présenta tout ouvert aux narines de mademoiselle Guite.
Mademoiselle Guite fit un soubresaut, se retourna et continua de dormir.
La duchesse lui tâta le pouls et le cœur.
– Elle est calme, dit-elle avec une surprise où il y avait du contentement; ce ne sera rien. Et comme nous allons causer, cette fois, car je ne retomberai plus dans la même faute. Je vais me faire aimer autant que j’aime…
Elle se leva sur ce dernier mot, et comme s’il eût éveillé en elle un nouveau remords. Elle marcha dans la chambre. Ses yeux étaient fixes.
– Autant que j’aime! répéta-t-elle lentement, après une longue minute de silence.
Elle revint à l’ottomane et resta là, debout, les mains croisées sur sa poitrine.
La langue ne possède pas deux mots pour exprimer cela: mademoiselle Guite ronflait.
Il y a des choses innocentes et à la fois obscènes. Je ne saurais analyser l’effet produit par le ronflement de mademoiselle Guite sur Mme la duchesse de Chaves.
C’est ici peut-être qu’elle aurait dû avoir quelques remords, car elle ignorait l’origine de ce lourd sommeil et rien n’excusait la puérile colère qui contractait violemment la ligne, tout à l’heure si pure, de ses sourcils.
Elle se détourna avec une répugnance qui allait jusqu’au dégoût.
Puis, la réaction se faisant, elle se dit:
– Qu’ai-je donc? mon Dieu! Seigneur, qu’y a-t-il donc en moi? dormir lui fait du bien…
Elle avait été s’asseoir tout à l’autre bout de la chambre, où le ronflement sonore de mademoiselle Guite la poursuivait.
C’est que mademoiselle Guite ronflait en conscience et comme une personne qui n’en est pas à ses débuts.
La duchesse s’irrita contre elle-même, haussa les épaules, sourit de pitié – mais les larmes lui vinrent aux yeux.
Des larmes qui brûlaient sa paupière.
Elle alla jusqu’à son prie-Dieu et joignit les mains douloureusement. Elle pria avec désespoir.
Mademoiselle Guite ronflait.
Et quand la duchesse se retourna, mademoiselle Guite avait changé de posture.
Elle était en quelque sorte vautrée sur le divan. Sa tête avait perdu le coussin et se renversait dans les masses de ses cheveux épars. Ses deux bras relevés s’arrondissaient derrière sa tête comme on représente ceux de bacchantes endormies. Une de ses jambes pendait à terre, tandis que l’autre était allée accrocher le talon mignon de sa chaussure jusque sur le dossier de l’ottomane.
La fièvre donne ces mouvements désordonnés, mais je ne sais pourquoi cette pose, où la pudeur n’était point respectée, semblait cadrer avec la nature même de mademoiselle Guite.
Il y avait là une sorte de révélation. Madame de Chaves le sentit ainsi.
Cette pose la blessa comme un outrage.
Elle eut honte dans chacune des fibres de son être.
Elle baissa les yeux. Elle resta droite et immobile, le rouge au front, comme une personne qui vient d’être insultée.
– Ma fille! dit-elle, et tout son corps tremblait; c’est là ma fille.
Ses paupières battirent, mais restèrent sèches, comme si la colère y eût brûlé les larmes au passage.
– Est-ce ma fille?… murmura-t-elle entre ses dents serrées.
Ses deux mains frémissantes touchèrent son front avec le geste des égarées; elle dit encore, si bas qu’une personne présente ne l’eût pas entendue:
– Ce n’est pas ma fille!
Sa propre voix l’effraya, bruyante comme une explosion, quoique le mot eût été prononcé, en quelque sorte, à l’intérieur de sa gorge.
Ses cheveux remuèrent sur son crâne, agités par un vent de mystérieuse horreur.
Sa taille avait grandi. La beauté de ses traits semblait rigide comme ces marbres qui représentent l’inflexibilité de la Justice antique.
Elle releva les yeux vers la jeune fille. Son regard désormais était de glace.
– Non, répéta-t-elle d’une voix changée, ce n’est pas ma fille, je le sais, j’en suis sûre, mon cœur me l’a dit! Si elle était ma fille…
Ceci fut un cri d’angoisse.
Elle se mit à marcher vers l’ottomane et ajouta d’une voix stridente qui blessait ses lèvres au passage:
– Je veux le savoir, dussé-je en mourir!
Elle s’arrêta auprès du divan et prit, l’une après l’autre, les deux jambes de mademoiselle Guite pour les réunir dans la position ordinaire que donne le sommeil.
À la toucher ses mains frémissaient douloureusement.
Et plus douloureusement encore frémissait son cœur, car une voix disait en elle sans cesse:
– Si c’était, si c’était ta fille!
Elle déboutonna lentement le corsage de la modiste, qui emprisonnait une taille avenante et charmante.
Mademoiselle Guite se plaignait dans son sommeil.
Cela n’arrêta pas madame de Chaves qui souleva le corsage et s’en prit au fichu.
Mademoiselle Guite fronça le sourcil en grondant.
Madame de Chaves, dont les mains maladroites tremblaient de plus en plus, voulut dénouer le cordon de la chemise.
Un mot vint sur les lèvres de mademoiselle Guite, un mot que nous n’écrirons pas et qui mit une teinte écarlate, à la place de la pâleur, sur la joue de madame de Chaves.
Elle sourit et leva au ciel ses yeux chargés de pleurs reconnaissants.
– Oh! fit-elle en une ardente prière qui remerciait avec tout son cœur, je savais bien que c’était impossible!
Désormais la certitude était faite en elle, et ce fut comme par manière d’acquit qu’elle continua de dénouer la chemise.
Son regard glissa entre la toile et la poitrine de mademoiselle Guite; un nuage passa sur ses yeux, elle crut avoir mal vu.
Sans prendre désormais aucune précaution, elle écarta la chemise et se courba en deux pour regarder:
Puis elle recula frappée de stupeur, tandis qu’un cri s’étranglait dans sa gorge.
Ses deux bras étendus cherchèrent un appui; ces deux mots vinrent à ses lèvres:
– C’est elle!
En même temps elle roula sur le plancher, foudroyée.
XIV La consultation
C’était au commencement de cette même matinée, quelques minutes avant neuf heures, au troisième étage d’une chancelante maison, bâtie en torchis et en planches vermoulues par l’architecte de madame Barbe Mahaleur, toujours mère des chiffonniers, mais de plus propriétaire de plusieurs immeubles, groupés en cité, vers les confins du quartier des Invalides.