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Dictionnaire amoureux de San-Antonio

Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de San-Antonio». Краткое содержание книги:

Assimilée à une « littérature de gare », l'œuvre de Frédéric Dard, dit San-Antonio a tardé à être reconnue comme majeure. Mais l'engouement du public pour ces aventures était tel qu'elles suscitèrent bientôt la curiosité des critiques et des intellectuels, comprenant enfin que ces romans cachaient aussi une vision réjouissante et féroce de la société.
Ce dictionnaire tente d'éveiller la curiosité sur l'homme et les aspects riches de sa création littéraire unique. Comment évoquer avec amour le si prolifique Frédéric Dard ? Devant l'ampleur de la tâche, le plus simple était de faire comme l'auteur : tous les matins, afficher une page blanche, surmonter l'angoisse et laisser place à l'imagination désordonnée. Avec une idée forte que San-Antonio semblait me souffler à l'oreille : « Faut qu'on le capte bien, le grand, qu'on s'imprègne à fond de lui, qu'on pige son beau talent, […] et puis, tu comprends : qu'on ait envie de le choper par le cou pour l'accolade de la tendresse, histoire de bien se sentir un homme auprès de cet homme-là. »
Biographie de l'auteur
Médecin, publicitaire, muséographe, enseignant et écrivain depuis dix ans, Éric Bouhier a une véritable passion pour l'œuvre de San-Antonio. L'écriture de ce dictionnaire amoureux est l'aboutissement d'une lecture assidue depuis l'adolescence et d'un travail de recherche mené ces vingt dernières années avec des proches de Frédéric Dard et des membres d'une association dédiée à entretenir la mémoire de l'écrivain.
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— Tout ce que vous voudrez, Armand. Et je dois faire quoi ?

— M’écrire un texte original pour présenter l’intrigue. Pas plus de mille caractères. Délire autorisé, pas besoin de préciser. Ça vous dit ?

— C’est vous le patron, patron !

— Arrêtez, Frédéric. Je me fais du souci pour vous, vous savez. Venez me voir demain, à l’heure que vous voulez, je m’arrangerai.

— Et je vous apporte mon texte, bien sûr !

— Vous avez tout compris, Frédéric.

Frédéric retourne à son bureau. Encore deux heures de calme avant qu’Élisabeth rentre du lycée. Sa petite Zabeth d’amour, ce petit bout de bonne femme qui, du haut de ses seize ans, a tout senti du drame qui est en train de se jouer. Patrice a quitté la maison depuis quatre ans et il a eu bien raison. Sa place n’était plus auprès de ce père, bourreau de travail et de ses proches, qui explose à la moindre contrariété, puis part pleurer dans son coin sur la misère de sa vie, sur la bêtise de ses colères. Frédéric relit les dernières phrases de Tango chinetoque  ; il ne se souvient plus bien de l’histoire, tant il se sent soudain las de ses San-Antonio et de toutes les san-antoniaiseries qu’il aligne. Il n’a jamais eu autant envie d’arrêter la saga, et il n’a jamais eu autant d’idées à jeter sur son clavier. L’Histoire de France et Le Standinge ont dépassé le million d’exemplaires, l’argent coule à flots, les sollicitations de la presse s’enchaînent, et Frédéric s’enfonce chaque jour un peu plus dans la noirceur de son désespoir. Il glisse une page blanche dans la machine à écrire. Il relève la tête et s’imagine un instant revenu trente ans en arrière, pénétrant dans la boutique lyonnaise de Mme Buéner, regardant avec gourmandise le dernier Simenon paru. Lisait-il le résumé de l’intrigue au dos de la couverture ? Y en avait-il seulement un ? Il ne sait plus. Qu’importe, il va lui pondre son texte d’accroche, à Armand, histoire de titiller un peu les lecteurs. Comme s’ils en avaient besoin !

Et parce qu’il ne sait pas quoi écrire, il tape lentement les lettres de son incontournable sésame littéraire : Moi, vous me connaissez ? Puis un léger sourire lui vient au coin des lèvres, et il enchaîne : J’ai pas l’habitude de vous mener en barque bateau, et quand ça m’arrive, c’est moi qui rame. Alors, si je vous dis affirme que vous n’avez encore jamais lu un bouquin comme celui-ci, vous pouvez me croire !

En 1965, Tango chinetoque est le premier San-Antonio qui, tout en inaugurant une nouvelle ligne graphique, donne à lire un hors-texte, un prière d’insérer, selon le terme consacré, prélude à un exercice auquel il ne dérogera plus jusqu’au dernier de la série. Celui-ci se termine par : Non, franchement, je plains Louis XVI qui est mort trop tôt pour avoir pu lire ça  ; annonçant d’autres quatrièmes de couverture tout aussi drôles. Nous ne fûmes jamais déçus. Nous eûmes bien droit à quelques Moi, vous me connaissez ?, histoire de roder les premières touches du clavier. Puis San-A. s’appliqua à nous livrer quelques éléments de l’histoire, ce dont on se foutait totalement, et, pour notre plus grand bonheur, il oublia vite le caractère promotionnel de cet emplacement et nous déclara sa façon de penser. Il craqua aux alentours de Emballage cadeau avec une introduction culte et limpide : Généralement, l’éditeur demande à l’auteur de pondre un texte vachement alléchant pour placarder à cet endroit. Moi, à force, ça me fait tarter ce déballage. Que si ça continue, je te vous fous la photo en couleurs de mon scoubidou-verseur à la place du bla-bla demandé. Pas grandeur nature, évidemment, le format permettrait pas. Si vous avez pas confiance dans la munificence de ce livre, si vous êtes pas intim’ment con-vingt-cul que l’histoire ci-devante est pleine de coups de théâtre, de gonzesses habillées d’un timbre-poste, de descriptions à la mords-moi le neutron et de calembredouilles, alors finissez de me tripoter avec vos mains sales, reposez-moi sur le rayon où que vous m’avez pris et foncez dans le fond du magasin acheter la vie de sainte Tignasse de Loyola. Je veux plus mettre ma prose en vitrine, moi ! J’ai ma dignité, moi ! Ou en tout cas je fais comme si !

Quelle bouffée d’air, quelle leçon pour tous ces livres où le pauvre auteur s’échine à résumer son roman en dix lignes et qui, souvent, ne trouve d’autre solution que de recopier un passage clef. San-Antonio m’a guéri de ces lectures insipides, équivalent pompeux du verbiage des publicitaires, connu sous le nom de body copy ! Et, a contrario, je n’ai plus jamais acheté un San-A. sans me précipiter d’abord sur la fameuse quatrième de couverture, la cerise sur le gâteau et les doigts dans le pot de confiture.

Imaginez de nos jours une jeune femme, amateur de romans policiers, ne connaissant pas San-Antonio, pas même de réputation ! C’est rare, mais possible ! Elle parcourt le rayon « polars » de la librairie et tombe sur un titre qui l’interpelle, sans qu’elle puisse y mettre un contenu précis. Exemple : Fais-moi des choses (en l’occurrence, la sixième réédition du 98e San-A.). S’assurant que personne ne la regarde — un malveillant pourrait interpréter de travers son choix —, elle s’empare de l’ouvrage et jette un coup d’œil à la couverture. Elle y découvre le dessin d’un marionnettiste animant une petite poupée, un doigt passé sous la jupe. Jusque-là, rien de bien choquant. Puis elle retourne le livre et lit : […] Entre avec Bérurier dans la ronde. Dépose ta pudeur et ton slip au vestiaire. Et pénètre dans ce livre. Tu n’y auras pas froid : il est climatisé. Allez, viens ! Viens ! Viens ! Viens et, je t’en supplie, fais-moi des choses. Je t’en ferai aussi, salope ! Pour avoir été ce prédateur matant les jeunes filles au rayon polar — dis-moi ce que tu lis, je te dirai ce que je peux te faire —, je sais que deux réactions sont possibles. La première est apparentée à ces séquences de Fort Boyard où la concurrente doit, à l’aveugle, trouver une clef dans un bocal rempli de lombrics. Au cri près, la réaction est la même : l’effroi ! Le livre est rangé à la hâte du bout des doigts. La seconde est beaucoup plus discrète, se résumant souvent à un imperceptible sourire et à une possible relecture, si le rayon est désert. S’ensuit dans la tête de la future addicte l’élaboration d’un stratagème consistant à régler l’ouvrage sans déclencher une grimace suspicieuse de la part de la caissière. Le désir lié à la panique peut, dans des cas extrêmes, faire envisager le vol en guise de plan B. Mais la perspective de se faire piquer avec Fais-moi des choses sous la jupe impose de prendre son courage à deux mains. Le plan A peut être inspiré d’une savoureuse anecdote ; en son temps Françoise Dard avait trouvé une astuce pour envoyer le San-Antonio trimestriel au grand ami de son mari, Mgr Mamie. Sachant que les San-A. étaient une de ses lectures favorites, bien souvent réservée à ses voyages en train, elle en arrachait la couverture afin que le brave évêque de Fribourg puisse se délecter sans révéler à ses vis-à-vis ni l’auteur ni le titre de son livre.

Jetez-vous sur les quatrièmes de couverture des San-A. Leur lecture est gratuite, c’est déjà du San-Antonio, et du très bon ! Il n’y laissa sa place qu’à deux reprises.

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