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Dictionnaire amoureux de San-Antonio

Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de San-Antonio». Краткое содержание книги:

Assimilée à une « littérature de gare », l'œuvre de Frédéric Dard, dit San-Antonio a tardé à être reconnue comme majeure. Mais l'engouement du public pour ces aventures était tel qu'elles suscitèrent bientôt la curiosité des critiques et des intellectuels, comprenant enfin que ces romans cachaient aussi une vision réjouissante et féroce de la société.
Ce dictionnaire tente d'éveiller la curiosité sur l'homme et les aspects riches de sa création littéraire unique. Comment évoquer avec amour le si prolifique Frédéric Dard ? Devant l'ampleur de la tâche, le plus simple était de faire comme l'auteur : tous les matins, afficher une page blanche, surmonter l'angoisse et laisser place à l'imagination désordonnée. Avec une idée forte que San-Antonio semblait me souffler à l'oreille : « Faut qu'on le capte bien, le grand, qu'on s'imprègne à fond de lui, qu'on pige son beau talent, […] et puis, tu comprends : qu'on ait envie de le choper par le cou pour l'accolade de la tendresse, histoire de bien se sentir un homme auprès de cet homme-là. »
Biographie de l'auteur
Médecin, publicitaire, muséographe, enseignant et écrivain depuis dix ans, Éric Bouhier a une véritable passion pour l'œuvre de San-Antonio. L'écriture de ce dictionnaire amoureux est l'aboutissement d'une lecture assidue depuis l'adolescence et d'un travail de recherche mené ces vingt dernières années avec des proches de Frédéric Dard et des membres d'une association dédiée à entretenir la mémoire de l'écrivain.
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Pourquoi pensé-je à Yvette à cet instant si peu propice ? se dit aussitôt notre commissaire. Il ne nous livre pas la réponse. Mais j’ai l’intuition que, à ce moment précis, Frédéric Dard vient de revivre ses tout débuts d’écrivain !

Prémonition

Le propre du romancier, c’est de deviner ce qu’il ignore.

Frédéric Dard.

Françoise et Frédéric ont rêvé d’un voyage en Laponie. À l’été 1977, ils trouvent enfin un peu de temps à l’occasion d’une pause forcée, après un épisode grippal qui les a laminés tous les deux. Françoise n’a laissé le choix à son mari ni de la date de départ ni de la durée du séjour, et encore moins la possibilité d’emporter son monstre d’IBM à boule. Tout juste a-t-elle consenti à lui montrer l’itinéraire, mais sans succès, car, au dernier moment, il a préféré en avoir la surprise. En lui tendant les deux billets d’avion, elle l’embrasse tendrement et ajoute dans un grand rire :

— C’est malin d’avoir intitulé ton dernier Sana : Chérie, passe-moi tes microbes.

Ce à quoi il réplique, l’œil malicieux et des idées grivoises en tête :

— Je te promets d’appeler le prochain : Fais-moi des choses.

Tous les deux adorent ces jeux sur les titres de San-Antonio, préludes à toutes les facéties amoureuses. Frédéric a bien essayé de négocier le droit de se munir d’une petite machine à écrire, mais rien n’y a fait. « Petite machine, petit roman », lui a rétorqué Françoise qui, pour la première fois, est décidée à ne pas céder à l’addiction de son homme. Trois jours plus tard, ils se retrouvent à bord d’un vol Genève-Helsinki ! Après une escale de quarante-huit heures dans la capitale, logeant au Kalastajatorppa, ils prennent un avion pour Rovaniemi, principale ville de la Laponie finlandaise, à moins de dix kilomètres du cercle polaire. Situé à la confluence de l’Ounasjoki et de la Kemijoki, l’hôtel Rantasipi Pohjanhovi est sans charme et l’ambiance de la ville un peu calamiteuse. Peu leur importe, ils n’ont qu’une idée en tête, se rendre au cap Nord.

C’est la deuxième nuit que l’incident se produit. Frédéric a loué une voiture, désireux d’explorer la région par ses propres moyens. Sur le chemin du retour, ils arrivent près de Rovaniemi, à minuit passé. Une grande trouée lumineuse perce la grisaille discrète du jour boréal. Le soleil est bas à l’horizon, et la clarté orangée rend les phares inefficaces. La voiture entame un virage vers la gauche, déplaçant la boule de feu en plein milieu du pare-brise et obligeant Frédéric à baisser vivement le pare-soleil. Brusquement, une apparition se matérialise sur l’écran vitré, lui brouillant la vue. Les bas-côtés sont larges et plats. Il se gare, un peu à l’aveugle, sans dommages pour le lourd véhicule.

— Qu’est-ce que tu as, mon chéri ? s’inquiète tout de suite Françoise.

— Je viens de voir Jean-Jacques Vital !

— Comment ça, voir ?

— Là, dans le pare-brise, je crois qu’il me disait de téléphoner en France.

— Tu veux que je conduise ?

— Oui.

* * *

Un soir, je dînais à Genève en compagnie de Michel Simon, il me raconta l’anecdote suivante : « Je me trouvais en vacances chez des amis, sur la Côte d’Azur, quand un matin, voulant profiter de l’aurore, je fis une promenade dans leur jardin. Soudain, parvenu devant un rosier, je m’arrêtai, étourdi par la surprise. En effet, parmi les roses, il y avait un visage de chérubin.[…] J’avançai la main pour caresser sa joue et il me sourit (Frédéric Dard, Histoires déconcertantes, 1977).

* * *

L’hôtel n’est qu’à quelques kilomètres. Ils y arrivent rapidement. Françoise n’a pas posé d’autres questions. Elle connaît son homme et elle est coutumière de ces sortes « d’absence », comme elle dit, où il s’échappe dans un monde n’appartenant qu’à lui. Frédéric se précipite à la réception et appelle sa sœur Jeannine. Avant même qu’elle décroche, il a le pressentiment que ses vacances s’achèvent, à peine commencées.

— C’est papa ?

— Oui, le médecin dit qu’il est mourant !

L’anecdote est troublante. Elle aurait pu paraître banale si elle avait été unique. Il n’en est rien. L’enfant, hypersensible, développe tôt la capacité de pressentir certains événements, à intervalles trop réguliers pour qu’il s’agisse seulement du fruit du hasard. Dans Après vous, s’il en reste, monsieur le Président, le témoignage de Félicie sur l’enfance de San-A. évoque, comme d’habitude, un épisode de l’enfance de Frédéric : Tout petit déjà, tu faisais preuve de prémonitions étonnantes. Ainsi, tu me parlais de quelqu’un que nous n’avions pas vu depuis des années ; et le jour même, ce quelqu’un débarquait à la maison. Elle précise même qu’il leur arrivait de communiquer sans avoir besoin de parler, grâce à une sorte de phénomène de télépathie.

Le point d’orgue de cette vie à appréhender certains événements est la tragédie, très médiatisée à l’époque, de l’enlèvement de sa fille Joséphine en 1983, dont il est en train de décrire les circonstances dans son dernier roman, avec une précision qui ne fait qu’augmenter son angoisse (voir l’entrée Écrivain). Se souvient-il alors que de nombreux San-Antonio ont pour point de départ l’enlèvement d’un enfant ou d’un des personnages clefs, qu’il s’agisse de Berthe (Viva Bertaga !), de Félicie (J’suis comme ça), de Marie-Marie (Ma cavale au Canada), du Vieux (Aux frais de la princesse), ou même de Mitterrand (Pleins feux sur le tutu) !

Tout aussi déconcertant, six ans avant l’enlèvement de Joséphine, il met en scène celui de la petite-fille d’un dénommé Martin Martin, dans Si « Queue-d’âne » m’était conté  !

* * *

— Louis, tu sais bien que j’ai regardé cent fois sans jamais rien voir. Ton type, mon pauvre ami, il n’est pas sur l’écran mais dans ta tête. Tu fais une espèce de fixation. Et franchement, cela commence à m’inquiéter un peu.

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