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Dictionnaire amoureux de San-Antonio

Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de San-Antonio». Краткое содержание книги:

Assimilée à une « littérature de gare », l'œuvre de Frédéric Dard, dit San-Antonio a tardé à être reconnue comme majeure. Mais l'engouement du public pour ces aventures était tel qu'elles suscitèrent bientôt la curiosité des critiques et des intellectuels, comprenant enfin que ces romans cachaient aussi une vision réjouissante et féroce de la société.
Ce dictionnaire tente d'éveiller la curiosité sur l'homme et les aspects riches de sa création littéraire unique. Comment évoquer avec amour le si prolifique Frédéric Dard ? Devant l'ampleur de la tâche, le plus simple était de faire comme l'auteur : tous les matins, afficher une page blanche, surmonter l'angoisse et laisser place à l'imagination désordonnée. Avec une idée forte que San-Antonio semblait me souffler à l'oreille : « Faut qu'on le capte bien, le grand, qu'on s'imprègne à fond de lui, qu'on pige son beau talent, […] et puis, tu comprends : qu'on ait envie de le choper par le cou pour l'accolade de la tendresse, histoire de bien se sentir un homme auprès de cet homme-là. »
Biographie de l'auteur
Médecin, publicitaire, muséographe, enseignant et écrivain depuis dix ans, Éric Bouhier a une véritable passion pour l'œuvre de San-Antonio. L'écriture de ce dictionnaire amoureux est l'aboutissement d'une lecture assidue depuis l'adolescence et d'un travail de recherche mené ces vingt dernières années avec des proches de Frédéric Dard et des membres d'une association dédiée à entretenir la mémoire de l'écrivain.
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La nouvelle pensionnaire des Mureaux fait connaissance avec sa vieille congénère laissée par les propriétaires précédents et la soulage de la livraison quotidienne destinée à améliorer l’ordinaire du repas et à faire la joie des enfants. Elle a tous les droits, et la maison fait partie de son domaine autant que le jardin et sa cabane. Cocotte, fait unique dans les annales galinacées, vivra treize ans ! Rentrant un soir chez elle, Odette aura une grande frayeur. Frédéric est étendu par terre, apparemment immobile. Heureusement, il n’a rien. Cocotte vivant ses derniers moments de vie de poule, il s’est juste allongé à sa hauteur, la « couvant » d’un dernier regard plein de tendresse. Serez-vous étonné maintenant si je vous dis que Frédéric était un véritable papa poule et qu’il a su transformer son œuvre en poule aux œufs d’or ? Et serez-vous surpris que la préface de Cacou (1944) se termine par ces mots : J’étais jeune journaliste quand un éditeur m’a demandé de lui écrire un conte pour enfants. Faut-il se montrer surpris que je lui aie « pondu » une histoire d’œuf ?

Premiers pas de la main droite !

Le môme Frédéric est allongé sur la table de la cuisine, en pantalon de pyjama, torse nu. Une fois la table débarrassée des reliquats du petit déjeuner, Bonne-Maman s’est contentée de recouvrir la toile cirée d’un vieux bout de drap.

Après un rapide débarbouillage à l’évier de la cuisine, se laver en sale, comme dit sa mère, Frédéric a bu son grand bol de chocolat Poulain. Il n’a pas quitté des yeux la nouvelle boîte en ferraille, bleue et jaune, de sa boisson préférée. Il est fasciné par le seul mot qui soit penché. Des lettres aux courbes élégantes, rassurantes, traversent la boîte de bas en haut ; on en mangerait ! Bonne-Maman lui a raconté que c’était le nom du monsieur qui avait inventé la poudre chocolatée qu’il aime tant. M. Poulain !

— Comme le nom du petit cheval de ma collection d’images ? s’est étonné l’enfant.

— Oui, mon garçon. Toi, ton nom, Dard, a aussi un rapport avec les animaux. C’est le nom de l’arme des abeilles ! lui a répondu Bonne-Maman.

— Alors, je peux faire du mal ? s’est inquiété Frédéric en fronçant les sourcils.

— Non, sauf si on t’embête. Comme les abeilles !

Frédéric a fini son bol, intrigué par cette découverte. Il a dévoré une épaisse tartine beurrée, a débarrassé ses couverts, puis il est monté sur le tabouret et s’est allongé sur la table. Il a l’habitude et il aime bien la séance de massage que Bonne-Maman lui prodigue presque tous les matins depuis des mois. De lui-même, contre son corps, il ramène son bras qui pend de la table. Bonne-Maman s’en saisit doucement, verse un peu d’huile dans sa main et commence à masser avec précaution l’épaule atrophiée. Frédéric a les yeux rivés au plafond, l’écran quotidien de son imagination. Il repense à hier.

Hier, mardi 29 juin 1925, il a fêté ses quatre ans ; Joséphine, sa maman, a annoncé fièrement qu’elle s’était essayée à faire son premier paris-brest, histoire de régaler son grand garçon.

— Oncle Gustave, il m’a dit que Paris-Brest, c’était une course de vélo, a ajouté Frédéric.

— Eh bien, tu vois, c’est pour ça que c’est un gâteau tout rond en forme de roue, lui a expliqué son papa Francisque, ajoutant : Ce gamin, c’est incroyable, il veut toujours tout savoir.

Bonne-Maman a déposé un paquet sur son lit. Frédéric l’a découvert en allant se coucher à l’étage au-dessus, chez elle. Il a vite arraché le papier et trouvé deux grands livres pleins de belles illustrations.

— C’est quoi ?

— Celui-là, ce sont les Fables de M. de La Fontaine, de très belles histoires d’animaux. Et l’autre, l’histoire drôle de Dame Brebis.

— Tu m’en lis un ?

— Je vais faire la vaisselle et je reviens me coucher avec toi.

Frédéric est autant impatient qu’il redoute ce moment où sa vieille grand-mère s’allonge et s’endort près de lui. La première fois où il l’a touchée en pleine nuit, il a crié très fort et pleuré « toutes les larmes de son corps », comme dit Bonne-Maman. La veille, elle lui avait lu Le Petit Chaperon rouge et, la nuit, il avait rêvé que c’était le grand méchant loup qui dormait à côté de lui. Le loup habillé en grand-mère[57] ! Bon, il va écouter une fable et après il se collera bien dans son coin. Plutôt tomber par terre que de frôler Bonne-Maman !

L’huile de massage a une douce odeur d’amande. Frédéric regarde le plafond, soudain transparent et plein d’étoiles. Il y a quoi dans le ciel ? se demande-t-il. Des moutons comme dans la fable, avec des loups prêts à les manger ? Toujours ces sales bêtes, peut-être déguisées en hommes, et qui rôdent parmi nous, qui sait ? Et cette onde pure, peut-elle monter au ciel et nous retomber sur la tête ? « Sans autre forme de procès » ? Qu’est-ce donc tout cela ? Bonne-Maman est elle aussi perdue dans ses pensées. Décidément, ils forment un drôle de couple de rêveurs, ces deux-là ! Elle a promis à la couturière de passer la voir avant 9 heures, et la voilà bien en retard.

— Habille-toi vite, Frédéric, et descends chez tes parents, il faut que je sorte sans tarder.

Il faut peu de temps au garçon pour revenir sur Terre, puis passer pantalon et chemise en un tournemain, aussi agile que s’il avait l’usage de ses deux bras. Un morceau de pain traîne près de l’évier. Il s’en empare, s’approche de sa grand-mère, réclame un baiser, tandis qu’il frotte le quignon sur le bas de sa robe, avant de l’empocher vivement. Il le grignotera un peu plus tard, en pensant à elle. En « communiant » avec elle !

Francisque est déjà parti à l’usine, mais Joséphine est à la maison car la boulangerie est fermée ce matin.

— Tu veux que je te dépose chez ton oncle ? Il pourra peut-être t’emmener pêcher…

— Non, maman, il est à Lyon aujourd’hui.

— Tu veux faire quoi, alors ? Tu viens faire des courses avec moi ou tu préfères la compagnie d’Yvette ?

— Je veux faire des dessins.

— D’accord ! Yvette, je m’absente, vous lui trouverez du papier et des crayons de couleur ? Et combien de fois il va falloir que je vous le dise, fermez cette porte des toilettes, c’est pas un spectacle, non !

Une fois Joséphine partie, Yvette a rouvert la porte des toilettes, puis déniché sur le vaisselier quelques feuilles à en-tête De Dietrich qu’elle a données à Frédéric.

— T’as qu’à dessiner sur l’autre côté, y a rien de marqué, lui a-t-elle conseillé.

Frédéric a pris la feuille. Il l’a plaquée sur la table de sa main gauche, puis, avec un crayon noir mal taillé, il a commencé à dessiner d’étranges arabesques aux formes arrondies, partant du bas de la page et remontant en oblique. Yvette a dû se dire que le gamin était un peu dérangé pour faire de tels dessins qui ne ressemblent à rien. Pas un bonhomme, pas une maison, pas un soleil ! Seule Bonne-Maman, sans hésitation, a déchiffré, émerveillée, l’étrange dessin. À condition d’avoir un peu d’imagination soi-même, on pouvait lire, écrit en une cursive ronde et fantaisiste, le mot :

29 juin 1987. Frédéric a soixante-six ans. Il n’a pas cessé d’écrire depuis ce premier mot griffonné au dos d’une facture, à l’âge de quatre ans. Devenu un auteur célèbre, il est absorbé aujourd’hui, jour de son anniversaire, par l’écriture de T’assieds pas sur le compte-gouttes, le 166e San-Antonio. Au plus fort de l’action, l’héroïne du jour, Maria del Carmen, a cru deviner la mélancolie qui assaille le bel Antoine alors qu’il s’apprête à lui jouer la scène du deux. Ça se voit donc ? J’ai un geste pour toucher mes yeux, que je retiens in extremis. Où ça va, ça ? La scène se poursuit quand, tout à coup, San-A. s’interrompt car une image lointaine lui revient en mémoire. Fidèle à son engagement envers ses lecteurs, il nous en fait part : Nous avions une domestique, autrefois, à la maison : une Bretonne. Fallait toujours qu’elle laisse la porte des gogues ouverte. Ça devait la rassurer, je suppose ? M’man avait beau lui en faire le reproche, elle pouvait pas vivre sans la vision d’une lunette de tartisses et d’une chasse d’eau. Quand on avait fermé, elle disait rien, feignait de se soumettre, mais sitôt qu’on tournait le dos, elle s’empressait de déponner la lourde. La vue du rouleau de faf à train et de la gentille balayette dans son pot lui était devenue indispensable.

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57

Le Loup habillé en grand-mère est le titre du 50e San-Antonio (1962) !

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