Dictionnaire amoureux de San-Antonio
- Автор: Bouhier Éric
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Plon
- ISBN: 978-2259243421
- Жанр: Путеводители
Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de San-Antonio». Краткое содержание книги:
Ce dictionnaire tente d'éveiller la curiosité sur l'homme et les aspects riches de sa création littéraire unique. Comment évoquer avec amour le si prolifique Frédéric Dard ? Devant l'ampleur de la tâche, le plus simple était de faire comme l'auteur : tous les matins, afficher une page blanche, surmonter l'angoisse et laisser place à l'imagination désordonnée. Avec une idée forte que San-Antonio semblait me souffler à l'oreille : « Faut qu'on le capte bien, le grand, qu'on s'imprègne à fond de lui, qu'on pige son beau talent, […] et puis, tu comprends : qu'on ait envie de le choper par le cou pour l'accolade de la tendresse, histoire de bien se sentir un homme auprès de cet homme-là. »
Biographie de l'auteur
Médecin, publicitaire, muséographe, enseignant et écrivain depuis dix ans, Éric Bouhier a une véritable passion pour l'œuvre de San-Antonio. L'écriture de ce dictionnaire amoureux est l'aboutissement d'une lecture assidue depuis l'adolescence et d'un travail de recherche mené ces vingt dernières années avec des proches de Frédéric Dard et des membres d'une association dédiée à entretenir la mémoire de l'écrivain.
Tu sais quoi, Frédéric ? Cette plaque de la rue Calas, ils l’ont inaugurée le 1er avril 2003 ! Résultat, elle fait un peu figure de farce ! D’abord, il y manque un tiret à « San Antonio », celui auquel tu tenais tant[61]. N’as-tu pas dit un jour à Jacques Chancel : Le tiret est ma coquetterie, mon trait d’union ? Puis tu as confirmé dans Emballage cadeau : Je m’écris San-Antonio et pas San Antonio comme la ville texane. C’est ce menu trait de deux millimètres qui représente mon génie. Et qui a eu l’idée de cette mention en bas de plaque : « Écrivain lyonnais » ? Pourquoi ce choix, pourquoi pas écrivain dauphinois, parisien, français ou, plus justement, universel ? Ou mieux encore, comme tu te définissais toi-même : Écrivain forain !
Un jour, j’irai la remplacer. Dessus, sera gravé :
Ici, Frédéric Dard aima, travailla et bouffa.
Il ne savait pas encore qu’il deviendrait San-Antonio !
Et puis qu’importe ! Tu fuyais les honneurs et, aujourd’hui, tu rirais sans doute de voir la façade de ce bâtiment ordinaire ornée de graffitis. Rien à voir avec la décoration nostalgique de la maison de Gainsbourg, rue de Verneuil, à Paris. Non ! Les tagueurs ne te connaissaient sans doute pas, et ont barbouillé plus qu’ils ne se sont exprimés. Je n’ai déchiffré qu’un mot, au-dessus de l’entrée : PLOUC. Ça t’aurait plu, non, ce message à l’humanité, ou ce coup des arroseurs arrosés ? Toi qui dis dans Je le jure : Les choses importantes, on les écrit sur des murs. Toutes les pensées essentielles s’écrivent sur des murs. Alors moi, ce que j’ai à dire, les choses graves, je les écris comme des graffitis. Comme on écrit des graffitis, avec un bout de craie, un morceau de charbon ou un vieux clou, comme on écrit des obscénités, des saloperies sur la porte des toilettes avec de la merde. Un graffiti, ça se lit, ça attire l’attention, c’est insolite. Et je pense qu’en somme, ma prose pissotière répond à ce besoin. Je fabrique des murs pour écrire des graffitis dessus. Mon œuvre, c’est un immense mur de chiottes que j’ai construit, que je construis chaque jour pour pouvoir écrire dessus avec ce que j’ai sous la main.
C’est malin d’écrire des choses pareilles ! N’avais-tu pas assez de la littérature de gare ? Il te fallait en plus revendiquer la littérature de chiottes ! Voilà pourquoi tant d’étagères de toilettes de France sont garnies de tes livres ! Si bien que, dans quelques maisonnées, toute la family me manipule au moins une fois par jour, et plus quand il y a chiasse en la demeure. On ne te le fait pas dire ! Mais, après tout, ne sont-ils pas mieux là que sur le rayon inaccessible d’une bibliothèque poussiéreuse et trop bien rangée ? Le petit traité de Henry Miller Lire aux cabinets m’en a convaincu.
J’en ai presque perdu le fil de ma pensée ; où et comment sont nées les premières phrases d’une saga qui durera cinquante ans et entrera dans l’histoire de la littérature mondiale ? À la réflexion, tu n’es plus à Lyon, mais déjà installé aux Mureaux. Les dates que je retrouve semblent le confirmer. Tu as déménagé en mars 1949, je le lis sous la plume d’Odette, et la plaque citée plus haut le laisse penser. Or le premier San-Antonio, Réglez-lui son compte !, paraît le 1er juillet 1949, un délai néanmoins suffisant pour que tu en rédiges les 200 feuillets d’avril à mai. Un rythme qui va devenir ton quotidien un demi-siècle durant. Restaient, à ton ami et éditeur de Lyon Clément Jacquier, deux mois pour imprimer les 3 000 exemplaires, les faire relier dans la belle présentation d’origine que les collectionneurs connaissent, et les diffuser sur quelques centaines de points de vente. Faisable ! Toutefois, permets-moi de poursuivre un peu plus l’enquête, mon cher commissaire. À cette époque, tes deux derniers romans n’ont pas très bien marché. L’Agence SOS, signé Frédéric Charles — on t’a reconnu —, est un galop d’essai peut-être inspiré de Gaston Leroux et de son Mystère de la chambre jaune. Il n’a pas le même succès. Loin de là ! Et, inaugurant le Fleuve Noir, c’est l’agent OSS 117 (et non SOS) de Jean Bruce qui, lui, est déjà célèbre ! Je me suis bien marré à la lecture des exploits de ta ravissante OSS 116 dans La Rate au court-bouillon. Une pépé que tu fais décapiter un peu plus tard dans Tango chinetoque. Passons ! Quant à Batailles sur la route, sorti début 1949, l’intrigue laisse le public indifférent, malgré le prix du Club des transports, ce Goncourt des camionneurs ! Il s’agit pourtant d’une très belle histoire d’amour avec une jeune fille, tondue juste après la Libération ! Mais se livrer, sous forme romancée, à une réflexion sur la chiennerie humaine dans le style de La Mort des autres et de La Crève, dont Batailles est la suite, était probablement trop hardi pour un public plus engagé dans un processus d’oubli que de pardon. Pendant ce temps-là, les 100 000 anciens francs du prix partent dans l’aménagement du pavillon des Mureaux, avenue du Maréchal-Foch, échangé contre l’appartement de Lyon, mais que vous trouvez, Odette et toi, très délabré.
Arpentant les rues de la capitale, découvrant les librairies, tu regardes avec admiration et envie Pas d’orchidées pour miss Blandish, de James Hadley Chase, La Môme vert-de-gris de Cheyney ou La mariée était en noir de Irish, ces romans à la mode dont l’écriture et les personnages t’ont fait forte impression. La flânerie anxieuse porte à la réflexion. Le passage te concernant et que tu as découvert récemment dans l’article « Quartiers de Lyon » de ton mentor Marcel Grancher te hante-t-il ? Probable, bien que tu aies franchi le pas : « Pauvre Frédéric, encore un qui, par fidélité à Lyon, a raté le coche. Parmi les quelques révélations qui se firent jour dans le domaine littéraire au cours des dernières années, Dard représente incontestablement l’un des éléments les plus heureusement doués… Il lui eût fallu Paris, l’ambiance électrique des petites chapelles, où eussent fait miracle son front d’archange et ses yeux d’enfant. » Enfin, un premier camouflet de Simenon, dans une de ses lettres reçues en début d’année, t’a autant blessé que stimulé dans ton ambition de devenir un auteur reconnu et dire adieu à l’écrivain provincial, fêté uniquement sur place. Quant à Simenon, tu retiendras la leçon ; on ne s’attaque pas facilement à l’adaptation d’un géant de la littérature. Tu auras ta revanche quand sa pièce La neige était sale sera finalement montée. À partir de ton texte. En réalité, tu n’es pas au bout de tes surprises avec l’auteur que tu admirais tant, nous en reparlerons !
Un beau matin, une fois le petit déjeuner frugal achevé, tu déposes Patrice au collège, près de l’église des Mureaux. Puis tu rentres pour t’attabler aussitôt devant ta machine à écrire de location, son lot de feuilles blanches et le paquet de papier carbone. Quand donc auras-tu assez d’argent pour t’acheter une belle Underwood ? Tu n’échappes pas à ta première bouffée d’angoisse de la journée. Résumons les faits précédents, à ta manière, toi qui nous crédites toujours de ce genre de synthèse en cours de roman. Tes finances sont à sec, même si le dernier envoi de Joséphine, ta maman, a mis un peu de margarine dans les haricots blancs. L’état de la maison te déprime bien qu’Odette essaie de faire bonne figure afin de ne pas donner d’arguments supplémentaires à ton désarroi. Tes pensées se bousculent, rien ne vient sous tes doigts impatients. Pourtant, tu ne t’es jamais senti autant écrivain. Ton intime conviction, ce pressentiment dont tu es si coutumier, te dit que tout va se jouer, ici, à deux pas de la capitale. La couverture de ton dernier livre, Batailles sur la route, posé sur ton bureau, t’arrache un sourire ; on y voit une borne kilométrique où est inscrit Paris 410 km. Pas assez néanmoins pour te rassurer. L’écrivain Frédéric Dard n’est pas encore prêt. Le tout est de trouver ce style qui ne soit pas seulement une belle copie, mais une copie malgré tout, d’un Simenon, d’un Leroux ou même d’un Céline.
61
Rebelote pour l’inauguration du square Frédéric-Dard à la Croix-Rousse, le 31 mars 2016. Les Lyonnais sont fâchés avec les tirets ! Et ils n’avaient pas ce jour-là l’excuse du 1er avril !