Ensemble, c’est tout
- Автор: Гавальда Анна
- Год: 2004
- Язык: французский
- ISBN: 2842630858
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Ensemble, c’est tout». Краткое содержание книги:
histoire de torchons et de serviettes... Ce qui empêche les gens de vivre
ensemble, c'est leur connerie, pas leurs différences... Camille dessine.
Dessinais plutôt, maintenant elle fait des ménages, la nuit. Philibert, aristo
pur jus, héberge Franck, cuisinier de son état, dont l'existence tourne autour
des filles, de la moto et de Paulette, sa grand-mère. Paulette vit seule, tombe
beaucoup et cache ses bleus, paniquée à l'idée de mourir loin de son jardin. Ces
quatre là n'auraient jamais dû se rencontrer. Trop perdus, trop seuls, trop
cabossés... Et pourtant, le destin, ou bien la vie, le hasard, l'amour -appelez
ça comme vous voulez -, va se charger de les bousculer un peu. Leur histoire,
c'est la théorie des dominos, mais à l'envers. Au lieu de se faire tomber, ils
s'aident à se relever.
Assez. Tu es prte maintenant... Elle saisit le pinceau le plus fin entre son pouce et son majeur, tendit son bras au-dessus de la nappe et attendit encore quelques secondes.
Le vieux, qui n'avait rien perdu de son mange, l'encouragea en fermant les yeux.
Camille Fauque sortit d'un long sommeil avec un moineau, puis deux, puis trois, puis une vole d'oiseaux l'il moqueur.
Elle n'avait rien dessin depuis plus d'un an.
* * *
Enfant, elle parlait peu, encore moins qu'aujourd'hui. Sa mre l'avait oblige suivre des leons de piano et elle dtestait a. Une fois, alors que son professeur tait en retard, elle avait pris un gros marqueur et avait dessin, consciencieusement, un doigt sur chacune des touches. Sa mre lui avait dviss le cou et son pre, pour calmer tout le monde, tait revenu le week-end suivant avec l'adresse d'un peintre qui donnait des cours une fois par semaine.
Son pre mourut peu de temps aprs et Camille n'ouvrit plus jamais la bouche. Mme pendant ses cours de dessin avec ce monsieur Doughton (elle disait Dougue-ton) qu'elle aimait tant, elle ne parlait plus.
Le vieil Anglais ne s'en formalisa pas et continua de lui indiquer des sujets ou de lui enseigner des techniques en silence. Il montrait l'exemple et elle l'imitait, se bornant hocher la tte pour dire oui ou non. Entre eux, et dans cet endroit seulement, tout allait bien. Son mutisme mme semblait les arranger. Il n'avait pas chercher ses mots en franais et elle se concentrait plus facilement que ses condisciples.
Un jour pourtant, alors que tous les autres lves taient partis, il brisa leur accord tacite et lui adressa la parole pendant qu'elle s'amusait avec des pastels :
Tu sais, Camille, qui tu me fais penser ? Elle secoua la tte.
Eh bien, tu me rappelles un peintre chinois qui s'appelait Chu Ta... Tu veux que je te raconte son histoire ?
Camille fit oui, mais il s'tait retourn pour teindre sa bouilloire.
Je ne t'entends pas Camille... Tu ne veux pas que je te la raconte ?
Il la dvisageait prsent.
Rponds-moi, petite fille. Elle lui jeta un regard noir.
Pardon ?
Si, articula-t-elle enfin.
Il ferma les yeux en signe de contentement, se servit un bol et vint s'asseoir prs d'elle.
Quand il tait enfant, Chu Ta tait trs heureux... Il but une gorge de th.
C'tait un prince de la dynastie des Ming... Sa famille tait trs riche et trs puissante. Son pre et son grand-pre taient des peintres et des calligraphies clbres et le petit Chu Ta avait hrit de leurs talents. Figure-toi qu'un jour, alors qu'il n'avait pas huit ans, il dessina une fleur, une simple fleur de lotus couche sur un tang... Son dessin tait si beau, si beau, que sa mre dcida de l'accrocher dans leur salon. Elle affirmait que grce lui, on sentait une petite brise frache dans cette grande pice et que mme, on pouvait respirer le parfum de la fleur quand on passait devant. Tu te rends compte ? Mme le parfum ! Et sa mre ne devait pas tre commode... Avec un mari et un pre peintres, elle en avait vu d'autres...
Il se pencha de nouveau sur son bol.
Ainsi grandit Ta, dans l'insouciance, le plaisir et la certitude d'tre un jour, lui aussi, un grand artiste... Hlas, quand il eut dix-huit ans, les Mandchous prirent le pouvoir la place des Ming. Les Mandchous taient des gens cruels et brutaux qui n'aimaient pas les peintres et les crivains. Ils leur interdirent donc de travailler. C'tait l la pire chose qu'on puisse leur imposer, tu t'en doutes bien... La famille de Chu Ta ne connut plus jamais la paix et son pre mourut de dsespoir. Du jour au lendemain, son fils, qui tait un coquin, qui aimait rire, chanter, dire des btises ou rciter de longs pomes fit une chose incroyable... Oh ! mais qui vient l ? demanda monsieur Doughton, avisant son chat qui s'tait pos sur le rebord de la fentre et commenant avec lui, exprs, une longue conversation bbte.
Qu'est-ce qu'il a fait ? finit-elle par murmurer.
Il cacha son sourire dans les broussailles de sa barbe et continua comme si de rien n'tait :
Il a fait une chose incroyable. Une chose que tu ne devineras jamais... Il a dcid de se taire pour toujours. Pour toujours, tu m'entends ? Plus un seul mot ne sortirait de sa bouche ! Il tait cur par l'attitude des gens autour de lui, ceux qui reniaient leurs traditions et leurs croyances pour tre bien vus des Mandchous et il ne voulait plus jamais leur adresser la parole. Qu'ils aillent au diable ! Tous ! Ces esclaves ! Ces lches ! Alors, il crivit le mot Muet sur la porte de sa maison et si certaines personnes essayaient de lui parler quand mme, il dployait devant son visage un ventail o il avait aussi crit Muet et l'agitait dans tous les sens pour les faire fuir...
La petite fille buvait ses paroles.
Le problme, c'est que personne ne peut vivre sans s'exprimer. Personne... C'est impossible... Alors Chu Ta, qui avait comme tout le monde, comme toi et moi par exemple, beaucoup de choses dire, eut une ide gniale. Il partit dans les montagnes, loin de tous ces gens qui l'avaient trahi et se mit dessiner... Dsormais, c'tait ainsi qu'il allait s'exprimer et communiquer avec le reste du monde : travers ses dessins... Tu veux les voir ?
Il alla chercher un grand livre blanc et noir dans sa bibliothque et le posa devant elle :
Regarde comme c'est beau... Comme c'est simple... Juste un trait, et voil... Une fleur, un poisson, une sauterelle... Regarde ce canard, comme il a l'air fch et ces montagnes, l, dans la brume... Regarde comment il a dessin la brume... Comme si ce n'tait rien, que du vide... Et ces poussins, l ? Ils ont l'air si doux qu'on a envie de les caresser. Regarde, son encre est comme un duvet... Son encre est douce... Camille souriait.
Tu veux que je t'apprenne dessiner comme lui ? Elle hocha la tte.
Tu veux que je t'apprenne ?
Oui.
Quand tout fut prt, quand il eut fini de lui montrer comment tenir le pinceau et de lui expliquer cette histoire de premier trait si important, elle resta un moment perplexe. Elle n'avait pas bien saisi et croyait qu'il fallait excuter tout le dessin d'un seul tenant sans lever la main. C'tait impossible.
Elle rflchit longtemps un sujet, regarda autour d'elle et avana le bras.
Elle fit un long trait ondul, une bosse, une pointe, une autre pointe, descendit son pinceau en un long dhanch et revint sur la premire ondulation. Comme son professeur ne regardait pas, elle en profita pour tricher, leva le pinceau pour ajouter une grosse tache noire et six petites ratures. Elle prfrait lui dsobir plutt que de dessiner un chat sans moustache.
Malcolm, son modle, dormait toujours sur la fentre et Camille, dans un souci de vrit, termina donc son dessin par un fin rectangle autour du chat.
Elle se leva ensuite pour aller le caresser et, quand elle se retourna, elle remarqua que son professeur la dvisageait d'une drle de faon, presque mchamment :
C'est toi qui as fait a ?
Il avait donc vu sur son dessin qu'elle avait lev le pinceau plusieurs fois... Elle grimaa.
C'est toi qui as fait a, Camille ?
Oui...
Viens par l, s'il te plat.
Elle s'avana, pas trs fire, et s'assit prs de lui.
Il pleurait :
C'est magnifique ce que tu as fait l, tu sais... Magnifique... On l'entend ronronner ton chat... Oh, Camille...
Il avait sorti un gros mouchoir, plein de taches de peinture, et se mouchait bruyamment.
coute-moi, petite fille, je ne suis qu'un vieux bonhomme et un mauvais peintre qui plus est, mais coute-moi bien... Je sais que la vie n'est pas facile pour toi, j'imagine que ce n'est pas toujours drle la maison et j'ai appris aussi pour ton papa, mais... Non, ne pleure pas... Tiens, prends mon mouchoir... Mais il y a une chose que je dois te dire : les gens qui s'arrtent de parler deviennent fous. Chu Ta, par exemple, je ne te l'ai pas dit tout l'heure, mais il est devenu fou et trs malheureux aussi... Trs, trs malheureux et trs, trs fou. Il n'a retrouv la paix que lorsqu'il tait un vieillard. Tu ne vas pas attendre d'tre une vieillarde, toi, n'est-ce pas ? Dis-moi que non. Tu es trs doue, tu sais ? Tu es la plus doue de tous les lves que j'aie jamais eus, mais ce n'est pas une raison, Camille... Ce n'est pas une raison... Le monde d'aujourd'hui n'est plus comme celui de Chu Ta et tu dois te remettre parler. Tu es oblige, tu comprends ? Sinon, ils vont t'enfermer avec de vrais fous et personne ne verra jamais tous tes beaux dessins...