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Ensemble, c’est tout

Электронная книга - «Ensemble, c’est tout». Краткое содержание книги:

Et puis, qu'est-ce que ça veut dire, différents ? C'est de la foutaise, ton
histoire de torchons et de serviettes... Ce qui empêche les gens de vivre
ensemble, c'est leur connerie, pas leurs différences... Camille dessine.
Dessinais plutôt, maintenant elle fait des ménages, la nuit. Philibert, aristo
pur jus, héberge Franck, cuisinier de son état, dont l'existence tourne autour
des filles, de la moto et de Paulette, sa grand-mère. Paulette vit seule, tombe
beaucoup et cache ses bleus, paniquée à l'idée de mourir loin de son jardin. Ces
quatre là n'auraient jamais dû se rencontrer. Trop perdus, trop seuls, trop
cabossés... Et pourtant, le destin, ou bien la vie, le hasard, l'amour -appelez
ça comme vous voulez -, va se charger de les bousculer un peu. Leur histoire,
c'est la théorie des dominos, mais à l'envers. Au lieu de se faire tomber, ils
s'aident à se relever.
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Assez. Tu es pr�te maintenant... Elle saisit le pinceau le plus fin entre son pouce et son majeur, tendit son bras au-dessus de la nappe et attendit encore quelques secondes.

Le vieux, qui n'avait rien perdu de son man�ge, l'encouragea en fermant les yeux.

Camille Fauque sortit d'un long sommeil avec un moineau, puis deux, puis trois, puis une vol�e d'oiseaux � l'�il moqueur.

Elle n'avait rien dessin� depuis plus d'un an.

* * *

Enfant, elle parlait peu, encore moins qu'aujourd'hui. Sa m�re l'avait oblig�e � suivre des le�ons de piano et elle d�testait �a. Une fois, alors que son professeur �tait en retard, elle avait pris un gros marqueur et avait dessin�, consciencieusement, un doigt sur chacune des touches. Sa m�re lui avait d�viss� le cou et son p�re, pour calmer tout le monde, �tait revenu le week-end suivant avec l'adresse d'un peintre qui donnait des cours une fois par semaine.

Son p�re mourut peu de temps apr�s et Camille n'ouvrit plus jamais la bouche. M�me pendant ses cours de dessin avec ce monsieur Doughton (elle disait Dougue-ton) qu'elle aimait tant, elle ne parlait plus.

Le vieil Anglais ne s'en formalisa pas et continua de lui indiquer des sujets ou de lui enseigner des techniques en silence. Il montrait l'exemple et elle l'imitait, se bornant � hocher la t�te pour dire oui ou non. Entre eux, et dans cet endroit seulement, tout allait bien. Son mutisme m�me semblait les arranger. Il n'avait pas � chercher ses mots en fran�ais et elle se concentrait plus facilement que ses condisciples.

Un jour pourtant, alors que tous les autres �l�ves �taient partis, il brisa leur accord tacite et lui adressa la parole pendant qu'elle s'amusait avec des pastels :

� Tu sais, Camille, � qui tu me fais penser ? Elle secoua la t�te.

� Eh bien, tu me rappelles un peintre chinois qui s'appelait Chu Ta... Tu veux que je te raconte son histoire ?

Camille fit oui, mais il s'�tait retourn� pour �teindre sa bouilloire.

� Je ne t'entends pas Camille... Tu ne veux pas que je te la raconte ?

Il la d�visageait � pr�sent.

� R�ponds-moi, petite fille. Elle lui jeta un regard noir.

� Pardon ?

� Si, articula-t-elle enfin.

Il ferma les yeux en signe de contentement, se servit un bol et vint s'asseoir pr�s d'elle.

� Quand il �tait enfant, Chu Ta �tait tr�s heureux... Il but une gorg�e de th�.

� C'�tait un prince de la dynastie des Ming... Sa famille �tait tr�s riche et tr�s puissante. Son p�re et son grand-p�re �taient des peintres et des calligraphies c�l�bres et le petit Chu Ta avait h�rit� de leurs talents. Figure-toi qu'un jour, alors qu'il n'avait pas huit ans, il dessina une fleur, une simple fleur de lotus couch�e sur un �tang... Son dessin �tait si beau, si beau, que sa m�re d�cida de l'accrocher dans leur salon. Elle affirmait que gr�ce � lui, on sentait une petite brise fra�che dans cette grande pi�ce et que m�me, on pouvait respirer le parfum de la fleur quand on passait devant. Tu te rends compte ? M�me le parfum ! Et sa m�re ne devait pas �tre commode... Avec un mari et un p�re peintres, elle en avait vu d'autres...

Il se pencha de nouveau sur son bol.

� Ainsi grandit Ta, dans l'insouciance, le plaisir et la certitude d'�tre un jour, lui aussi, un grand artiste... H�las, quand il eut dix-huit ans, les Mandchous prirent le pouvoir � la place des Ming. Les Mandchous �taient des gens cruels et brutaux qui n'aimaient pas les peintres et les �crivains. Ils leur interdirent donc de travailler. C'�tait l� la pire chose qu'on puisse leur imposer, tu t'en doutes bien... La famille de Chu Ta ne connut plus jamais la paix et son p�re mourut de d�sespoir. Du jour au lendemain, son fils, qui �tait un coquin, qui aimait rire, chanter, dire des b�tises ou r�citer de longs po�mes fit une chose incroyable... Oh ! mais qui vient l� ? demanda monsieur Doughton, avisant son chat qui s'�tait pos� sur le rebord de la fen�tre et commen�ant avec lui, expr�s, une longue conversation b�b�te.

� Qu'est-ce qu'il a fait ? finit-elle par murmurer.

Il cacha son sourire dans les broussailles de sa barbe et continua comme si de rien n'�tait :

� Il a fait une chose incroyable. Une chose que tu ne devineras jamais... Il a d�cid� de se taire pour toujours. Pour toujours, tu m'entends ? Plus un seul mot ne sortirait de sa bouche ! Il �tait �c�ur� par l'attitude des gens autour de lui, ceux qui reniaient leurs traditions et leurs croyances pour �tre bien vus des Mandchous et il ne voulait plus jamais leur adresser la parole. Qu'ils aillent au diable ! Tous ! Ces esclaves ! Ces l�ches ! Alors, il �crivit le mot Muet sur la porte de sa maison et si certaines personnes essayaient de lui parler quand m�me, il d�ployait devant son visage un �ventail o� il avait aussi �crit Muet et l'agitait dans tous les sens pour les faire fuir...

La petite fille buvait ses paroles.

� Le probl�me, c'est que personne ne peut vivre sans s'exprimer. Personne... C'est impossible... Alors Chu Ta, qui avait comme tout le monde, comme toi et moi par exemple, beaucoup de choses � dire, eut une id�e g�niale. Il partit dans les montagnes, loin de tous ces gens qui l'avaient trahi et se mit � dessiner... D�sormais, c'�tait ainsi qu'il allait s'exprimer et communiquer avec le reste du monde : � travers ses dessins... Tu veux les voir ?

Il alla chercher un grand livre blanc et noir dans sa biblioth�que et le posa devant elle :

� Regarde comme c'est beau... Comme c'est simple... Juste un trait, et voil�... Une fleur, un poisson, une sauterelle... Regarde ce canard, comme il a l'air f�ch� et ces montagnes, l�, dans la brume... Regarde comment il a dessin� la brume... Comme si ce n'�tait rien, que du vide... Et ces poussins, l� ? Ils ont l'air si doux qu'on a envie de les caresser. Regarde, son encre est comme un duvet... Son encre est douce... Camille souriait.

� Tu veux que je t'apprenne � dessiner comme lui ? Elle hocha la t�te.

� Tu veux que je t'apprenne ?

� Oui.

Quand tout fut pr�t, quand il eut fini de lui montrer comment tenir le pinceau et de lui expliquer cette histoire de premier trait si important, elle resta un moment perplexe. Elle n'avait pas bien saisi et croyait qu'il fallait ex�cuter tout le dessin d'un seul tenant sans lever la main. C'�tait impossible.

Elle r�fl�chit longtemps � un sujet, regarda autour d'elle et avan�a le bras.

Elle fit un long trait ondul�, une bosse, une pointe, une autre pointe, descendit son pinceau en un long d�hanch� et revint sur la premi�re ondulation. Comme son professeur ne regardait pas, elle en profita pour tricher, leva le pinceau pour ajouter une grosse tache noire et six petites ratures. Elle pr�f�rait lui d�sob�ir plut�t que de dessiner un chat sans moustache.

Malcolm, son mod�le, dormait toujours sur la fen�tre et Camille, dans un souci de v�rit�, termina donc son dessin par un fin rectangle autour du chat.

Elle se leva ensuite pour aller le caresser et, quand elle se retourna, elle remarqua que son professeur la d�visageait d'une dr�le de fa�on, presque m�chamment :

� C'est toi qui as fait �a ?

Il avait donc vu sur son dessin qu'elle avait lev� le pinceau plusieurs fois... Elle grima�a.

� C'est toi qui as fait �a, Camille ?

� Oui...

� Viens par l�, s'il te pla�t.

Elle s'avan�a, pas tr�s fi�re, et s'assit pr�s de lui.

Il pleurait :

� C'est magnifique ce que tu as fait l�, tu sais... Magnifique... On l'entend ronronner ton chat... Oh, Camille...

Il avait sorti un gros mouchoir, plein de taches de peinture, et se mouchait bruyamment.

� �coute-moi, petite fille, je ne suis qu'un vieux bonhomme et un mauvais peintre qui plus est, mais �coute-moi bien... Je sais que la vie n'est pas facile pour toi, j'imagine que ce n'est pas toujours dr�le � la maison et j'ai appris aussi pour ton papa, mais... Non, ne pleure pas... Tiens, prends mon mouchoir... Mais il y a une chose que je dois te dire : les gens qui s'arr�tent de parler deviennent fous. Chu Ta, par exemple, je ne te l'ai pas dit tout � l'heure, mais il est devenu fou et tr�s malheureux aussi... Tr�s, tr�s malheureux et tr�s, tr�s fou. Il n'a retrouv� la paix que lorsqu'il �tait un vieillard. Tu ne vas pas attendre d'�tre une vieillarde, toi, n'est-ce pas ? Dis-moi que non. Tu es tr�s dou�e, tu sais ? Tu es la plus dou�e de tous les �l�ves que j'aie jamais eus, mais ce n'est pas une raison, Camille... Ce n'est pas une raison... Le monde d'aujourd'hui n'est plus comme celui de Chu Ta et tu dois te remettre � parler. Tu es oblig�e, tu comprends ? Sinon, ils vont t'enfermer avec de vrais fous et personne ne verra jamais tous tes beaux dessins...

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