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Ensemble, c’est tout

Электронная книга - «Ensemble, c’est tout». Краткое содержание книги:

Et puis, qu'est-ce que ça veut dire, différents ? C'est de la foutaise, ton
histoire de torchons et de serviettes... Ce qui empêche les gens de vivre
ensemble, c'est leur connerie, pas leurs différences... Camille dessine.
Dessinais plutôt, maintenant elle fait des ménages, la nuit. Philibert, aristo
pur jus, héberge Franck, cuisinier de son état, dont l'existence tourne autour
des filles, de la moto et de Paulette, sa grand-mère. Paulette vit seule, tombe
beaucoup et cache ses bleus, paniquée à l'idée de mourir loin de son jardin. Ces
quatre là n'auraient jamais dû se rencontrer. Trop perdus, trop seuls, trop
cabossés... Et pourtant, le destin, ou bien la vie, le hasard, l'amour -appelez
ça comme vous voulez -, va se charger de les bousculer un peu. Leur histoire,
c'est la théorie des dominos, mais à l'envers. Au lieu de se faire tomber, ils
s'aident à se relever.
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Sa m�re �tala ses pilules sur la table et les compta du doigt.

� T'en as pas marre de prendre toutes ces merdes ?

� Ne parle pas de ce que tu ne connais pas. Si je ne les avais pas, je ne serais plus l� depuis longtemps...

� Qu'est-ce que tu en sais d'abord ? Et pourquoi tu n'enl�ves jamais ces lunettes affreuses ? Y a pas de soleil ici...

� Je suis mieux avec. Comme �a je vois le monde tel qu'il est...

Camille d�cida de lui sourire et lui tapota la main. C'�tait �a ou lui sauter � la gorge pour l'�trangler.

Sa m�re se d�rida, g�mit un peu, �voqua sa solitude, son dos, la b�tise de ses coll�gues et les mis�res de la copropri�t�. Elle mangeait avec app�tit et fron�a les sourcils quand sa fille commanda une autre bi�re.

� Tu bois trop.

� �a c'est vrai ! Allez, trinque avec moi ! Pour une fois que tu ne dis pas de b�tises...

� Tu ne viens jamais me voir...

� Et l� ? Je fais quoi, l� ?

� Toujours le dernier mot, pas vrai ? Comme ton p�re...

Camille se figea.

� Ah ! tu n'aimes pas quand je te parle de lui, hein ? d�clara-t-elle triomphante.

� Maman, je t'en prie... Ne va pas dans cette direction...

� Je vais o� je veux. Tu ne finis pas ton assiette ?

� Non.

Sa m�re secoua la t�te en signe de d�sapprobation.

� Regarde-toi... On dirait un squelette... Si tu crois que tu donnes envie aux gar�ons...

� Maman...

� Quoi � maman � ? C'est normal que je me fasse du souci pour toi, on ne met pas des enfants au monde pour les voir d�p�rir !

� Tu m'as mise au monde pour quoi, toi ?

En m�me temps qu'elle pronon�ait cette phrase, Camille sut qu'elle �tait all�e trop loin et qu'elle allait avoir droit � la grande sc�ne du 8. Un num�ro sans surprise, mille fois r�p�t� et parfaitement au point : chantage affectif, larmes de crocodile et menace de suicide. Plac�s ou dans l'ordre.

Sa m�re pleura, lui reprocha de l'avoir abandonn�e tout comme l'avait fait son p�re quinze ans auparavant, lui rappela qu'elle n'avait pas de c�ur et lui demanda ce qui la retenait sur cette terre.

� Donne-moi une seule raison d'�tre encore ici, une seule ?

Camille se roulait une cigarette.

� Tu m'as entendue ?

� Oui.

� Alors ?

� Merci, ma ch�rie, merci. Ta r�ponse est on ne peut plus claire...

Elle renifla, posa deux tickets-restaurant sur la table et s'en alla.

Ne pas s'en �mouvoir surtout, le d�part pr�cipit� ayant toujours �t� l'apoth�ose, le tomb� de rideau en quelque sorte, de la grande sc�ne du 8.

D'habitude l'artiste attend la fin du dessert, mais c'est vrai qu'on �tait dans un chinois aujourd'hui et que sa m�re n'aimait pas particuli�rement leurs beignets, litchis et autres nougats trop sucr�s...

Oui, ne pas s'�mouvoir.

C'�tait un exercice difficile, mais Camille avait rod� son petit kit de survie depuis le temps... Elle fit donc comme d'habitude et tenta de se concentrer pour se r�p�ter mentalement certaines v�rit�s. Quelques phrases simplissimes et pleines de bon sens. Petites b�quilles bricol�es � la va-vite qui lui permettaient de continuer � la voir... Parce que ces rencontres forc�es, ces conversations absurdes et destructrices n'auraient aucun sens finalement si elle n'avait pas la certitude que sa m�re y trouvait son compte. Or, h�las, Catherine Fauque y trouvait parfaitement son compte. Se racler les bottes sur la t�te de sa fille lui procurait un grand r�confort. Et m�me si elle abr�geait souvent leurs rencontres dans un mouvement de drap� outrag�, elle s'en trouvait toujours satisfaite. Satisfaite et repue. Emportant avec elle sa bonne foi abjecte, ses triomphes path�tiques et son comptant de mauvais grain � moudre jusqu'� la prochaine fois.

Camille avait mis du temps � comprendre cela et d'ailleurs, elle ne l'avait pas compris toute seule. On l'y avait aid�e. Certaines personnes dans son entourage, autrefois surtout, quand elle �tait encore trop jeune pour la juger, lui avaient donn� des clefs pour comprendre l'attitude de sa m�re. Oui mais voil�, c'�tait autrefois, et tous ces gens qui avaient veill� sur elle n'�taient plus l� d�sormais...

Et aujourd'hui, elle morflait la petite.

Dr�lement.

8

On avait d�barrass� la table et le restaurant se vidait. Camille ne bougeait pas. Elle fumait et commandait des caf�s pour ne pas �tre mise � la porte.

Il y avait un monsieur �dent� dans le fond, un vieil Asiatique qui parlait et riait tout seul.

La jeune fille qui les avait servies se tenait derri�re le bar. Elle essuyait des verres et lui adressait, de temps � autre, quelques remontrances dans leur langue. Le vieux se renfrognait, se taisait un moment puis reprenait son monologue idiot.

� Vous allez fermer ? demanda Camille.

� Non, r�pondit-elle en d�posant un bol devant le vieux, on ne sert plus, mais on reste ouvert. Vous voulez un autre caf� ?

� Non, non merci. Je peux rester encore un peu ?

� Mais, oui, restez ! Tant que vous �tes l�, �a l'occupe !

� Vous voulez dire que c'est moi qui le fais rire comme �a ?

� Vous ou n'importe qui...

Camille d�visagea le vieil homme et lui rendit son sourire.

L'angoisse dans laquelle sa m�re l'avait plong�e s'estompa peu � peu. Elle �coutait les bruits d'eau et de casseroles �chapp�s de la cuisine, la radio, ces refrains incompr�hensibles aux sonorit�s pointues que la jeune fille reprenait en se dandinant, elle observait le vieux qui attrapait de longs vermicelles avec ses baguettes en se mettant du bouillon plein le menton et eut soudain l'impression de se trouver dans la salle � manger d'une vraie maison...

Hormis une tasse de caf� et son paquet de tabac, il n'y avait plus rien devant elle. Elle les posa sur la table d'� c�t� et commen�a � lisser la nappe.

Lentement, tr�s lentement, elle passait et repassait le plat de sa main sur le papier de mauvaise qualit�, r�che et tach� par endroits.

Elle fit ce geste pendant de longues minutes.

Son esprit s'apaisa et les battements de son c�ur devinrent plus rapides.

Elle avait peur.

Elle devait essayer. Tu dois essayer. Oui mais, il y a si longtemps que je...

Chut, se murmura-t-elle, chut, je suis l�. Tout ira bien, ma grande. Regarde, c'est le moment ou jamais... Allez... N'aie pas peur...

Elle souleva sa main � quelques centim�tres de la table et attendit que ses tremblements cessent. C'est bien, tu vois... Elle attrapa son sac � dos et farfouilla � l'int�rieur, il �tait l�.

Elle sortit le coffret en bois et le posa sur la table. Elle l'ouvrit, prit une petite pierre rectangulaire et la passa sur sa joue, c'�tait doux et ti�de. Elle d�fit ensuite un tissu bleu et en sortit un b�ton � encre, une forte odeur de santal s'en d�gagea, enfin, elle d�roula un napperon en lattes de bambou o� dormaient deux pinceaux.

Le plus gros �tait en poil de ch�vre, l'autre, beaucoup plus fin, en soie de porc.

Elle se leva, prit une carafe d'eau sur le comptoir, deux annuaires et fit une petite courbette au vieux fou.

Elle pla�a les annuaires sur son si�ge de fa�on � pouvoir �tendre le bras sans toucher la table, versa quelques gouttes d'eau sur la pierre en ardoise et commen�a � broyer son encre. La voix de son ma�tre lui revint � l'oreille : Tourne ta pierre tr�s lentement, petite Camille... Oh ! plus lentement encore ! Et plus longtemps ! Deux cents fois peut-�tre, car, vois-tu, en faisant cela tu assouplis ton poignet et pr�pare ton esprit � de grandes choses... Ne pense plus � rien, ne me regarde pas, malheureuse ! Concentre-toi sur ton poignet, il te dictera ton premier trait et seul le premier trait compte, c'est lui qui donnera vie et souffle � ton dessin...

Quand l'encre fut pr�te, elle lui d�sob�it et commen�a par de petits exercices dans un coin de la nappe pour se r�approprier des souvenirs trop lointains. Elle fit d'abord cinq taches, de la plus noire � la plus dilu�e pour se rem�morer les couleurs de l'encre, essaya ensuite diff�rents traits et r�alisa qu'elle les avait presque tous oubli�s. En demeuraient certains : la corde d�faite, le cheveu, la goutte de pluie, le fil enroul� et les poils de b�uf. Vinrent ensuite les points. Son ma�tre lui en avait enseign� plus de vingt, elle n'en retrouva que quatre : le rond, le rocher, le riz et le frisson.

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