Citadelle
- Автор: де Сент-Экзюпери Антуан
- Год: 2009
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Citadelle». Краткое содержание книги:
Et au cours de mes longues promenades j'ai bien compris que la qualit� de la civilisation de mon empire ne repose point sur la qualit� des nourritures mais sur celle des exigences et sur la ferveur du travail. Elle n'est point faite de la possession mais du don. Civilis� d'abord l'artisan dont je parle et qui se recr�e dans l'objet, et en revanche, �ternel, ne craignant plus de mourir. Civilis� aussi celui-l� qui combat et s'�change contre l'empire. Mais cet autre s'enveloppe sans b�n�fice du luxe achet� chez les marchands, m�me s'il ne nourrit son �il que de perfection, si d'abord il n'a rien cr��. Et je connais ces races ab�tardies qui n'�crivent plus leurs po�mes mais les lisent, qui ne cultivent plus leur sol mais s'appuient d'abord sur les esclaves. C'est contre eux que les sables du Sud pr�parent �ternellement dans leur mis�re cr�atrice les tribus vivantes qui monteront � la conqu�te de leurs provisions mortes. Je n'aime pas les s�dentaires du c�ur. Ceux-l� qui n'�changent rien ne deviennent rien. Et la vie n'aura point servi � les m�rir. Et le temps coule pour eux comme la poign�e de sable et les perd. Et qu'ai-je � remettre � Dieu en leur nom?
Ainsi ai-je connu leur mis�re quand se brisait le r�servoir avant qu'il f�t plein. Car la mort de l'a�eul devenu terre apr�s s'�tre tout entier �chang� n'est qu'une merveille et c'est l'instrument que l'on enterre d�sormais inutile. J'ai vu dans mes tribus ces enfants menac�s de mort et qui s'essoufflaient sans rien dire, les yeux � demi clos, enfermant un reste de braise sous leurs cils immenses. Car il arrive que Dieu, semblable au moissonneur, fauche des fleurs m�l�es � l'orge m�re. Et quand il ram�ne sa gerbe, riche de ses graines, il y trouve ce luxe inutile.
�C'est l'enfant d'Ibrahim qui meurt�, disait le peuple. Et je m'en fus de mes pas lents, ignor� d'eux, dans la demeure d'Ibrahim, sachant que l'on comprend au travers des illusions du langage si l'on s'enferme dans le silence de l'amour. Et ils ne prirent point attention � moi, occup�s qu'ils �taient de l'�cou-ter mourir.
On parlait bas dans la maison, on avan�ait en glissant les babouches comme s'il y avait l� quelqu'un qui e�t tr�s peur et que le moindre son un peu clair e�t lait fuir. On n'osait remuer ni ouvrir ni fermer les portes, comme s'il y e�t l� une flamme tremblante allum�e sur l'huile l�g�re. Quand je l'aper�us je vis bien qu'il �tait en fuite � cause du souffle court, � cause des petits poings ferm�s, cramponn� qu'il �tait au galop de sa fi�vre, � cause de ses yeux obstin�ment clos et qui se refusaient � voir. Et je les aper�us autour de lui qui cherchaient � l'apprivoiser comme l'on cherche � apprivoiser les petits animaux sauvages. On lui pr�sentait comme en tremblant le bol de lait. Peut-�tre �prouverait-il le d�sir du lait et il s'arr�terait dans sa bonne odeur et il boirait. Et l'on communiquerait avec lui comme avec la gazelle qui broute dans la paume. Mais il demeurait tellement s�rieux et impassible. Ce n'est point du lait qu'il lui fallait. Alors les vieilles tout doucement, tout doucement comme elles parlent aux tourterelles, commen�aient de chanter � voix basse telle chanson qu'il avait aim�e � celle des neuf �toiles qui se baignent dans la fontaine � mais sans doute �tait-il trop loin, et il n'entendait pas. Il ne se retournait m�me pas dans sa fuite. Tellement infid�le de mourir. Alors on mendiait au moins de lui ce geste, ce coup d'�il que le voyageur sans ralentir jette � l'ami� un signe de reconnaissance. On le retournait dans son lit, on �pongeait son visage en sueur, on le for�ait de boire � et tout cela peut-�tre bien pour le r�veiller de la mort.
Et je les abandonnai, occup�s qu'ils �taient de lui tendre des pi�ges pour qu'il v�c�t. Oh! si faciles � �venter par cet enfant de neuf ans. Et � lui tendre des jouets pour l'encha�ner par le bonheur. Mais sa petite main les repoussait inexorable quand on les pla�ait trop contre lui comme celui-l� �carte les broussailles qui ont ralenti son galop.
Et je m'en fus et me retournai vers le seuil. Il n'�tait l� qu'un moment, une lueur, un aspect de la ville parmi d'autres. Un enfant appel� par erreur avait souri, avait r�pondu � l'appel. Il venait de se retourner vers le mur. Pr�sence d'enfant d�j� plus fragile qu'une pr�sence d'oiseau� et je les laissai faire le silence pour apprivoiser l'enfant qui meurt.
Je cheminais le long de la ruelle. J'entendais � travers les portes r�primander les servantes. On mettait en ordre la maison, on faisait les bagages dans la maison pour la travers�e de la nuit. Peu m'importait que la r�primande f�t juste ou injuste. Je n'entendais que la ferveur. Et plus loin, contre la fontaine, une petite fille pleurait, le front bien enfoui dans son coude. Je posai doucement la main sur ses cheveux et renversai vers moi son visage, mais sans lui demander la cause de son chagrin, sachant bien qu'elle ne pouvait point la conna�tre. Car le chagrin est toujours fait du temps qui coule et n'a point form� son fruit. Il est chagrin de la fuite des jours, du bracelet perdu lequel est du temps qui s'�gare, ou de la mort du fr�re laquelle est du temps qui ne sert plus. Et celle-l�, quand elle aura vieilli, son chagrin sera chagrin du d�part de l'amant, qui sera, sans qu'elle le sache, chemin perdu vers le r�el et la bouilloire et la maison bien enferm�e et les enfants que l'on allaite. Et le temps tout � coup coulera inutile � travers elle comme � travers le sablier.
Or voici qu'une femme apparut sur le seuil, radieuse, et me regarda bien en face dans la pl�nitude de sa joie � cause de l'enfant peut-�tre qui s'�tait endormi, ou de la soupe parfum�e ou d'un simple retour. Et ayant le temps tout � coup � elle. Et je passai devant mon savetier � la jambe unique occup� d'embellir de filigranes d'or ses babouches et je compris bien, malgr� qu'il n'e�t plus de voix, qu'il chantait: �Qu'y a-t-il, savetier, qui te rend si joyeux?� Mais je n'�coutai point la r�ponse, sachant qu'il se tromperait et me parlerait de l'argent gagn� ou du repas qui l'attendait ou du repos. Ne sachant point que son bonheur �tait de se transfigurer en babouches d'or.
VII
Car j'ai d�couvert cette autre v�rit�. Et c'est que vaine est l'illusion des s�dentaires qui croient pouvoir habiter en paix leur demeure car toute demeure est menac�e. Ainsi le temple que tu as b�ti sur la montagne, soumis au vent du nord, s'est us� peu � peu comme une �trave ancienne et commence d�j� de sombrer. Et celui-l� que les sables assi�gent ils en prendront peu � peu possession. Tu retrouveras sur ses fondations un d�sert �tale comme la mer. Ainsi de toute construction et surtout de mon indivisible palais fait de moutons, de ch�vres, de demeures et de montagnes, d�marche d'abord de mon amour mais qui, si meurt le roi en qui se r�sume ce visage, se r�soudra de nouveau en montagnes, ch�vres, demeures et moutons. Et, perdu d�sormais dans le disparate des choses, ne sera plus que mat�riaux en vrac offerts � de nouveaux sculpteurs. Ils viendront, ceux du d�sert, leur refaire un visage. Ils viendront, avec cette image qu'ils portent dans le c�ur, ordonner selon le sens nouveau les caract�res anciens du livre.
Ainsi ai-je moi-m�me agi. Nuits somptueuses de mes exp�ditions de guerre, je ne saurais trop vous c�l�brer. Ayant b�ti, sur la virginit� du sable, mon campement triangulaire, je montais sur une �minence pour attendre que la nuit se f�t, et, mesurant des yeux la tache noire � peine plus grande qu'une place de village o� j'avais parqu� mes guerriers, mes montures et mes armes, je m�ditai d'abord sur leur fragilit�. Quoi de plus mis�rable, en effet, que cette poign�e d'hommes � demi nus sous leurs voiles bleus, menac�s par le gel nocturne o� des �toiles se trouvaient d�j� prises, menac�s par la soif car il fallait m�nager les outres jusqu'au puits du neuvi�me jour, menac�s par le vent de sable qui, s'il se l�ve, montre la puissance d'une r�volte, menac�s enfin par les coups qui font blettir comme des fruits la chair de l'homme. Et l'homme n'est plus bon qu'� rejeter. Quoi de plus mis�rable que ces paquets d'�toffe bleue � peine durcis par l'acier des armes, pos�s � nu sur une �tendue qui les interdisait? Mais que m'importait cette fragilit�? Je les nouais et les sauvais de se disperser et de p�rir. Rien qu'en ordonnant pour la nuit ma figure triangulaire, je la distinguais d'avec le d�sert. Mon campement se fermait comme un poing. J'ai vu le c�dre ainsi s'�tablir parmi la rocaille et sauver de la destruction l'ampleur de ses branchages, car il n'est point non plus de sommeil pour le c�dre qui combat nuit et jour dans sa propre �paisseur et s'alimente dans un univers ennemi des ferments m�mes de sa destruction. Le c�dre se fonde dans chaque instant. Dans chaque instant je fondais ma demeure afin qu'elle dur�t. Et de cet assemblage qu'un simple souffle e�t dispers� je tirais cette assise angulaire, irr�ductible comme une tour et permanente comme une �trave. Et de peur que mon campement ne s'endorm�t et ne se d�f�t dans l'oubli je le flanquais de sentinelles qui recevaient les rumeurs du d�sert. Et de m�me que le c�dre aspire la rocaille pour la changer en c�dre mon campement se nourrissait des menaces venues du dehors. B�nis soient l'�change nocturne, les messagers silencieux que nul n'a entendus venir et qui surgissent autour des feux et s'accroupissent, disant la marche de ceux-l� qui progressent au nord ou ce passage de tribus dans le sud � la poursuite de leurs chameaux vol�s, ou cette rumeur chez d'autres � cause de meurtre et ces projets surtout de ceux-l� qui se taisent sous leurs voiles et m�ditent la nuit � venir. Tu les as �cout�s, les messagers qui viennent raconter leur silence! B�nis soient ceux-l� qui surgissent autour de nos feux si brusquement, avec des mots si fun�bres que les feux aussit�t sont noy�s dans le sable et que les hommes plongent, � plat ventre, sur leurs fusils, ornant le campement d'une couronne de poudre.