Citadelle
- Автор: де Сент-Экзюпери Антуан
- Год: 2009
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Citadelle». Краткое содержание книги:
C'est pourquoi cette �pouse dispers�e dans le soir je l'expurge ou je la rassemble. Je dispose autour d'elle, comme autant de fronti�res, le r�chaud, la bouilloire, et le plateau de cuivre d'or, afin que peu � peu, au travers de cet assemblage, elle d�couvre un visage reconnaissable, familier, un sourire qui n'est que d'ici. Et ce sera pour elle l'apparition lente de Dieu. L'enfant alors criera pour obtenir d'�tre allait�, la laine � carder tentera les doigts, et la braise r�clamera sa part de souffle. D�s lors elle sera captur�e et pr�te � servir. Car je suis celui qui b�tit l'urne autour du parfum pour qu'il demeure. Je suis la routine qui comble le fruit. Je suis celui qui contraint la femme de prendre figure et d'exister, afin que plus tard je remette en son nom � Dieu non ce faible soupir dispers� dans le vent, mais telle ferveur, telle tendresse, telle souffrance particuli�re�
Ainsi ai-je longtemps m�dit� sur le sens de la paix. Elle ne vient que des enfants n�s, que des moissons faites, que de la maison enfin rang�e. Elle vient de l'�ternit� o� rentrent les choses accomplies. Paix des granges pleines, des brebis qui dorment, des linges plies, paix de la seule perfection, paix de ce qui devient cadeau � Dieu, une fois bien fait.
Car il m'est apparu que l'homme �tait tout semblable � la citadelle. Il renverse les murs pour s'assurer la libert�, mais il n'est plus que forteresse d�mantel�e et ouverte aux �toiles. Alors commence l'angoisse qui est de n'�tre point. Qu'il fasse sa v�rit� de l'odeur du sarment qui grille ou de la brebis qu'il doit tondre. La v�rit� se creuse comme un puits. Le regard, quand il se disperse, perd la vision de Dieu. En sait plus long sur Dieu que l'�pouse adult�re ouverte aux promesses de la nuit, tel sage qui s'est rassembl�, et ne conna�t rien que le poids des laines. Citadelle, je te construirai dans le c�ur de l'homme.
Car il est un temps pour choisir parmi les semences, mais il est un temps pour se r�jouir, ayant choisi une fois pour toutes, de la croissance des moissons. Il est un temps pour la cr�ation, mais il est un temps pour la cr�ature. Il est un temps pour la foudre �carlate qui rompt les digues dans le ciel, mais il est un temps pour les citernes o� les eaux rompues vont se r�unir. Il est un temps pour la conqu�te, mais vient le temps de la stabilit� des empires: moi qui suis serviteur de Dieu, j'ai le go�t de l'�ternit�.
Je hais ce qui change. J'�trangle celui-l� qui se l�ve dans la nuit et jette au vent des proph�ties comme l'arbre touch� par la semence du ciel, quand il craque et se brise et embrase avec lui la for�t. Je m'�pouvante quand Dieu remue. Lui, l'immuable, qu'il se rassoie donc dans l'�ternit�! Car il est un temps pour la gen�se, mais il est un temps, un temps bienheureux, pour la coutume!
Il faut pacifier, cultiver et polir. Je suis celui qui recoud les fissures du sol et cache aux hommes les traces du volcan. Je suis la pelouse sur l'ab�me. Je suis le cellier qui dore les fruits. Je suis le bac qui a re�u de Dieu une g�n�ration en gage et la passe d'une rive � l'autre. Dieu � son tour la recevra de mes mains, telle qu'il me la confia, plus m�rie peut-�tre, plus sage, et ciselant mieux les aigui�res d'argent, mais non chang�e. J'ai enferm� mon peuple dans mon amour.
C'est pourquoi je prot�ge celui qui reprend � la septi�me g�n�ration, pour la conduire � son tour vers la perfection, l'inflexion de la car�ne ou la courbe du bouclier. Je prot�ge celui qui de son a�eul le chanteur h�rite le po�me anonyme et, le redisant � son tour, et � son tour se trompant, y ajoute son suc, son usure, sa marque. J'aime la femme enceinte ou celle qui allaite, j'aime le troupeau qui se perp�tue, j'aime les saisons qui reviennent. Car je suis d'abord celui qui habite. 0 citadelle, ma demeure, je te sauverai des projets du sable, et je t'ornerai de clairons tout autour, pour sonner contre les barbares!
III
Car j'ai d�couvert une grande v�rit�. A savoir que les hommes habitent, et que le sens des choses change pour eux selon le sens de la maison. Et que le chemin, le champ d'orge et la courbe de la colline sont diff�rents pour l'homme selon qu'ils composent ou non un domaine. Car voil� tout � coup cette mati�re disparate qui s'assemble et p�se sur le c�ur. Et celui-l� n'habite point le m�me univers qui habite ou non le royaume de Dieu. Et, qu'ils se trompent, les infid�les, qui rient de nous, et qui croient courir les richesses tangibles, quand il n'en est point. Car s'ils convoitent ce troupeau c'est d�j� par orgueil. Et les joies de l'orgueil elles-m�mes ne sont point tangibles.
Ainsi de ceux qui croient le d�couvrir en le divisant, mon territoire. �Il y a l�, disent-ils, des moutons, des ch�vres, de l'orge, des demeures et des montagnes � et quoi de plus?� Et ils sont pauvres de ne rien poss�der de plus. Et ils ont froid. Et j'ai d�couvert qu'ils ressemblent � celui-l� qui d�p�ce un cadavre. �La vie, dit-il, je la montre au grand jour: ce n'est que m�lange d'os, de sang, de muscles et de visc�res.� Quand la vie �tait cette lumi�re des yeux qui ne se lit plus dans leur cendre. Quand mon territoire est bien autre chose que ces moutons, ces champs, ces demeures et ces montagnes, mais ce qui les domine et les noue. Mais la patrie de mon amour. Et les voil� heureux s'ils le savent, car ils habitent ma maison.
Et les rites sont dans le temps ce que la demeure est dans l'espace. Car il est bon que le temps qui s'�coule ne nous paraisse point nous user et nous perdre, comme la poign�e de sable, mais nous accomplir. Il est bon que le temps soit une construction. Ainsi, je marche de f�te en f�te, et d'anniversaire en anniversaire, de vendange en vendange, comme je marchais, enfant, de la salle du Conseil � la salle du repos, dans l'�paisseur du palais de mon p�re, o� tous les pas avaient un sens.
J'ai impos� ma loi qui est comme la forme des murs et l'arrangement de ma demeure. L'insens� est venu me dire: �D�livre-nous de tes contraintes, alors nous deviendrons plus grands.� Mais je savais qu'ils y perdraient d'abord la connaissance d'un visage et, de ne plus l'aimer, la connaissance d'eux-m�mes, et j'ai d�cid�, malgr� eux, de les enrichir de leur amour. Car ils me proposaient, pour s'y promener plus � l'aise, de jeter bas les murs du palais de mon p�re o� tous les pas avaient un sens.
C'�tait une vaste demeure avec l'aile r�serv�e aux femmes et le jardin secret o� chantait le jet d'eau. (Et j'ordonne que l'on fasse ainsi un c�ur � la maison afin que l'on y puisse et s'approcher et s'�loigner de quelque chose. Afin que l'on y puisse et sortir et rentrer. Sinon, l'on n'est plus nulle part. Et ce n'est point �tre libre que de n'�tre pas.) Il y avait aussi les granges et les �tables. Et il arrivait que les granges fussent vides et les �tables inoccup�es. Et mon p�re s'opposait � ce que l'on se serv�t des unes pour les fins des autres. �La grange, disait-il, d'abord est une grange, et tu n'habites point une maison si tu ne sais plus o� tu te trouves. Peu importe, disait-il encore, un usage plus ou moins fertile. L'homme n'est pas un b�tail � l'engrais, et l'amour, pour lui, compte plus que l'usage. Tu ne peux aimer une maison qui n'a point de visage et o� les pas n'ont point de sens.�
Il y avait la salle r�serv�e aux seules grandes ambassades, et que l'on ouvrait au soleil les seuls jours o� montait la poussi�re de sable soulev�e par les cavaliers, et, � l'horizon, ces grandes oriflammes o� le vent travaillait comme sur la mer. Celle-l�, on la laissait d�serte � l'occasion des petits princes sans importance. Il y avait la salle o� l'on rendait la justice, et celle o� l'on portait les morts. Il y avait la chambre vide, celle dont nul jamais ne connut l'usage � et qui peut-�tre n'en avait aucun, sinon d'enseigner le sens du secret et que jamais on ne p�n�tre toutes choses.
Et les esclaves, qui parcouraient les corridors portant leurs charges, d�pla�aient de lourdes tentures qui croulaient contre leur �paule. Ils montaient des marches, poussaient des portes, et redescendaient d'autres marches, et, selon qu'ils �taient plus pr�s ou plus loin du jet d'eau central, se faisaient plus ou moins silencieux, jusqu'� devenir inquiets comme des ombres aux lisi�res du domaine des femmes dont la connaissance par erreur leur e�t co�t� la vie. Et les femmes elles-m�mes: calmes, arrogantes, ou furtives, selon leur place dans la demeure.