Citadelle
- Автор: де Сент-Экзюпери Антуан
- Год: 2009
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Citadelle». Краткое содержание книги:
Car je suis le chef. Et j'�cris les lois et je fonde les f�tes et j'ordonne les sacrifices, et, de leurs moutons, de leurs ch�vres, de leurs demeures, de leurs montagnes, je tire cette civilisation semblable au palais de mon p�re o� tous les pas ont un sens.
Car, sans moi, qu'en eussent-ils fait du tas de pierres, � le remuer de droite � gauche, sinon un autre tas de pierres moins bien organis� encore? Moi je gouverne et, Je choisis. Et je suis seul � gouverner. Et voil� qu'ils peuvent prier dans le silence et l'ombre qu'ils doivent � mes pierres. A mes pierres ordonn�es selon l'image de mon c�ur.
Je suis le chef. Je suis le ma�tre. Je suis le responsable. Et je les sollicite de m'aider. Ayant bien compris que le chef n'est point celui qui sauve les autres, mais celui qui les sollicite de le sauver. Car c'est par moi, par l'image que je porte, que se fonde l'unit� que j'ai tir�e, moi seul, de mes moutons, de mes ch�vres, de mes demeures, de mes montagnes, et dont les voil� amoureux, comme ils le seraient d'une jeune divinit� qui ouvrirait ses bras frais dans le soleil, et qu'ils n'auraient d'abord point reconnue. Voici qu'ils aiment la maison que j'ai invent�e selon mon d�sir. Et � travers elle, moi, l'architecte. Comme celui-l� qui aime une statue n'aime ni l'argile ni la brique ni le bronze, mais la d�marche du sculpteur. Et je les accroche � leur demeure, ceux de mon peuple, afin qu'ils sachent la reconna�tre. Et ils ne la reconna�tront qu'apr�s qu'ils l'auront nourrie de leur sang. Et par�e de leurs sacrifices. Elle exigera d'eux jusqu'� leur sang, jusqu'� leur chair, car elle sera leur propre signification. Alors ils ne la pourront m�conna�tre, cette structure divine en forme de visage. Alors ils �prouveront pour elle l'amour. Et leurs soir�es seront ferventes. Et les p�res, quand leurs fils ouvriront les yeux et les oreilles, s'occuperont d'abord de la leur d�couvrir, afin qu'elle ne se noie point dans le disparate des choses.
Et si j'ai su b�tir ma demeure assez vaste pour donner un sens jusqu'aux �toiles, alors s'ils se hasardent la nuit sur leur seuil et qu'ils l�vent la t�te, ils rendront gr�ce � Dieu de mener si bien ces navires. Et si je la b�tis assez durable pour qu'elle contienne la vie dans sa dur�e, alors ils iront de f�te en f�te comme de vestibule en vestibule, sachant o� ils vont, et d�couvrant, au travers de la vie diverse, le visage de Dieu.
Citadelle! Je t'ai donc b�tie comme un navire. Je t'ai clou�e, gr��e, puis l�ch�e dans le temps qui n'est plus qu'un vent favorable.
Navire des hommes, sans lequel ils manqueraient l'�ternit�!
Mais je les connais, les menaces qui p�sent contre mon navire. Toujours tourment� par la mer obscure du dehors. Et par les autres images possibles. Car il est toujours possible de jeter bas le temple et d'en pr�lever les pierres pour un autre temple. Et l'autre n'est ni plus vrai, ni plus faux, ni plus juste, ni plus injuste. Et nul ne conna�tra le d�sastre, car la qualit� du silence ne s'est pas inscrite dans le tas de pierres.
C'est pourquoi je d�sire qu'ils �paulent solidement les ma�tres couples du navire. Afin de les sauver de g�n�ration en g�n�ration, car je n'embellirai point un temple si je le recommence � chaque instant.
V
C'est pourquoi je d�sire qu'ils �paulent solidement les ma�tres couples du navire. Construction d'hommes. Car autour du navire il y a la nature aveugle, informul�e encore et puissante. Et celui-l� risque d'�tre exag�r�ment en repos qui oublie la puissance de la mer.
Ils croient absolue en elle-m�me la demeure qui leur fut donn�e. Tant l'�vidence devient, une fois montr�e. Quand on habite le navire, on ne voit plus la mer. Ou, si l'on aper�oit la mer, elle n'est plus qu'ornement du navire. Tel est le pouvoir de l'esprit. La mer lui parut faite pour porter le navire.
Mais il se trompe. Tel sculpteur � travers la pierre leur a montr� tel visage. Mais l'autre e�t montr� un autre visage. Et tu l'as vu toi-m�me des constellations: celle-l� est un cygne. Mais l'autre e�t pu t'y montrer une femme couch�e. Il vient trop tard. Nous ne nous �vaderons jamais plus du cygne. Le cygne invent� nous a saisis.
Mais de le croire par erreur absolu on ne songe plus � le prot�ger. Et je sais bien par o� il me menace, l'insens�. Et le jongleur. Celui qui mod�le des visages avec la facilit� de ses doigts. Ceux qui voient jouer perdent le sens de leur domaine. C'est pourquoi je le fais saisir et �carteler. Mais certes ce n'est point � cause de mes juristes qui me d�montrent qu'il a tort. Car il n'a point tort. Mais il n'a pas raison non plus, et je lui refuse en revanche de se croire plus intelligent, plus juste que mes juristes. Et c'est � tort qu'il croit qu'il a raison. Car il propose lui aussi comme absolu ses figures nouvelles �ph�m�res et brillantes, n�es de ses mains, mais auxquelles manquent le poids, le temps, la cha�ne ancienne des religions. Sa structure n'est pas devenue encore. La mienne �tait. Et voil� pourquoi je condamne le jongleur et sauve ainsi mon peuple de pourrir.
Car celui qui n'y pr�te plus attention et ne sait plus qu'il habite un navire, celui-l� par avance est comme d�mantel� et il verra bient�t sourdre la mer dont la vague lavera ses jeux imb�ciles.
Car m'a �t� propos�e cette image m�me de mon empire, une fois que nous f�mes en pleine mer dans le but d'un p�lerinage, quelques-uns de mon peuple et moi-m�me.
Ils se trouvaient donc enferm�s � bord d'un vaisseau de haute mer. Quelquefois en silence je me promenais parmi eux. Accroupis autour des plateaux de nourriture, allaitant les enfants ou pris dans l'engrenage du chapelet de la pri�re, ils s'�taient faits habitants du navire. Le navire s'�tait fait demeure.
Mais voil� qu'une nuit les �l�ments se soulev�rent. Et comme je vins les visiter, dans le silence de mon amour, je vis que rien n'avait chang�. Ils ciselaient leurs bagues, filaient leur laine, ou parlaient � voix basse, tissant inlassablement cette communaut� des hommes, ce r�seau de liens qui fait que si ensuite l'un d'eux meurt il arrache � tous quelque chose. Et je les �coutais parler, dans le silence de mon amour, d�daignant le contenu de leurs paroles, leurs histoires de bouilloires ou de maladies, sachant que ce n'est point dans l'objet que r�side le sens des choses, mais dans la d�marche. Et celui-l�, quand il souriait avec gravit�, faisait don de lui-m�me� et cet autre qui s'ennuyait, ne sachant point que c'�tait par crainte ou absence de Dieu. Ainsi les regardais-je dans le silence de mon amour.
Et cependant la lourde �paule de la mer dont il n'y avait rien � conna�tre les p�n�trait de ses mouvements, lents et terribles. Il arrivait qu'au sommet d'une ascension tout flott�t dans une sorte d'absence. Alors le navire tout entier tremblait comme si s'�tait fendue son armature, comme d�j� �pars, et, tant que durait cette fonte des r�alit�s, ils s'interrompaient de prier, de parler, d'allaiter les enfants ou de ciseler l'argent pur. Mais chaque fois un craquement unique, dur comme la foudre, traversait les bois de part en part. Le navire retombait comme en soi-m�me, pesant � rompre sur tous ses contreforts, et cet �crasement arrachait aux hommes des vomissements.
Ainsi se serraient-ils comme dans une �table craquante sous l'�c�urant balancement des lampes � huile. Je leur fis dire, de peur qu'ils ne s'angoissent:
�Que ceux d'entre vous qui travaillent l'argent me cis�lent une aigui�re. Que ceux qui pr�parent les repas des autres s'y efforcent mieux. Que les valides prennent soin des malades. Que ceux qui prient s'enfoncent plus loin dans la pri�re��
Et � celui-l� que je d�couvrais appuy�, bl�me, contre une poutre et qui �coutait � travers les calfats �pais le chant interdit de la mer:
�Va dans la cale me d�nombrer les moutons morts. Il arrive qu'ils s'�touffent l'un l'autre dans leur terreur��