Pot-bouille
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #10
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Pot-bouille». Краткое содержание книги:
-Pauvre femme! laissa echapper Berthe.
-Comment! pauvre femme! cria Hortense avec aigreur. On voit que tu as des choses a te faire pardonner, toi aussi!
Tout de suite, elle regretta cette cruaute, elle prit sa soeur dans ses bras, l'embrassa, lui jura qu'elle ne l'avait pas dit expres. Et elles se turent. Mais elles ne dormaient pas, elles continuaient l'histoire, les yeux grands ouverts sur les tenebres.
Le lendemain matin, M. Josserand eprouva un malaise. Jusqu'a deux heures de la nuit, il s'etait encore entete a faire des bandes, malgre un accablement, une diminution lente de ses forces, dont il se plaignait depuis quelques mois. Il se leva pourtant, s'habilla; mais, au moment de partir pour son bureau, il se sentit si epuise, qu'il envoya un commissionnaire avec une lettre, voulant prevenir les freres Bernheim de son indisposition.
La famille allait prendre son cafe au lait. C'etait un dejeuner fait sans nappe, dans la salle a manger encore grasse du diner de la veille. Ces dames venaient en camisole, trempees d'eau, les cheveux simplement releves. En voyant son mari rester, madame Josserand avait resolu de ne pas cacher Berthe davantage, ennuyee deja de tout ce mystere, redoutant du reste, a chaque minute, de voir Auguste monter faire une scene.
-Comment! tu dejeunes! qu'y a-t-il donc? dit le pere tres surpris, quand il apercut sa fille, les yeux gros de sommeil, la gorge ecrasee dans le peignoir trop etroit d'Hortense.
-Mon mari m'a ecrit qu'il restait a Lyon, repondit-elle, et j'ai eu l'idee de passer la journee avec vous.
C'etait un mensonge arrange entre les deux soeurs. Madame Josserand, qui gardait sa raideur de sous-maitresse, ne le dementit pas. Mais le pere examinait Berthe, trouble, averti d'un malheur; et, l'histoire lui semblant singuliere, il allait demander comment le magasin marcherait sans elle, lorsqu'elle vint l'embrasser sur les deux joues, de son air gai et calin d'autrefois.
-Bien vrai? tu ne me caches rien? murmura-t-il.
-Quelle idee! pourquoi veux-tu que je te cache quelque chose?
Madame Josserand se permit simplement de hausser les epaules. A quoi bon tant de precautions? pour gagner une heure peut-etre, ca ne valait pas la peine: il faudrait toujours que le pere recut le coup. Cependant, le dejeuner fut joyeux. M. Josserand, ravi de se retrouver entre ses deux filles, se croyait encore aux jours anciens, lorsqu'elles l'egayaient, a peine eveillees, avec leurs reves de gamines. Elles gardaient pour lui leur bonne odeur de jeunesse, les coudes sur la table, trempant leurs tartines, riant la bouche pleine. Et tout le passe achevait de renaitre, quand il voyait en face d'elles le visage rigide de leur mere, enorme et debordante dans une vieille robe de soie verte, qu'elle finissait d'user le matin, sans corset.
Mais une scene facheuse gata le dejeuner. Tout d'un coup, madame Josserand interpella la bonne.
-Qu'est-ce que vous mangez donc?
Depuis un instant, elle la surveillait. Adele, en savates, tournait lourdement autour de la table.
-Rien, madame, repondit-elle.
-Comment! rien!... Vous machez, je ne suis pas aveugle. Tenez! vous en avez encore plein les dents. Oh! vous aurez beau vous creuser les joues, ca se voit tout de meme.... Et c'est dans votre poche, n'est-ce pas? ce que vous mangez.
Adele se troubla, voulut reculer. Mais madame Josserand l'avait saisie par la jupe.
-Voila un quart d'heure que je vous vois sortir des choses de la dedans et vous les fourrer sous le nez, en les cachant dans le creux de votre main.... C'est donc bien bon? Montrez un peu.
Elle fouilla a son tour et retira une poignee de pruneaux cuits. Du jus coulait encore.
-Qu'est-ce que c'est que ca? cria-t-elle furieusement.
-Des pruneaux, madame, dit la bonne, qui, se voyant decouverte, devenait insolente.
-Ah! vous mangez mes pruneaux! C'est donc ca qu'ils filent si vite et qu'ils ne reparaissent plus sur la table!... S'il est possible, des pruneaux! dans une poche!
Et elle l'accusa de boire aussi son vinaigre. Tout disparaissait; on ne pouvait laisser trainer une pomme de terre, sans etre certain de ne plus la retrouver.
-Vous etes un gouffre, ma fille.
-Donnez-moi de quoi manger, repliqua carrement Adele, je ne dirai rien a vos pommes de terre.
Ce fut le comble. Madame Josserand se leva, majestueuse, terrible.
-Taisez-vous, repondeuse!... Oh! je sais, ce sont les autres bonnes qui vous gatent. Des qu'il y a, dans une maison, une bete qui debarque de sa province, il faut que les coquines de tous les etages la mettent au courant d'un tas d'horreurs.... Vous n'allez plus a la messe, et vous volez, maintenant!
Adele, la tete montee en effet par Lisa et par Julie, ne ceda pas.
-Quand j'etais une bete, comme vous dites, fallait pas abuser.... C'est fini.
-Sortez, je vous chasse! cria madame Josserand, la main tendue vers la porte, dans un geste tragique.
Elle s'assit, secouee, pendant que la bonne, sans se presser, trainait ses savates et avalait encore un pruneau, avant de retourner dans sa cuisine. On la chassait ainsi une fois par semaine; ca ne l'emotionnait plus. Autour de la table, il y eut un silence penible. Hortense finit par dire que ca n'avancait a rien, de toujours la flanquer dehors, pour toujours la garder ensuite. Sans doute elle volait et elle devenait insolente; mais autant celle-la qu'une autre, car elle consentait a les servir au moins, tandis qu'une autre ne les tolererait pas huit jours, meme avec l'agrement de boire le vinaigre et de fourrer les pruneaux dans sa poche.
Le dejeuner, cependant, s'acheva dans une intimite attendrie. M. Josserand, tres emu, parla de ce pauvre Saturnin qui s'etait fait reconduire la-bas, la veille, pendant son absence; et il croyait a un acces de folie furieuse, au milieu du magasin, car on lui avait conte cette histoire. Ensuite, comme il se plaignait de ne plus voir Leon, madame Josserand, redevenue muette, declara sechement qu'elle l'attendait le jour meme; peut-etre viendrait-il dejeuner. Depuis une semaine, le jeune homme avait rompu avec madame Dambreville, qui, pour tenir sa promesse, voulait le marier a une veuve, seche et noire; mais lui entendait epouser une niece de M. Dambreville, une creole tres riche et d'une beaute eclatante, debarquee au mois de septembre chez son oncle, apres avoir perdu son pere, mort aux Antilles. Et il y avait eu des scenes terribles entre les deux amants, madame Dambreville refusait sa niece a Leon, brulee de jalousie, ne pouvant se resigner devant cette fleur adorable de jeunesse.
-Ou en est le mariage? demanda M. Josserand avec discretion.
D'abord, la mere repondit en phrases expurgees, a cause d'Hortense. Maintenant, elle etait aux pieds de son fils, un garcon qui reussissait; et meme elle le jetait parfois a la face du pere, en disant que, Dieu merci! celui-la tenait d'elle et qu'il ne laisserait pas sa femme sans souliers. Peu a peu, elle s'echauffa.
-Enfin, il en a assez! C'est bon un moment, ca ne lui a pas ete nuisible. Mais, si la tante ne donne pas la niece, bonsoir! il lui coupe les vivres.... Moi, je l'approuve.
Hortense, par decence, se mit a boire son cafe, en affectant de disparaitre derriere le bol; tandis que Berthe, qui pouvait tout entendre desormais, avait une legere moue de repugnance pour les succes de son frere. La famille allait se lever de table, et M. Josserand, ragaillardi, se sentant beaucoup mieux, parlait de se rendre quand meme a son bureau, lorsque Adele apporta une carte. La personne attendait au salon.
-Comment, c'est elle! a cette heure-ci! s'ecria madame Josserand. Et moi qui n'ai pas de corset!... Tant pis! il faut que je lui dise ses verites!
C'etait justement madame Dambreville. Le pere et les deux filles resterent alors a causer dans la salle a manger, pendant que la mere se dirigeait vers le salon. Devant la porte, avant de la pousser, elle examina d'un oeil inquiet sa vieille robe de soie verte, tacha de la boutonner, l'eplucha des fils ramasses sur les parquets; et elle fit rentrer d'une tape sa gorge debordante.