On ne cogne pas assez ses semblables.
Parole de Béru !
Vous, j’sais pas !
Mais, pour moi, un des moments les plus jouissifs des San-A., c’est de voir Béru entreprendre un malfrat pour lui faire avouer ce qu’il sait. Et parfois ce qu’il ne sait pas ! Ces séances de passage à tabac font appel en priorité à la force herculéenne du Valeureux, muni de ses seuls poings et d’une imagination jamais en défaut. Elles atteignent des sommets de violence gratuite, faisant regretter l’usage de ces frottées viriles, au profit, de nos jours, d’odieuses et interminables tortures purement psychologiques. Il est silencieux dans le courroux, not’ Béru. Il est grand dans la rage et beau dans la haine, nous promet Sana.
Mettez un Béru par commissariat, et vous verrez que les gardes à vue ne dépasseront pas quelques heures. Avant embastillement ! Des interrogatoires donnant un peu de travail aux dentistes et aux chirurgiens plasticiens, mais qui aboutissent invariablement à des aveux en bon uniforme, selon le Mastar. On vit une époque où les coups se perdent et c’est dommage. On pose des bombes, on tire des rafales de mitraillettes, mais on ne cogne plus ! Regardez comme la police est démunie depuis qu’on a supprimé le passage à tabac ! s’insurge San-Antonio en 1980 !
Par la violence qu’elle suggère, la séance type a des allures de théâtre shakespearien. Le coupable (jamais présumé !) que Béru s’apprête à accommoder en dinde truffée est assis sur une chaise. La bonne réponse à une question du bourreau pourrait encore lui sauver la mise. Mais vous savez ce que c’est, avec ces demi-sel… Ils se croient toujours plus résistants qu’ils ne sont et se font une gloire de jouer les matamores !
Les dialogues qui nous mettent l’eau à la bouche sont de deux ordres.
Soit :
— Vous n’avez pas le droit de m’appréhender ! Où est votre mandat d’amener ?
— Ici ! fait le Gros en lui plaquant une beigne dans la poire.
Soit, vécus en direct depuis la chambre des aveux :
— Tu vas te mettre à table ?
— J’ai rien à vous dire.
En tant que lecteur, on remercie d’avance l’inconscient pour ce genre de réponse courageuse mais irresponsable. Car on sait que l’artiste va entrer en piste et que le dévissage de tête mènera au-delà du soutenable. Mélange savant de bourre-pif moldave avec extension du cartilage de conjugaison, de patate Parmentier et de coup de boule caucasien avec moderato cantabile. Auparavant, par respect envers le futur massacré, et sans doute afin d’avoir ses aises et de ne pas tacher ses effets personnels, le Monstrueux se met toujours en tenue de carnage. Dans l’ordre, il enlève sa veste, déboutonne son col, donne du mou à son nœud de cravate, pose son bitos, fait craquer ses doigts, puis retire son râtelier et le met dans sa poche. À ce moment précis du drame, il se fait toujours un étrange silence. Propice parfois à une réflexion de San-A. dont la science du Gros en matière de tabassage le laisse toujours béat d’admiration : […] je le trouve téméraire, le copain. Avoir un Béru en transes devant soi et refuser de s’allonger, c’est pire que jouer la torpille humaine. Car San-A. ne se fait plus d’illusions depuis longtemps : Le Monumental est un vivant, capable de massacrer son prochain si on lui manque, le dernier artisan du passage à tabac.
À la fin de l’envoi, la tornade se déchaîne. Les premiers allers-retours à la face sont une sorte de hors-d’œuvre destiné à attendrir les chairs et à démoraliser le client. Des mandales capables de mettre à bas une cheminée d’usine. La viande humaine devient argile avec lui. Béru, c’est le dinandier de la castagne. Il cogne pas seulement : il façonne ! Il remodèle ! Il n’est pas rare que, malgré la sensation d’avoir pris un train à grande vitesse en pleine gueule, l’amoché ne crache que ses dents et pas encore le morceau. Pour notre plus grand soulagement, laissant augurer une suite croustillante ! En voici une, prise au hasard : elle a la vertu de rappeler la formation scientifique du Dévastateur, passé du passage clouté (quand il était préposé à la circulation sur le boulevard Richard-Lenoir) au passage à tabac : Alors Béru débute par l’exercice B du Manuel du parfait petit passeur à tabac ; celui qui vient après l’introduction du professeur Cognemou de la faculté des coups et blessures de Bourrepif. Il lui fait tout le chapitre sur la mandale matuche, avec commentaire des graphiques et étude des planches en couleurs.
Pour bien comprendre comment Mister Moulinex offre à son client l’éclairage au néant en le steak-tartarant par les moyens les pirement expéditifs, il faut savoir qu’il existe deux types de fureurs béruréennes : la chaude et la froide. La chaude est spontanée, violente et généreuse. La froide au contraire est méthodique, calculée, impitoyable. En général, le play-boy transformé en Frankenstein n’a pas le temps de faire la différence, car le résultat est invariable, les yeux brouillés, les lèvres simultanément enflées et fendues, les pommettes couleur de truffe, les ratiches ébréchées — quand il en reste —, le malheureux saccagé expulsant des lambeaux de gencives et des esquilles d’os.