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Pot-bouille

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Pot-bouille
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Et elle etala sa passion du comme il faut, grandie, tournee a l'idee fixe. Elle avait ainsi chasse un a un les invites de son amant, prise de veritables acces de rigorisme, defendant de fumer, voulant etre appelee madame, exigeant des visites. Son ancienne drolerie de surface et d'emprunt s'en etait allee; et elle ne gardait que l'exageration de son role de grande dame, qui parfois crevait en gros mots et en gestes canailles. Peu a peu, la solitude se faisait de nouveau autour de Duveyrier: plus d'interieur amusant, un coin de bourgeoisie feroce, ou il retrouvait tous les ennuis de son menage, dans de l'ordure et du vacarme. Comme disait Trublot, on ne s'embetait pas davantage rue de Choiseul, et c'etait moins sale.

-Nous ne venons pas pour vous, repondit Bachelard qui se remettait, habitue aux receptions vives de ces dames. Il faut que nous parlions a Duveyrier.

Alors, Clarisse regarda l'autre monsieur. Elle crut reconnaitre un huissier, sachant qu'Alphonse commencait a se mettre dans de vilains draps.

-Oh! apres tout, je m'en moque, dit-elle. Vous pouvez bien le prendre et le garder.... Pour le plaisir que j'ai a lui soigner ses boutons!

Elle ne se donnait meme plus la peine de cacher son degout, certaine d'ailleurs que ses cruautes l'attachaient a elle davantage.

Et, ouvrant une porte:

-Allons! viens tout de meme, puisque ces messieurs s'obstinent.

Duveyrier, qui semblait attendre derriere la porte, entra et leur serra la main, en tachant de sourire. Il n'avait plus son air jeune d'autrefois, quand il passait la soiree chez elle, rue de la Cerisaie; une lassitude l'accablait, il etait morne et diminue, avec des tressaillements, comme si des choses, derriere lui, l'inquietaient.

Clarisse restait pour entendre. Bachelard, qui ne voulait pas parler devant elle, invita le conseiller a dejeuner.

-Acceptez donc, monsieur Vabre a besoin de vous. Madame sera assez bonne pour permettre....

Mais celle-ci s'etait apercu enfin que sa soeur cadette tapait sur le piano, et elle lui allongeait des claques, elle la flanquait a la porte, giflant et poussant dehors par la meme occasion la plus petite, avec sa casserole. Ce fut un sabbat infernal. La tante infirme, a cote, se remit a hurler, croyant qu'on venait la battre.

-Entends-tu, ma mignonne, murmura Duveyrier, ces messieurs m'invitent.

Elle ne l'ecoutait pas, elle tatait l'instrument avec une tendresse effrayee. Depuis un mois, elle apprenait le piano. C'etait le reve inavoue de toute sa vie, une ambition lointaine dont la realisation seule devait la sacrer femme du monde. S'etant assuree qu'il n'y avait rien de casse, elle allait retenir son amant pour lui etre simplement desagreable, lorsque madame Bocquet montra une seconde fois la tete, en cachant sa jupe.

-Ton maitre de piano, dit-elle.

Du coup, Clarisse, changeant d'idee, cria a Duveyrier:

-C'est ca, fiche-moi le camp!... Je dejeunerai avec Theodore. Nous n'avons pas besoin de toi.

Le maitre de piano, Theodore, etait un Belge, a large face rose. Elle s'assit tout de suite devant l'instrument; et il lui posait les doigts sur les touches, il les frottait pour les deraidir. Un instant, Duveyrier hesita, visiblement tres contrarie. Mais ces messieurs l'attendaient, il alla mettre ses bottes. Quand il revint, elle pataugeait dans des gammes, en dechainant une tempete de notes fausses, dont Auguste et Bachelard etaient malades. Pourtant, lui, que le Mozart et le Beethoven de sa femme rendaient fou, s'arreta une minute derriere sa maitresse, parut gouter les sons, malgre les contractions nerveuses de son visage; et, se tournant vers les deux autres, il murmura:

-Elle a des dispositions etonnantes.

Apres l'avoir baisee sur les cheveux, il se retira discretement, il la laissa avec Theodore. Dans l'antichambre, le grand voyou de frere lui demanda, de son air blagueur, vingt sous pour du tabac. Puis, comme, en descendant l'escalier, Bachelard s'etonnait de sa conversion aux charmes du piano, il jura ne l'avoir jamais deteste, il parla de l'ideal, dit combien les simples gammes de Clarisse lui remuaient l'ame, cedant a son continuel besoin de mettre des petites fleurs bleues, dans ses gros appetits de male.

En bas, Trublot avait donne un cigare au cocher, dont il ecoutait l'histoire avec le plus vif interet. L'oncle voulut absolument aller dejeuner chez Foyot; c'etait l'heure, et l'on causerait mieux en mangeant. Puis, quand le fiacre fut parvenu a demarrer une fois encore, il mit au courant Duveyrier, qui devint tres grave.

Le malaise d'Auguste paraissait avoir augmente chez Clarisse, ou il n'avait pas prononce une parole; et, maintenant, brise par cette promenade interminable, la tete prise tout entiere et lourde de migraine, il s'abandonnait.

Lorsque le conseiller le questionna sur ce qu'il comptait faire, il ouvrit les yeux, il resta un moment plein d'angoisse, puis il repeta sa phrase:

-Me battre, parbleu!

Seulement, sa voix mollissait, et il ajouta en refermant les paupieres, comme pour demander qu'on le laissat tranquille:

-A moins que vous ne trouviez autre chose.

Alors, dans les cahots laborieux du fiacre, ces messieurs tinrent un grand conseil. Duveyrier, ainsi que Bachelard, jugeait le duel indispensable; il s'en montrait fort emu, a cause du sang, dont il voyait un flot noir salir l'escalier de son immeuble; mais l'honneur le voulait, et l'on ne transigeait pas avec l'honneur. Trublot avait des idees plus larges: c'etait trop bete, de mettre son honneur dans ce qu'il appelait par proprete la fragilite d'une femme. Aussi Auguste l'approuvait-il d'un mouvement las des paupieres, outre a la fin de la rage belliqueuse des deux autres, dont le role pourtant aurait du etre tout de conciliation. Malgre sa fatigue, il fut force de raconter une fois encore la scene de la nuit, la gifle qu'il avait donnee, puis la gifle qu'il avait recue; et bientot l'adultere disparut, la discussion porta uniquement sur ces deux gifles: on les commenta, on les analysa, pour tacher d'y trouver une solution satisfaisante.

-En voila des raffinements! finit par dire Trublot avec mepris. S'ils se sont gifles tous les deux, eh bien! ils sont quittes.

Duveyrier et Bachelard se regarderent, ebranles. Mais on arrivait au restaurant, et l'oncle declara qu'on allait bien dejeuner d'abord. Ca leur eclaircirait les idees. Il les invitait, il commanda un dejeuner copieux, avec des plats et des vins extravagants, qui les retinrent trois heures dans un cabinet. On ne parla pas une fois du duel. Des les hors-d'oeuvre, la conversation etant forcement tombee sur les femmes, Fifi et Clarisse furent tout le temps expliquees, retournees, epluchees. Bachelard, maintenant, mettait les torts de son cote, pour ne pas avoir l'air, devant le conseiller, d'etre lache salement; tandis que celui-ci, prenant sa revanche du soir ou l'oncle l'avait vu pleurer, au milieu de l'appartement vide, rue de la Cerisaie, mentait sur son bonheur, au point d'y croire et de s'attendrir lui-meme. Devant eux, Auguste, que sa nevralgie empechait de manger et de boire, semblait les ecouter, un coude sur la table, les yeux troubles. Au dessert, Trublot se rappela le cocher, oublie en bas; il lui fit porter le reste des plats et le fond des bouteilles, plein de sympathie; car, disait-il, il avait, a certains details, flaire un ancien pretre. Trois heures sonnerent. Duveyrier se plaignait d'etre assesseur dans la prochaine session de la cour d'assises; Bachelard, tres ivre, crachait de cote, sur le pantalon de Trublot, qui ne s'en apercevait pas; et la journee se serait achevee la, au milieu des liqueurs, si Auguste ne s'etait eveille comme en sursaut.

-Alors, qu'est-ce qu'on fait? demanda-t-il.

-Eh bien! mon petit, repondit l'oncle qui le tutoya, si tu veux, nous allons te tirer gentiment d'affaire.... C'est imbecile, tu ne peux pas te battre.

Personne ne parut surpris de cette conclusion. Duveyrier approuvait de la tete. L'oncle continua:

-Je vais monter avec monsieur chez ton particulier, et l'animal te fera des excuses, ou je ne m'appelle plus Bachelard.... Rien qu'a me voir, il canera, justement parce que ma place n'est pas chez lui. Moi, je me fiche du monde!

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