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Pot-bouille

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Pot-bouille
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-Je vous ai dit rue Saint-Lazare, cria l'oncle au cocher. Ce n'est pas a Chaillot. Tournez donc a gauche.

Enfin, le fiacre s'arreta. Pour plus de prudence, ils firent demander Trublot, qui descendit nu-tete causer avec eux sous la porte cochere.

-Vous savez l'adresse de Clarisse? lui demanda Bachelard.

-L'adresse de Clarisse.... Parbleu! rue d'Assas.

Ils le remerciaient, ils allaient remonter en voiture, quand Auguste dit a son tour:

-Et le numero?

-Le numero.... Ah! le numero, je ne le sais pas.

Du coup, le mari declara qu'il aimait mieux y renoncer. Trublot faisait des efforts pour se souvenir; il y avait dine une fois, la-bas, derriere le Luxembourg; mais il ne pouvait se rappeler si ca se trouvait dans le bout de la rue, a droite ou a gauche. Ce qu'il connaissait bien, c'etait la porte; oh! il aurait dit tout de suite: "La voila!" Alors, l'oncle eut encore une idee: il le pria de les accompagner, malgre les protestations d'Auguste, qui declarait ne plus vouloir deranger personne et qui parlait de rentrer chez lui. Trublot, du reste, refusait, l'air contraint. Non, il ne retournerait pas dans cette baraque. Et il evita de donner la vraie raison, une aventure stupefiante, une gifle a toute volee qu'il avait recue de la nouvelle cuisiniere de Clarisse, comme il allait un soir la pincer, devant son fourneau. Comprenait-on ca? une gifle pour une politesse, histoire simplement de lier connaissance! Jamais ca ne lui etait arrive, il en restait etourdi.

-Non, non, dit-il en cherchant une excuse, je ne remets pas les pieds dans une maison ou l'on s'embete.... Vous savez que Clarisse est devenue assommante, et mauvaise comme la gale, et plus bourgeoise que les bourgeoises! Avec ca, elle a pris sa famille, depuis que son pere est mort, toute une tribu de camelots, la mere, deux soeurs, un grand voyou de frere, jusqu'a une tante infirme, vous savez de ces tetes qui vendent des polichinelles sur les trottoirs.... Ce que Duveyrier a l'air malheureux et sale, la dedans!

Et il raconta que le jour de pluie ou le conseiller avait retrouve Clarisse sous une porte, elle s'etait fachee la premiere, en lui reprochant avec des larmes de ne jamais l'avoir respectee. Oui, elle avait quitte la rue de la Cerisaie, exasperee par une souffrance de dignite personnelle, longtemps contenue. Pourquoi retirait-il sa decoration, quand il venait chez elle? croyait-il donc qu'elle l'aurait salie, sa decoration? Elle voulait bien se remettre avec lui, mais avant tout il allait lui jurer sur l'honneur qu'il garderait sa decoration, car elle tenait a son estime, elle entendait ne plus etre blessee ainsi a chaque instant. Et Duveyrier avait jure, deconcerte par cette querelle, repris tout entier, trouble et attendri: elle avait raison, il lui trouvait l'ame haute.

-Il n'ote plus son ruban, ajouta Trublot. Je crois qu'elle le fait coucher avec. Ca la flatte devant sa famille, cette fille.... D'ailleurs, comme le gros Payan lui avait deja croque ses vingt-cinq mille francs de meubles, elle s'en est fait acheter cette fois pour trente mille. Oh! c'est fini, elle le tient par terre, sous son pied, le nez dans ses jupes. Faut-il qu'un homme aime le veau creve!

-Allons, je pars, puisque monsieur Trublot ne peut venir, dit Auguste, dont ces histoires augmentaient les ennuis.

Mais alors Trublot declara qu'il les accompagnait tout de meme; seulement, il ne monterait pas, il leur indiquerait la porte. Et, apres etre alle prendre son chapeau et donner un pretexte, il les rejoignit dans le fiacre.

-Rue d'Assas, dit-il au cocher. Suivez la rue, je vous arreterai.

Le cocher jura. Rue d'Assas, ah! malheur! en voila des paroissiens qui aimaient la promenade! Enfin, on arriverait, quand on arriverait. Le grand cheval blanc fumait sans avancer, le cou casse dans une salutation douloureuse, a chaque pas.

Cependant, Bachelard racontait deja sa mesaventure a Trublot. Il avait l'infortune bruyante. Oui, avec ce cochon de Gueulin, une petite delicieuse! Il venait de les trouver en chemise. Mais, a ce point de son recit, il se souvint d'Auguste, affaisse dans un coin de la voiture, sombre et dolent.

-C'est vrai, pardon! murmura-t-il, j'oublie toujours.

Et, s'adressant a Trublot:

-Notre ami a un malheur dans son menage, et c'est meme pour ca que nous courons apres Duveyrier.... Oui, il a trouve cette nuit sa femme....

Il acheva d'un geste, puis ajouta simplement:

-Octave, vous savez bien.

Trublot, d'opinions toujours carrees, allait dire que ca ne le surprenait pas. Seulement, il rattrapa sa phrase, il la remplaca par cette autre, pleine d'une colere dedaigneuse, et dont le mari n'osa lui demander l'explication:

-Quel idiot, cet Octave!

Sur cette appreciation de l'adultere, il y eut un silence. Chacun des trois hommes etait enfonce dans ses reflexions. Le fiacre ne marchait plus. Il semblait rouler depuis des heures sur un pont, lorsque Trublot, sortant le premier de sa reverie, risqua cette remarque judicieuse:

-Cette voiture ne va pas fort.

Mais rien ne put hater le trot du cheval, il etait onze heures, lorsqu'on arriva rue d'Assas. Et, la, on perdit encore pres d'un quart d'heure, car Trublot s'etait vante, il ne connaissait pas la porte. D'abord, il laissa le cocher suivre la rue jusqu'au bout, sans l'arreter; puis, il la lui fit redescendre, et cela a trois reprises. Auguste, sur ses indications precises, entrait, toutes les dix maisons; mais les concierges repondaient qu'"ils n'avaient pas ca". Enfin, une fruitiere lui indiqua la porte. Il monta avec Bachelard, laissant Trublot dans le fiacre.

Ce fut le grand voyou de frere qui ouvrit. Il avait, collee aux levres, une cigarette, dont il leur souffla la fumee a la figure, en les introduisant dans le salon. Quand ils demanderent M. Duveyrier, il se dandina d'un air blagueur, sans repondre. Puis, il disparut, pour aller le chercher peut-etre. Au milieu du salon, en satin bleu, d'un luxe neuf et deja tache de graisse, une des soeurs, la plus petite, assise sur le tapis, torchait une casserole apportee de la cuisine; tandis que l'autre, la grande, tapait a poings fermes sur un magnifique piano, dont elle venait de trouver la clef. Toutes les deux, en voyant les messieurs entrer, avaient leve la tete; mais elles ne s'etaient pas interrompues, tapant et torchant au contraire avec plus d'energie. Cinq minutes se passerent, personne ne se montrait. Les visiteurs se regardaient, assourdis, lorsque des hurlements, qui partaient d'une piece voisine, acheverent de les terrifier: c'etait la tante infirme qu'on debarbouillait.

Enfin, une vieille femme, madame Bocquet, la mere de Clarisse, passa la tete par l'entrebaillement d'une porte, vetue d'une robe si sale, qu'elle n'osait se faire voir.

-Ces messieurs desirent? demanda-t-elle.

-Mais monsieur Duveyrier! cria l'oncle perdant patience. Nous l'avons dit au domestique.... Annoncez monsieur Auguste Vabre et monsieur Narcisse Bachelard.

Madame Bocquet avait referme la porte. Maintenant, l'ainee des soeurs, montee sur le tabouret, tapait des coudes, et la petite, pour avoir le gratin, raclait la casserole avec une fourchette de fer. Cinq minutes s'ecoulerent encore. Puis, au milieu de ce tapage, qui ne semblait pas la gener, Clarisse parut.

-Ah! c'est vous! dit-elle a Bachelard, sans meme regarder Auguste.

L'oncle restait ahuri. Il ne l'aurait pas reconnue, tant elle engraissait. La grande diablesse, d'une maigreur de gamin, frisee comme un caniche, tournait a la petite mere, empatee, avec des bandeaux luisant de pommade. Du reste, elle ne lui laissa pas le temps de trouver une parole, elle lui dit brutalement qu'elle n'avait pas besoin chez elle d'un cancanier de son espece, qui allait raconter des horreurs a Alphonse; oui, parfaitement, il l'avait accusee de coucher avec les amis d'Alphonse, de les ramasser derriere son dos, a la pelle; et il ne pouvait pas dire non, car elle le tenait d'Alphonse lui-meme.

-Vous savez, mon vieux, ajouta-t-elle, si vous venez pour godailler, vous pouvez prendre la porte.... C'est fini, la vie d'autrefois. A present, je veux qu'on me respecte.

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