Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
Ses mains sordides reluisaient d’or, elle savait bien cela, et se laissait effrontément adorer dans sa crasse, comme ces dégradantes idoles qui font peur aux Chinois agenouillés.
Mais elle avait honte de son fils, ce pauvre malheureux, innocent, battu depuis l’enfance, mal bâti, maigre, boiteux, déguenillé, affamé.
Elle avait horriblement honte.
Il n’était de rien à tout cet or. Son aspect faisait dégoût et pitié. On ne l’avait pas initié: il se croyait pauvre. Sa présence seule maculait le triomphe de Mathurine comme une insulte et un opprobre.
Elle laissa retomber le couvercle de son bahut brusquement; elle se redressa de toute sa hauteur. Ses cheveux gris, frémissants, se hérissaient sur son crâne.
– Oh! oh! dit-elle d’une voix qui sortait rauque par l’effort qu’elle faisait pour la contenir, vous ne voulez pas chasser mon fieu, vous autres! Vous avez raison: il serait votre maître, si c’était mon idée! alors, sortez vous-mêmes, et plus vite que ça! On n’a plus besoin de vous! on sait faire ses affaires toute seule. Toi, éclopé, tire tes sabots et entre. Pas de bon Dieu! on va voir!
Le jeune gars, d’un côté, les Parisiens, de l’autre, obéirent en silence.
Le malheureux enfant fit quelques pas à l’intérieur en boitant. Il avait la tête nue et tenait ses sabots dans sa main mutilée.
– Ferme la porte, Vincent Goret! lui ordonna Mathurine, dès que les autres furent sortis.
Il poussa le lourd battant en tremblant de tous ses membres.
Au-dehors, derrière ce battant, les physionomies avaient subitement changé. La comtesse de Clare souriait au vicomte Annibal, qui lui dit:
– Bien-aimée, cet empereur Vespasien était enrhumé du cerveau, le jour où il fit son célèbre mot: L’argent n’a pas d’odeur. Qu’avons-nous ce matin?
– Nous faisons les fonds pour payer la loi, répliqua l’ancienne Marguerite de Bourgogne avec indifférence.
Annibal respira un flacon de femme qu’il avait à la main.
– Bien! bien! murmura-t-il sans perdre son éblouissant sourire. Un parricide, je crois? Nous n’y allons pas par quatre chemins, mon cœur!
Marguerite appela du doigt Cocotte et Piquepuce qui marivaudaient avec les demoiselles d’honneur.
– Il nous faudra trois ou quatre paysans, dit-elle, des témoins.
– Bien! bien! répéta Annibal, je comprends. Mes amis, mettez la demi-douzaine. Et revenez vite, car on commence à se disputer là-dedans; on va bientôt se battre.
– Moi, dit Cocotte, j’ai déjà été ce matin jusqu’à Mortefontaine montrer la Thérèse Soûlas à Troubadour. Il y en a de l’ouvrage en train!
Piquepuce et lui prirent la campagne.
La comtesse Corona n’était nullement mêlée à tout cela. Elle s’éloignait, triste et courbée sous une profonde fatigue, sans même avoir échangé un salut avec sa collègue, Mme de Clare.
– Celle-là, dit Marguerite, qui la montra du bout de son éventail, aurait fait une assez jolie sainte, sans le péché originel.
Annibal lui baisa la main en radotant une fadeur d’Italie, et ce fut tout. Le pauvre diable de prêtre s’en allait d’un autre côté, continuant son bréviaire.
Dans la salle basse, la mère et le fils étaient en présence.
Tout le monde sait comment sont éclairées les fermes normandes: c’est la porte ouverte qui donne la plus grande somme de lumière; la porte fermée y fait le crépuscule.
La Goret s’appuyait toujours au couvercle de son coffre. Le malheureux Vincent poussait de gros soupirs en tourmentant la bride de ses sabots.
C’était, dans toute la force du terme, une misérable créature. D’un coup de son gros poing velu, Mathurine l’eût écrasé.
– Comme ça, dit-elle, tu as fait trente-cinq sous de casse, fiot?
– Oui, ma m’man, par le malheur que j’ai eu.
– Et tu viens me les demander, hé fiot, les trente-cinq sous?
– Oui, ma m’man, avec un peu à manger et à boire.
La Goret allongea le bras au-dessus du lit et prit sa bouteille.
– C’est des remèdes, grommela-t-elle en forme d’apologie. Ça te ferait du mal, innocent. À moi pas.
Et elle but une bonne lampée à même.
Sa colère était un peu tombée.
Elle n’avait pas été trop méchante envers son gars, quand il était petit. On ne le battait que les jours où il volait du pain noir, et sauf les doigts coupés pour un bon motif, on ne lui avait jamais rien cassé qu’une jambe.
Nous n’exagérons pas: Mathurine avait du bon. Si elle avait rencontré l’éclopé dans un chemin creux, tout uniment, elle l’aurait embrassé, c’est certain; peut-être même lui aurait-elle donné un mauvais sou refusé au débit de tabac.
Mais venir montrer ses guenilles aux gens qui disaient à Mathurine: Votre Altesse royale!
Enfin, n’importe. La tempête se calmait. Mathurine en était à se demander comment elle ferait pour lui donner à boire, à manger et ses trente-cinq sous, sans passer pour être trop riche.
– Fiot, dit-elle d’un ton notablement radouci, je réfléchis dur et profond, sans que ça paraisse. Je cherche où je pourrais prendre tout d’un coup tant d’argent.
Nous savons déjà que l’éclopé n’était pas là de lui-même. On l’avait endoctriné. Qui? Ce n’était pas à lui qu’il aurait fallu le demander.
Il haussa les épaules pour son malheur et répondit:
– Oh! là là! ma m’man; ce n’est point beaucoup d’argent pour vous, trente-cinq sous! qu’on dit que vous avez des mille et des cents de rente, à vous, tout partout appartenant.
La main de la Goret se crispa de nouveau.
– Qui dit cela? interrogea-t-elle avec toute sa colère déjà revenue.
– Le monde, donc!
– Le monde, fiot? fit-elle avec une feinte douceur. Va, mon poulet, raconte comme le monde cause.
– Sans compter, poursuivit le gars, que j’ai vu le dedans de votre bahut. Ah! là là! y en a assez dedans, ma m’man, des sous, des francs, des écus…
– Ah! gronda Mathurine, tu as vu le dedans de mon bahut? C’est du bien qui appartient aux beaux messieurs et aux belles dames de tantôt, mon petit fiot.
– Brin, brin, not’m’man, répliqua le gamin en souriant d’un air finaud. Vous les avez appelés comme ça vos domestiques, ceux-là!
C’était bien vrai, mais il ne faut pas avoir raison contre les rois.
La Goret n’avait jamais été patiente, sinon vis-à-vis de plus fort qu’elle. Depuis son avènement au trône, elle ne savait plus supporter l’ombre d’une contradiction.
Elle se jeta sur son fils, qui en était encore à rire niaisement de l’à-propos de sa riposte et, lui arrachant des mains ses sabots, elle se mit à cogner de tout son cœur, à tour de bras.
L’éclopé n’opposa d’abord aucune résistance. Les coups de sabot pleuvaient comme grêle sur son dos, sur sa tête, et même sur sa figure; il essayait de parer avec ses mains maladroites et disait:
– Ma m’man, vous tapez trop dur! ma m’man, vous me faites du mal! ma m’man, est-ce que vous auriez le cœur de me périr assassiné, moi qu’est vot’enfant, de vos propres mains!