Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
– Un garçon si rangé! Vous êtes un peu contre lui, mes enfants; moi, je l’aime comme je vous aime tous: fidèlement. Mais tu sais, pour le bien commun, je le lâcherais tout de même au besoin.
Lecoq se mit à rire.
– Il faudra peut-être faire mieux que le lâcher, papa, dit-il. Nous recauserons de cela. Vous êtes un ange!
Le vieux posa sa main sèche sur le robuste bras de Lecoq.
– Il n’y a que toi, l’Amitié, dit-il, que je n’abandonnerai jamais!
Lecoq rit plus fort et répondit:
– Papa, je pleure d’attendrissement chaque fois que je pense à l’affection qui nous lie.
– Embrasse-moi! s’écria le colonel; je te nomme mon successeur!
Il reprit en essuyant une larme:
– Saurais-tu dire combien, jusqu’à ce jour, on a déjà soutiré à la fermière?
– De seize à dix-huit cent mille francs, répliqua Lecoq, en comptant le Château-Neuf.
– C’est joli. Et combien notre caisse a-t-elle reçu?
– Rien. La mise en train a coûté cher, et Nicolas tire la couverture.
– Notre administration nous ruine! soupira le vieux. Il n’y a pas de bonne maison qui puisse tenir à ce train-là! Un coulage effrayant! Ça abrège mon existence.
– Bah! fit Lecoq, ce sont des bouts de chandelle. Si la chose réussit, nous encaisserons une somme folle tout d’un coup.
Le vieillard demanda:
– S’est-on occupé du fils, pour le parricide?
Il prononça ce mot effrayant comme on caresse.
– Le fils doit venir ce matin, répondit Lecoq. Je m’en suis mêlé, heureusement.
– Qu’est-ce que c’est que ce garçon-là?
– Une brute. Je connais les paysans: laissez-moi mener la chose.
La réponse du vieillard fut coupée par un bruit qui s’éleva à l’intérieur de la ferme.
– Retirons-nous, dit vivement Lecoq, nous ne sommes pas de ce tableau-là.
Pendant qu’ils s’éloignaient, montant le sentier qui menait au Château-Neuf, ils purent entendre la voix de rogomme de la fermière disant:
– Bonjour à tous et la compagnie. Ça me fait plaisir de vous voir comme ça à mon réveil. Comment va mon promis, là-haut, à ce matin?
– Le fils de saint Louis, répondit la comtesse de Clare, envoie ses compliments affectueux à celle qu’il a daigné choisir pour compagne.
– Pas de bon Dieu! fit la reine, pour avoir la langue bien pendue, toi, ma comtesse, ça y est tout de même! Je te donnerai de l’avancement. L’abbé, un petit bout de patenôtre, pas vrai, et puis on va manger la soupe.
Le chapelain, qui était un pauvre diable, donnait en plein dans «la conspiration», et prenait au sérieux ces momeries, au moins autant que Mathurine elle-même. Il s’approcha du lit et s’agenouilla devant le crucifix. Tous les fidèles sujets de Mathurine l’imitèrent. Celle-ci prit son chapelet et ajouta:
– Faisons vite, Fanfan. Courte et bonne, la patenôtre! Aussitôt que la prière fut achevée, Mathurine tendit sa grosse main vers la bouteille d’eau-de-vie qui était dans la ruelle. Le reluisant vicomte Annibal Gioja s’élança pour la prévenir.
– Salut! bel homme, lui dit Mathurine Goret, es-tu assez propre, toi! Ça embaume, tes pattes blanches. À votre santé, les comtesses, les filles d’honneur et le reste. J’ai besoin du poil de la bête, le matin, pour me remettre en goût. Et je peux boire à ma soif, dites-donc! j’ai de quoi payer le marchand pour sûr et pour vrai!
Elle eut un gros sourire; tout le monde s’inclina respectueusement. Le chapelain, dont le rôle se trouvait d’autant mieux joué que le pauvre homme était dupe des pieds à la tête, saisit ce moment pour porter à ses lèvres la rude main de la pataude.
– J’ai, dit-il, une bonne nouvelle à annoncer à Votre Altesse royale.
– Mon Altesse royale! se récria la Goret. Je ne suis encore que duchesse, Fanfan. Pas de bêtises! L’étiquette avant tout!
– J’ai bien dit: Votre Altesse royale, répéta le chapelain. Les casuistes ne sont pas d’accord sur la vertu de ces mariages morganatiques…
– Qu’est-ce qu’il dit? s’écria impétueusement Mathurine. Comment qu’il appelle mon mariage! Fais attention à toi, Fanfan. Il y a de la prison pour ceux qui ne me plaisent pas. Je mettrais le pape au violon, moi, vois-tu!
– Je parle, reprit l’abbé avec douceur, de ces unions de la main gauche, dont l’histoire offre malheureusement plus d’un exemple, mais qui ne laissent pas que d’effrayer ma conscience…
– Bel homme, hurla Mathurine, en s’adressant au vicomte Annibal, je veux que tu aies une épée au côté! ça t’ira bien. Et un uniforme comme les bedeaux! On paiera ce qu’il faudra, sacredienne! J’en dépense assez de cet argent, mais mon saint-frusquin ne doit rien à personne. En attendant, mets celui-là à la porte (elle montrait le chapelain de son doigt tremblant). Il a été malhonnête avec Ma Majesté!
Elle s’arrêta au milieu du juron qui ponctuait cette phrase. La colère la suffoquait déjà. Le chapelain dit précipitamment:
– Votre Altesse royale ne m’a pas compris. En deux mots, j’ai fait partager mes scrupules à monseigneur, et il consent à vous épouser selon la loi ordinaire de l’Église.
– Et à la mairie aussi? balbutia la Goret émue jusqu’au transport.
– Et à la mairie aussi, répéta le chapelain.
Ceci était une modification au premier plan des Habits Noirs qui s’étaient aperçus bien vite des difficultés présentées par la vente simultanée d’une si grande masse de propriétés. Renonçant à l’idée impossible de se faire livrer, de la main à la main, les biens de la Goret, ils avaient résolu d’obtenir le même résultat à l’aide d’un contrat de mariage contenant donation mutuelle et entière au dernier vivant des deux époux.
Pour cela, il fallait un mariage civil, et, en définitive, l’héritier de tant de rois s’appelant de son vrai nom Louis-Joseph-Nicolas, rien n’empêchait de faire de la Goret une Mme Nicolas devant la municipalité.
Elle était, Dieu merci, toute portée à regarder ce nom comme un leurre jeté à la police de son compétiteur, Louis-Philippe, soi-disant roi des Français.
On ne pouvait pas, évidemment, sans risquer l’exil et peut-être la mort, inscrire sur un registre de mairie cette redoutable mention: «Louis-Joseph de Bourbon, fils du Dauphin de France.» Il y a des choses qui sautent aux yeux.
Quant à la formule de donation au dernier vivant des deux époux, nous allons voir tout à l’heure comment les Habits Noirs l’entendaient. C’était le côté fort de la combinaison.
Comme ces admirables mécaniques qui non seulement marchent toutes seules, mais encore se règlent, se chauffent, se dirigent et se corrigent d’elles-mêmes, la combinaison inventée par le colonel (c’était sa dernière affaire) tuait la Goret, ouvrait sa succession et payait la loi du même temps.
Les Américains n’ont rien fait de mieux depuis lors.
Pour le coup, Mathurine fut contente.
– Fanfan, dit-elle à l’abbé, je te permets de baiser la main de Mon Altesse royale. Les deux mains si tu veux, tu es une bonne bête, sais-tu? Pas de bon Dieu! Je ne disais rien pour ne pas vexer monseigneur qu’a bien déjà assez de cailloux dans ses chaussettes, mais ça me chiffonnait, ce mariage mor… morga… morga quoi, Fanfan? Enfin, n’importe! J’aime mieux être princesse que duchesse, pas vrai? Le grade est plus calé. Verse un peu à boire, bel homme. Je suis bien aise, sacredienne! À la santé de la compagnie!