Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
- Автор: Земмур Эрик
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- Жанр: Публицистика
Электронная книга - «Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)». Краткое содержание книги:
9 novembre 1989
La défaite de la « Grande Nation » (III)
Il semblait que Dieu eût le fétichisme des dates : 89 lui apparaissait sans doute le chiffre parfait pour les révolutions. À l’automne de l’année 1989, on n’avait d’yeux que pour cette Europe où les foules reprenaient la Bastille. Le Tout-Paris politique, économique, médiatique, intellectuel, s’enflamma. On se précipita à Berlin pour voir le Mur tomber. On exalta la Liberté qui partout triomphait de la tyrannie communiste. On chantait « La Marseillaise » en français. On criait « Nous sommes le peuple » en allemand. On offrait des fleurs aux soldats de la RDA qui n’avaient pas tiré sur la foule. On vendait à la sauvette les morceaux du Mur, comme jadis ceux de la Bastille.
Les mêmes causes produisirent les mêmes effets. La Révolution de 1789 avait accouché de la « Grande Nation » française, comme l’avaient surnommée les Allemands. En ce 9 novembre 1989, la chute du mur de Berlin ne sonnait pas seulement les cloches de la Liberté, mais aussi le retour de l’Allemagne sur la scène de l’Histoire, la vraie, pas celle qu’on commémore, mais celle que l’on fait. La question allemande se rappelait à notre cruel souvenir.
Sans le dire, les Français avaient compté depuis 1945 sur les Soviétiques pour contenir le retour de la puissance germanique. Or, le 7 octobre 1989, alors même que les frontières hongroises et autrichiennes permettaient déjà aux Allemands de l’Est de contourner le Mur, Gorbatchev annonçait qu’il excluait tout recours à la force armée. On ignorait alors qu’un plan secret du KGB avait prévu de tuer mille personnes, pour effrayer la foule, et sauver le régime de la RDA. Mais, au dernier moment, pris par un réflexe « hamletien », Gorbatchev et ses hommes refusèrent de tuer encore et encore. Il fallait faire une fin, euthanasier ce régime communiste criminel, quitte à perdre l’Empire. Un soir, pris de mélancolie devant la désagrégation de l’Union soviétique, Gorbatchev confia à un de ses proches cette sentence qu’aurait pu prononcer notre Louis XVI : « Je suis un mauvais tsar ; un bon tsar est celui qui tue. »
La réunification allemande devint inexorable lorsque les manifestants berlinois transformèrent leur slogan « Nous sommes le peuple » en « Nous sommes un peuple ». Elle n’était pourtant pas aussi inéluctable qu’on le crut et le proclama. Après l’érection du mur de Berlin par les Soviétiques, le géographe américain Saul Bernard Cohen avait rappelé, dans un livre controversé 8, que la frontière entre les deux Allemagne était « l’une des plus vieilles de toute l’Histoire humaine », puisqu’elle séparait déjà les tribus franques et slaves au Moyen Âge. Pour le géographe américain, la division de l’Allemagne, « géopolitiquement cohérente et stratégiquement nécessaire », matérialisait l’affrontement séculaire ente les puissances maritimes et continentales du Hinterland. Le fondateur de la géostratégie, le célèbre Mackinder, n’avait-il pas écrit, dès 1919, alors même que l’Allemagne avait réussi à sauvegarder l’essentiel de son unité nationale héritée de Bismarck : « La ligne qui sépare l’Allemagne […] est celle qui, ailleurs, sépare stratégiquement les terres centrales et les terres côtières 9 » ?
Mais Helmut Kohl sut saisir l’Histoire par les cheveux. Seule Margaret Thatcher était prête à faire la guerre pour l’en empêcher ; elle pressa François Mitterrand de la suivre. Le président français n’avait pas besoin du Premier ministre britannique pour comprendre ce qui se passait. Il était né en 1916, pendant la Première Guerre mondiale, et fut prisonnier des Allemands pendant la seconde. Il aurait pu signer les phrases célèbres de Mauriac écrites en 1963 : « Tant qu’il y a eu des Allemagne, nous nous y sommes promenés ; lorsqu’une Allemagne est née enfin, ce fut pour nous fini de rire. Aujourd’hui qu’il y en a deux, nous pouvons de nouveau dormir, au moins d’un œil. Quand les deux morceaux seront recollés, il faudra redevenir ce lièvre qui dort les yeux ouverts. »
Son malheur fut que cette catastrophe géopolitique pour la France tombât sous sa présidence.
Mitterrand avait tout compris, même ce qu’il ne pouvait pas dire. Il tenta une dernière parade, par une visite précipitée à Berlin-Est en novembre 1989, qui lui serait tant reprochée par les zélotes du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, puis par un soutien à peine dissimulé aux communistes putschistes qui, en août 1991, tentèrent de renverser Gorbatchev, pour sauver l’Union soviétique.
Mais Mitterrand, dont Helmut Kohl analysera très finement dans ses Mémoires le « comportement schizophrène », était aussi un Européen convaincu.
Alors, Mitterrand l’Européen vainquit Mitterrand le patriote dans un combat inégal. Mitterrand traita son conflit intérieur en dépassant sa contradiction. Il n’avait pas le choix. L’Amérique de George Bush soutenait sans faille Helmut Kohl, confirmant ainsi la constante germanophilie des dirigeants américains tout au long du XXe siècle en dehors des périodes de guerre : on se souvient des plans Dawes et Young de 1924 et 1929 qui permirent à l’Allemagne de Weimar de sortir des griffes de la France et de ses fameuses réparations – une France caricaturée dans la presse américaine pendant l’occupation de la Ruhr en 1923 sous les traits d’un reître odieux sans cœur ni pitié. Même après l’arrivée de Hitler, de nombreux Américains, dont le père du futur président Kennedy, voyaient d’un bon œil le retour de la puissance germanique.
Mitterrand, acculé, tenta de sortir par le haut de son impasse stratégique. Il fit, selon l’expression de Jean-Pierre Chevènement, un « pari pascalien sur un au-delà des nations » qui disparaîtraient dans l’Europe. Il choisit contre mauvaise fortune bon cœur d’accompagner la réunification allemande puisqu’il ne pouvait ni ne voulait l’empêcher. Il contraignit le chancelier allemand à reconnaître l’intangibilité de la frontière Oder-Neiss avec la Pologne ; Kohl regimba pour des raisons électoralistes, mais prit sa revanche en reconnaissant les nouvelles républiques de Slovénie et de Croatie, qui feraient exploser la Yougoslavie. Bientôt, toutes les anciennes démocraties populaires sous tutelle soviétique formeraient l’arrière-cour économique de l’Allemagne qui y installerait ses usines avec des ouvriers expérimentés aux salaires modiques.
Mitterrand crut conjurer la déroute française en arrachant le Deutsche Mark aux Allemands, et en noyant la puissante Bundesbank dans l’aréopage d’une Banque centrale européenne (sise à Francfort quand même !). Mitterrand comparait la puissante monnaie germanique à une arme atomique. Il comptait que l’unification monétaire entraînerait mécaniquement le reste : unification budgétaire et donc unification politique. Mais toutes les habiletés, tous les traités, toutes les normes bureaucratiques ne pouvaient régler le problème fondamental de cette monnaie fédérale d’une union qui n’est pas une fédération. Tous les rêves d’une Europe fédérale se briseront sur l’absence de peuple européen. Il y a un peuple américain, un peuple indien, un peuple brésilien, et même un peuple allemand (on l’a encore vu en 1989) ; mais s’il y a une culture européenne, il n’y a pas de peuple européen.
L’Allemagne effaçait ainsi toute l’Histoire du XXe siècle, ses deux défaites militaires, et retrouvait sa domination économique, politique, et même culturelle et linguistique sur l’Europe. Elle renouait le fil interrompu du Saint Empire romain germanique, comme l’avaient rêvé successivement les Habsbourg et les rois de Prusse. La carte de l’Allemagne réunifiée de 1989 occupait à peu près le même territoire que le Saint Empire du XIe siècle. On trouvait à l’époque tout autour des terres de l’Empire, des duchés qui se contentaient du statut d’État-région plus ou moins vassalisé : Bourgogne, Bohème, Poméranie, Estonie. Mille ans plus tard, l’essentiel de ce canevas carolingien était reconstitué avec les régions du Bade-Wurtemberg, Rhône-Alpes, Lombardie, Catalogne. La construction européenne leur avait permis de se libérer du carcan de leurs États-nations respectifs ; la Catalogne préparerait bientôt fiévreusement son indépendance et enverrait ses ingénieurs travailler en Allemagne ; la Lombardie rêverait de connaître le même destin, et notre région Rhône-Alpes, sous l’instigation du dynamique maire de Lyon, s’arracherait peu à peu à la tutelle pesante du dernier État unitaire d’Europe, à la manière d’un Charles le Téméraire essayant d’échapper à la main de fer de Louis XI.