Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
- Автор: Земмур Эрик
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- Жанр: Публицистика
Электронная книга - «Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)». Краткое содержание книги:
Le voile ne concerne les femmes qu’en ce qu’il marque leur reprise en main, non par les hommes, mais par la communauté des croyants. C’est pour cette raison que les débats démocratiques, les incantations féministes, les décisions du Conseil d’État ou les lois n’ont pas de prise. Ce voile est le symptôme d’un commencement d’organisation islamique de la cité. Il fait de la femme qui le porte un modèle et un remords pour celles qui ne l’ont pas encore adopté. Il signifie que la communauté contrôle et surveille ses ouailles.
La question posée par ce morceau de tissu n’était donc pas celle de la laïcité, mais celle de l’assimilation. Parce qu’on avait renoncé à celle-ci, on essaya de faire jouer son rôle à celle-là. On prit donc la mauvaise arme pour frapper, et on s’étonna de manquer la cible.
En France, le modèle d’intégration républicain des étrangers s’était accompli par l’assimilation, imitant le lointain exemple de l’Empire romain : « À Rome, fais comme les Romains. » Dans la Rome antique, les nouveaux citoyens devaient porter la toge et changer de prénom, voire de nom, qu’ils latinisaient. Les premiers dérèglements annonciateurs de la chute de l’Empire romain furent le refus croissant des « barbares » de changer de patronyme et… la décision de garder leurs armes.
Dans un autre monde à une autre époque, c’est-à-dire la France jusqu’aux années 1960-1970, Fatima, Leïla et Samira se seraient prénommées Catherine, Nathalie et Françoise. Le préfet y aurait veillé, refusant tout prénom en dehors du calendrier ; la pression sociale des voisins, des proches, de la famille même parfois, aurait contraint les parents récalcitrants. Le voisinage – ouvriers français ou immigrés de longue date – aurait, à force de brocards, censuré les manifestations les plus choquantes du culte musulman, renvoyé aux poubelles de l’Histoire les sacrifices dans la baignoire, interdit la polygamie, l’excision des jeunes filles, comme les vêtements imités du prophète, pour imposer un strict costume occidental plus adapté au climat du nord de l’Europe. Il aurait adouci la rigueur des pères à l’encontre des filles et ridiculisé l’autoritarisme des frères. Mais rien ne s’était passé comme d’habitude avec les immigrés venus d’Afrique. D’abord parce que les pouvoirs publics, et les immigrés eux-mêmes, étaient restés longtemps persuadés qu’ils rentreraient chez eux. Puis, le discours assimilationniste, le « À Rome, fais comme les Romains », fut regardé comme un ignoble héritage de la colonisation, un corset insupportable, une trace honnie du complexe de supériorité de l’homme blanc. Au nom du rejet de l’ancien colonisateur, on prit le risque de favoriser une colonisation à l’envers sur le sol français.
Ces principes de l’assimilation interdisaient la manifestation de tout signe religieux dans l’espace public. Cette règle non écrite, mais respectée, poussait par exemple les enfants juifs à ôter dans la rue la kipa de leur tête et à ranger leur étoile de David sous la chemise. Ce n’était pas la peur, si ce n’est celle du ridicule et de la grossièreté, qui les animait, mais le respect de l’autre qui ne devait pas être gêné par l’affirmation ostentatoire (on retrouve ce mot) de sa foi.
C’est ce respect, cette discrétion, cette élégance qui furent abandonnés dans la France des années 1980 au bénéfice, crut-on, de l’expression libérée du Moi tout-puissant ; mais dans la béance provoquée par l’irruption de cet individualisme arrogant et nihiliste, l’angoisse existentielle, la solitude, le désarroi et le déracinement qu’il entraîna, l’islam s’engouffra pour imposer son modèle holiste, impérieux mais chaleureux, contraignant mais rassurant, se servant de la volonté farouche des enfants de l’immigration maghrébine d’utiliser leur religion comme un manifeste identitaire, profitant de la déréliction d’un État républicain qui s’interdisait d’interdire, et retrouvant par là même la puissance politique de la tradition coranique.
Dans son livre Quatre-vingt-treize 4, publié plus de vingt ans après les faits, Gilles Kepel révélait que dans l’ombre des jeunes filles voilées, de Creil et d’ailleurs, s’agitaient des militants islamistes.
Kepel explique leur échec par la volonté des familles de profiter de la chance de promotion sociale offerte à leurs filles par « l’école de la République ». Cette hypothèse séduisante et rassurante contredit pourtant le souci des nombreuses familles d’interdire à leurs filles toute émancipation sociale par le mariage en les liant, dans le strict respect de l’endogamie islamique, à des garçons du bled d’origine de leurs parents. Surtout, cette scolarisation des filles croise l’évolution inverse des garçons qui fait de la Seine-Saint-Denis le seul département de France où le nombre de diplômés baisse depuis vingt ans.
Mais il y a des victoires à la Pyrrhus et des défaites fondatrices.
Pendant que la République gagnait laborieusement la bataille du voile à l’école, elle ne se rendait pas compte qu’elle perdait la guerre du halal. Peu à peu dans les quartiers où la population musulmane devenait majoritaire, elle imposait sa domination culturelle et cultuelle. La multiplication des boucheries halal était le symptôme d’une islamisation par le bas qui dépassait de loin les seules habitudes alimentaires, touchant tous les domaines de l’existence, habillement, langage, sexualité, sociabilité, mariage, éducation des enfants, famille, donnant raison à l’adage : « On est ce que l’on mange. »
La République avait réussi vaille que vaille à circonscrire le feu à un endroit, qu’il prenait aussitôt à un autre. Le voile, prohibé à l’école, était porté dans les entreprises, les crèches ; les mères de famille voilées venaient chercher leur enfant à l’école ; elles réclamaient, avec plus ou moins de violence, que leurs enfants puissent manger de la viande halal à la cantine, allant parfois jusqu’à exiger des tables séparées des « infidèles » ; des élèves récusaient certaines matières : le darwinisme qui rejette l’enseignement sacré du Coran, les croisades, Voltaire le mécréant, Mme Bovary la femme infidèle, la Shoah des Juifs assassins de Palestiniens, etc. Les filles étaient privées de gymnastique, les garçons désertaient en masse ; les rares bons élèves étaient traités de « bolos », de « Juifs » ou de « sales Céfran ». Dans certaines cours de récréation, les petits musulmans qui mangeaient ou buvaient pendant le ramadan étaient molestés, tandis que leurs camarades chrétiens, minoritaires, tentaient de suivre le courant dominant pour ne pas être marginalisés, voire méprisés ou martyrisés, en imitant les adeptes du Coran, voire en se convertissant. Dans la cité, au pied de certaines barres d’immeubles, les grands frères rabrouaient les jeunes filles qui sortaient habillées en jupe, même décente, les traitaient de salopes, de putes, et pire encore de « Françaises », obligeant leurs sœurs à se vêtir de survêtements informes pour ne pas exciter la concupiscence masculine.
Selon la lettre du Coran, ces musulmans-là n’avaient pourtant pas le droit de résider en terre impie. Le monde est en effet partagé par la Tradition en Maison d’Islam (Dar al-Islam) et en Maison de la guerre (Dar al-Harb). Entre les deux, il n’y a rien. Quand il construit une mosquée quelque part, le musulman sacralise le lieu, le transforme aussitôt en un territoire rattaché au Dar el-Islam, le sanctifie, le lave de ses péchés et de ses impuretés, chasse les mécréants et corrige les mauvais musulmans. Comme l’explique Boualem Sansal dans son livre Gouverner au nom d’Allah 5 : « toute Terre, tout lieu, tout domaine matériel ou immatériel, réel ou virtuel, est regardé sous l’angle de cette dualité. Il y a le monde de l’islam qu’il faut protéger et il y a le monde du mal dans lequel il faut porter la guerre. » Pour masquer cette dichotomie fort choquante pour les esprits occidentaux les mieux disposés à l’égard de l’islam, le roué Tarik Ramadan inventa un troisième monde, celui du témoignage. Mais témoignage de quoi ? Du message du prophète, bien sûr !