Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
- Автор: Земмур Эрик
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- Жанр: Публицистика
Электронная книга - «Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)». Краткое содержание книги:
Le président Mitterrand n’était pas alors le moins mécontent des Français : il avait vaincu l’impopularité, Chirac et la droite ; il avait pris sa revanche historique sur le général de Gaulle, qui sera resté moins de temps que lui à l’Élysée ; il avait même vaincu – du moins le crut-il alors – son cancer. Il songe que Louis XIV eut moins de pouvoirs que lui, mais que deux septennats sont bien courts ; il est au paroxysme de sa puissance, et reçoit tous les chefs d’État de la planète, charmés par le goût français.
Seule l’Angleterre – de son Premier ministre à sa presse gouailleuse – se moque alors de la prétention de ces Froggies qui osent leur contester un bien – les droits de l’homme ! – que les Britanniques conservent par-devers eux depuis la Glorious Revolution, un siècle avant 1789 – et peut-être même depuis la Magna Carta de 1214 ! Mais la foule parisienne se venge en faisant de Margaret Thatcher le seul dirigeant étranger sifflé sur le passage de sa limousine officielle.
François Furet écrirait bientôt un grand livre sur la révolution soviétique qui s’intitulerait : Le Passé d’une illusion 1. En 1989, nous vivions le présent d’une illusion. Illusion d’une société apaisée, consensuelle, qui avait mis fin à la guerre civile larvée depuis deux siècles entre partisans et adversaires de 89. Illusion d’une France rassemblée derrière un président recentré, qui semble accomplir le rêve giscardien d’une société décrispée et apaisée. Illusion d’une classe moyenne dominatrice et unificatrice – les « deux Français sur trois » – alors que la mondialisation des années 1990 dynamitera cette classe moyenne, prolétarisant les ouvriers et les employés, tandis qu’une infime partie des managers et des financiers s’agglomérera à une aristocratie mondialisée. Illusion du pays des « Lumières », alors que l’islam les voile à Creil.
La France ne tardera pas à découvrir les ambiguïtés de la « religion des droits de l’homme » ; les effets délétères du juridisme sous couvert de « l’État de droit » ; la fragmentation irréversible et anxiogène d’une société qui voit son État s’affaisser, alors qu’elle ne tenait depuis deux siècles que sur le tête-à-tête entre celui-ci et l’individu ; le retour des communautés et des tribus. La France célèbre son « invention » de la modernité, quand pointe déjà le nez de la postmodernité. Rares sont les intellectuels qui, tel Michel Maffesoli, décortiqueront cette authentique contre-révolution de l’émotion contre la raison, de la religion contre la laïcité, des tribus contre les citoyens, du féminin contre le masculin. De la postmodernité de l’an 2000 contre la modernité née en 1789.
Mais la France – et surtout ses élites qui s’autocongratulent en ce bicentenaire – ne veut rien entendre, et continue à psalmodier ses dogmes : République, laïcité, citoyen, raison ; sans voir qu’ils sont pourris de l’intérieur. Qu’ils ont été retournés, dessoudés, vérolés. Les mots s’imposent toujours dans le débat public, mais ils sont vidés de leur substance. « La France qui, ayant inventé la modernité (Descartes au XVIIe siècle, la philosophie des Lumières au XVIIIe siècle, les systèmes sociaux du XIXe), a bien du mal à accepter l’émergence d’une postmodernité, certes plus sauvage, mais plus dynamique aussi 2. »
Il faut suivre Jacques Julliard dans son Histoire des gauches 3 pour bien mesurer l’ampleur du désarroi français : « La France est déjà le pays du cartésianisme, ou ce qu’il est devenu dans le langage commun, c’est-à-dire l’abstraction universaliste. Si on y ajoute le moralisme abstrait du protestantisme, que reste-t-il ? Rien. »
Afin d’éclairer notre lanterne, Julliard exhume un texte méconnu de Balzac. Nous sommes en 1786, dans le sublime hôtel particulier de la place Vendôme. Mme de Saint-James reçoit ses habitués, Lavoisier, Beaumarchais, Calonne et deux convives inconnus, un avocat poudré et un médecin hirsute et farouche. Le premier raconte comment Catherine de Médicis lui est apparue en rêve. L’ancienne reine mère justifie hardiment la Saint-Barthélemy : « J’ai condamné les huguenots sans pitié, mais sans emportement. Reine d’Angleterre, j’eusse jugé de même s’ils eussent été catholiques. Pour que notre pouvoir eût quelque vie à cette époque, il fallait dans l’État un seul Dieu, une seule foi, un seul maître. » Son seul regret n’est nullement d’avoir massacré des innocents, mais au contraire d’en avoir laissé s’échapper : « L’entreprise, mal conduite, a échoué… Il a fallu faire la révocation de l’édit de Nantes qui a coûté plus de larmes et de sang et d’argent que trois Saint-Barthélemy. » L’avocat reconnaît qu’une partie de lui-même adopte peu à peu « les doctrines atroces déduites par cette Italienne ».
La contestation du Pape, et donc de Dieu, par Luther, le droit pour les individus de discuter de choses sacrées, fut la mère de toutes les dissidences, de toutes les révolutions, et sapa à la base les fondements de l’autorité et de l’unité du pays. On découvre à la fin de la nouvelle que le médecin s’appelle Marat et l’avocat, Maximilien Robespierre.
Cette défense farouche de l’autorité du pouvoir et de l’unité de la nation contre les effets délétères de l’individualisme des droits de l’homme a rassemblé les réactionnaires maurrassiens et les jacobins, marxistes-léninistes, ou républicains farouches qui reconnaissaient à Robespierre le mérite d’avoir sauvé « la patrie en danger ». Le jeune Bonaparte n’a jamais celé son admiration pour l’Incorruptible ; et son amitié pour Augustin Robespierre, son frère exécuté lui aussi le 9 thermidor, lui valut quelques ennuis aux débuts du Directoire.
C’est cette Histoire-là qu’on enseigna aux enfants jusqu’à la fin des années 1960 ; cette Histoire-là que la nouvelle historiographie autour de François Furet abattit peu à peu au nom des droits de l’homme et de l’individu, et de l’hostilité au nationalisme.
Balzac et Catherine de Médicis n’avaient pas tout perdu ; ils avaient été entendus… en Chine. Place Tien’anmen, la grande révolte libérale de la jeunesse urbaine et éduquée de cette année 1989 échoue. La répression est féroce. Les images de l’homme face au char ont fait le tour du monde, mais les hiérarques communistes de Pékin n’ont pas cédé. Contrairement au Russe Gorbatchev qui accepte à la même époque le démantèlement pacifique de l’Empire soviétique, ils ont refusé d’accompagner le versant économique de leur libéralisme par des réformes démocratiques. En cette année 1989, la Chine forge un nouveau modèle, si l’on excepte les dictatures sud-américaines (Chili de Pinochet) où la liberté économique est associée à la tyrannie politique. Cette alliance inédite dans l’Histoire deviendra très vite un paradigme idéologique d’une efficacité redoutable, à la grande joie des multinationales occidentales, qui exploitent sans vergogne les millions d’esclaves mis à leur disposition, et des dictateurs d’Afrique et d’Asie qui n’entendent plus recevoir les leçons de morale de l’Occident. Cette transgression chinoise rend caduques toutes les théories françaises et anglaises selon lesquelles le libéralisme économique s’accompagnerait inéluctablement de sa version politique des droits de l’homme, démocratique et libérale. Le libéralisme est écartelé, mutilé, déconsidéré. Chaque grande nation, chaque civilisation, Chine, Inde, Turquie, pays arabes, Brésil, etc., entend défendre ses particularités philosophiques et politiques, ses racines culturelles et son Histoire, sa conception de la démocratie et des droits de l’homme. La Révolution française est finie.