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Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)

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Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
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Quelle gratitude devrais-je avoir pour la France ?

Moi Joey Starr qu’on considère comme un barbare

Donc j’encule tous les moutons de fonctionnaires,

Tous ces pédés de militaires

Qui pendant presque plus d’une année

M’ont séquestré, malmené

Sous prétexte de faire de moi

Un homme, un vrai,

Avec les couilles dans le béret,

Avec le cerveau dans le paletot

Et à la place du cœur

Une saloperie de drapeau 3

.

Leur premier album, Authentik, sorti en juin 1991, s’est écoulé à 90 000 exemplaires. Le groupe remplit la salle du Zénith de Paris en juin 1992. On ne comptait plus depuis leurs appels vibrants à « niquer la France », à tuer les flics, à pisser sur le drapeau, « incitations à la haine et à la violence » que la justice protège car le rap est « un style artistique permettant un recours possible à une certaine dose d’exagération » (sic). Les successeurs et petits frères de NTM tentèrent d’imiter et de supplanter leurs aînés dans une surenchère prévisible autant qu’acharnée.

En accueillant le rap dans ses bras, la machine médiatique et discographique tenta de lui gagner les cœurs (et les poches) du grand public français en édulcorant le message, en l’égayant d’amourettes et de couchers de soleil, en polissant et adoucissant la rudesse de la forme, le fameux et obsédant flow. Le « système » propulsa un MC Solaar, moins politisé et moins revendicatif, le consacra « grand poète » ; le « métier » lui accorda une Victoire de la musique parce que ses rimes étaient un peu moins sommaires, et ses harmonies plus jazzy. On s’efforça de forger un clivage entre rap cool et rap hardcore, entre bons et mauvais rappeurs, sur le modèle indépassable des Beatles et des Rolling Stones dans les années 1960. Les radios suivirent le mouvement, ne passèrent que du « rap cool ». Mais la sauce ne prit pas. Le reste du pays ne s’enticha pas de MC Solaar qui ne devint jamais dans leur cœur un nouvel Aznavour ou un successeur de Reggiani, ces enfants d’immigrés qui avaient renoué avec l’âme de la poésie française.

Contrairement au jazz et au rock, venus aussi des ghettos noirs américains, le rap ne sera jamais relayé par les grands médias populaires nationaux, comme TF1 ou RTL. Même les radios issues des années 1980, autour de NRJ, continuèrent à préférer le rock ou même la variété française.

Mais, en 1998, constatant l’épuisement créatif de la musique rock et pop des années 1960 et 1970, la station Skyrock osa ouvrir son antenne au proscrit. Elle devint la grande station du rap français, jouant sur l’obligation légale de quotas de musique française pour lui vouer 80 % de son temps d’antenne. À l’époque, personne n’approuva le pari risqué de Skyrock. Les banques françaises se défilèrent. Seules la Deutsche Bank et la Goldman Sachs financèrent le développement de la radio. Comme un symbolique trait tiré entre les acteurs principaux de la mondialisation et le développement de la culture rap sur le territoire français.

Le choix de Skyrock sauva la radio de la faillite, mais la transforma aussi en une sorte de station communautaire, où la jeunesse issue de l’immigration arabo-africaine confia au micro toujours ouvert les amourettes cachées des filles, la découverte de ses émois sexuels, puis rappela les consignes du ramadan et les subtils distinguos entre halal et haram.

Le patron de cette radio fit mine de croire que le rap se situait dans la continuité de la musique populaire, avec des textes en langue française qui exprimaient à la fois la réalité du quotidien et les révoltes d’une jeunesse marginalisée et mal-aimée ; le rap, selon lui, avait remplacé la variété française (Sheila, Claude François, etc.) comme marqueur générationnel, avec des mélodies et des paroles simples – voire simplistes – et populaires.

Pourtant, la progéniture des bourgeois et des classes populaires se tint plutôt à l’écart de cet univers. Quand la jeunesse blanche cherchait la transgression du monde de ses parents, elle plongeait dans l’oubli alcoolisé et souvent amphétaminisé de la house music, déluge de bruits métalliques sans paroles, au cours d’interminables et épuisantes rave parties. Les rares à se tourner vers le rap avouaient une dilection particulière pour le modèle américain, sans doute parce qu’ils ne comprenaient pas les paroles. Les rappeurs les plus engagés, les plus « conscientisés » aurait-on dit naguère, ne s’y trompaient pas. Ils se voulaient au service d’une « communauté » qu’ils érigeaient en nation dans la nation, dont ils espéraient précipiter le sentiment d’unité comme jadis les communistes exaltaient la conscience de classe, dissidence qu’ils rêvaient de conduire à la révolte et à l’affrontement final. MC Solaar fut toujours considéré comme « un traître ».

Et lorsque, en 2007, le rappeur Doc Gynéco, aimable fumiste et grand fumeur de « pétards », s’engagea auprès de Nicolas Sarkozy et dénonça l’islamisation du rap français, il fut vitupéré, menacé, ostracisé, subissant un silencieux mais efficace « interdit professionnel » :

Personne ne nous respecte et je crois savoir pourquoi

On est avares et divisés […]

Incapables de s’organiser en lobby […]

On se plaint du racisme mais ne l’est-on pas nous-mêmes […]

Et ceux qui entrent en politique nous trahissent

Se complaisent dans le rôle du Noir ou de l’Arabe de service 4

.

Alors, quand le même Kery James écrit une « Lettre à la République », ce n’est pas le citoyen français qui s’adresse à Marianne, mais l’éternel étranger qui se voit jusqu’à la fin des temps héritier des esclaves, et des colonisés, qu’il n’a jamais été, refusant de faire sienne l’Histoire de France, la voyant toujours comme étrangère et même ennemie de son peuple musulman et africain :

Pilleurs de richesses, tueurs d’Africains

Colonisateurs, tortionnaires d’Algériens […]

Maintenant vous devez assumer […]

J’ai grandi à Orly dans les favelas de France […]

Narcotrafic, braquage, violence… Crimes ! […]

Parce que moi je suis Noir, musulman, banlieusard et fier de l’être […]

Que personne ne s’étonne si demain ça finit par péter 5.

« C’est l’écrit qui pousse au crime, encore pire que l’alcool » (Céline).

1.

NTM, « Le monde de demain », dans l’album

Authentik

, 1991.

2.

NTM, « Blanc et noir », dans le même album.

3.

NTM, « Quelle gratitude ? », dans l’album

Authentik

, 1991.

4.

Kery James, « Constat amer », dans l’album

Dernier MC

, 2013.

5.

Kery James, « Lettre à la République », dans l’album

92.2012

, 2012.

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Сюжет
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