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Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)

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Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
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L’Histoire européenne remontait sur ses tréteaux fatigués une de ses pièces favorites.

Pendant des siècles, le Saint Empire romain germanique avait joué au chat et à la souris avec le roitelet capétien qui refusait de se soumettre et avait la prétention de se « vouloir empereur en son royaume ». Pour abattre leur trop puissant voisin, nos rois les plus audacieux tentèrent de prendre la tête du Saint Empire ; mais l’argent des Fugger plébiscita Charles Quint contre François Ier ; et Louis XIV, pas plus que le Valois, ne surmonta les résistances allemandes. C’est finalement Napoléon qui réussit là où avaient échoué François Ier et Louis XIV. Après Austerlitz, il détruisit le Saint Empire. Le français s’érigea un instant Empire d’Occident. Mais un empire à la française, c’est à dire centralisé, qui dédiait encore ses pièces de monnaie à la République française. Une sorte d’État-nation impérial qui préfigurait avec deux siècles d’avance ceux que nous connaissons aujourd’hui, américain, chinois, brésilien ou russe.

Pour maintenir l’ordre en Europe centrale, Napoléon avait créé la Confédération du Rhin dont il se fit le protecteur. Mais cette organisation ne résista pas à la défaite militaire du « maître des batailles ». De nombreux historiens allemands – et Jacques Bainville avec eux – ont depuis expliqué que cette simplification de la carte des territoires de l’Europe centrale avait été la matrice de l’unification d’une Allemagne travaillée par le sentiment national et le rejet de la domination française.

Toute l’histoire du XIXe siècle après Waterloo peut se résumer à la lente érosion de l’hégémonie française, et son remplacement par son frère siamois germanique. La fin de Napoléon Ier sonna le glas de l’imperium français sur l’Europe ; mais ce fut la chute de son neveu qui transforma l’ancien prédateur français menaçant en une proie convoitée et craintive.

Depuis sa défaite inattendue de 1870, notre pays a la hantise de se retrouver seul et isolé. Jusqu’alors, ses armées glorieuses et redoutées, celles de Louis XIV ou de Napoléon, ne mordaient la poussière que face à de vastes coalitions européennes. Après le brutal succès des Uhlans prussiens, un monde s’écroula. Les contemporains (certains pour s’en réjouir comme Marx et Engels, d’autres pour le déplorer comme Taine et Renan) avaient alors enregistré la clôture définitive d’une période qui s’était ouverte avec le traité de Westphalie en 1648, celle de l’hégémonie française sur le continent.

La France, consciente de sa nouvelle faiblesse, résuma désormais sa diplomatie à une quête effrénée d’alliés, à laquelle elle était prête à tout sacrifier. Elle ruina son épargne (la première du monde) sur l’autel de l’alliance avec la Russie ; s’engagea dans l’effroyable hécatombe de la Première Guerre mondiale, dont elle ne se relèverait jamais, pour d’obscures querelles balkaniques, qui n’intéressaient que notre ami le tsar ; les Russes ne furent pas ingrats, leur sacrifice sur le front Est permit « le miracle de la Marne » sur le front Ouest ; mais la paix de Brest-Litovsk signée par les bolcheviks faillit donner la victoire aux Allemands au début de l’année 1918. Vinrent alors nos « sauveurs américains » pour payer la dette de La Fayette. Mais les Américains étaient atteints du complexe de M. Perrichon, qui déteste celui qui lui a sauvé la vie, et préfère celui à qui il l’a sauvée. Le président Wilson retint les troupes de Foch et de Pétain qui rêvaient d’entrer triomphalement dans Berlin, à la manière de Davout en 1806, légitimant ainsi la thèse fallacieuse du « couteau dans le dos » parmi des populations allemandes convaincues de ne pas avoir perdu la guerre. Puis le même allié américain (et son acolyte anglais qu’obsédait le souvenir de Napoléon) nous empêcha de récupérer la rive gauche du Rhin, et nous interdit par ailleurs de ramener l’Allemagne à l’âge des principautés prébismarckiennes, double recul français qui donnait à l’État allemand – comme le comprit avec un instinct très sûr Jacques Bainville dès ses Conséquences politiques de la paix   10 – l’occasion de prendre un jour sa revanche, quels que soient son régime et son chef. La City et Wall Street redressèrent et soutinrent l’Allemagne contre les méchants bellicistes français pendant les années 1920 ; et les Anglais lièrent les mains françaises lorsque Hitler, ayant remilitarisé la Rhénanie en 1936, pouvait encore être balayé par notre armée. À chaque fois, le souci obsessionnel de ne pas se retrouver seul, de ménager nos alliances, poussa nos dirigeants de la IIIe République à prendre des décisions qu’ils savaient contraires à nos intérêts nationaux, nous conduisant à la catastrophe finale.

Après la Seconde Guerre mondiale, on put croire les leçons tirées : ce fut pire. Le bouclier nucléaire américain ne nous empêcha nullement de perdre l’Indochine, mais se retourna contre nous à Suez ; l’Amérique anima en sous-main la protestation internationale qui, bien exploitée par le FLN, finit par avoir raison de la résistance de De Gaulle. Celui-ci crut trouver en l’Allemand Adenauer un allié fidèle ; il rêva à la reconstitution de l’Europe carolingienne pour retrouver « le rang perdu à Waterloo » ; mais le président Kennedy vint lui arracher à Berlin sa conquête allemande. Les députés allemands désavouèrent Adenauer le Rhénan francophile, et se rangèrent derrière les Américains. Dès 1963, alors qu’il avait espéré compenser la perte de l’Algérie par la création du fameux « couple franco-allemand », de Gaulle voyait son pari perdu. Par rétorsion, il quitta les institutions militaires intégrées de l’OTAN, se libérant du « protectorat américain » pour se lancer dans une politique d’alliances tous azimuts, avec l’URSS, l’Europe de l’Est (Roumanie) jusqu’en Amérique du Sud (« Mexicanos con francos mano en la mano ») ou en Amérique du Nord («Vive le Québec libre»). Ce fut le sommet de la volonté gaullienne d’indépendance nationale. Une mise en œuvre tardive de la « France seule » chère à Charles Maurras. Mais cette grande politique mondiale, brillante mais, fondée sur notre nouvelle force nucléaire, gesticulatoire, n’eut guère de lendemain.

François Mitterrand fut le dernier président, après de Gaulle, à connaître cette tragique Histoire de France depuis Waterloo et Sedan. Il était l’héritier direct de cette suite de dirigeants français hantés par la peur de se retrouver seul. Alors que l’Allemagne se réunifiait, il prit les décisions qui engageraient ses successeurs, qui n’auront ni la culture ni la volonté de les contrarier. En tenant la main de Kohl à Verdun, le 22 septembre 1984, il poursuivait et approfondissait la réconciliation franco-allemande engagée par de Gaulle avec Adenauer ; mais le rapport des forces s’inversa après la réunification allemande. De Gaulle s’était allié à une Allemagne de l’Ouest maritime et francophile, celle que nos rois et notre empereur avaient conquise par la langue et les armes ; la France était alors, selon l’expression célèbre du Général, « le jockey, et l’Allemagne, le cheval » ; Mitterrand, lui, devenait par la force des choses l’allié privilégié d’une Allemagne réunifiée qui avait retrouvé sa position centrale et dominante au cœur du continent européen, en recollant les deux morceaux, l’Allemagne de la Mer et l’Allemagne des Terres, cette Allemagne-Unie qui avait fait sa gloire bismarckienne et sa désolation wilhelmienne et hitlérienne ; la France était ravalée au rang de cheval et l’Allemagne se dressait en fier jockey.

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