Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
- Автор: Земмур Эрик
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- Жанр: Публицистика
Электронная книга - «Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)». Краткое содержание книги:
Pendant les années 1960 et 1970, les immigrés musulmans furent considérés comme perdus par les tenants de la loi sacrée. La plupart des immigrés étaient des Kabyles, anciens chrétiens convertis de force mille ans plus tôt, bien heureux de cet éloignement géographique qui leur permettait d’alléger les contraintes religieuses. C’était le temps de « l’islam des darons » (des pères), comme dit Kepel en reprenant le langage des jeunes banlieusards. L’arrivée des femmes et des enfants dans le cadre du regroupement familial détruisit cette authentique « intégration ». Devant leurs femmes et leurs enfants, les pères se devaient de reprendre la transmission des rites séculaires.
La technologie de la fin du XXe siècle renforça cette réislamisation. Alors qu’au XIXe siècle, l’éloignement de leur pays poussait les immigrés à se détacher peu à peu de leur confession d’origine, pour adopter une distance très française et très chrétienne par rapport aux strictes pratiques religieuses, le développement de la télévision satellitaire et d’internet permit au contraire aux gardiens du temple islamique – Frères musulmans ou salafistes, et tous les tenants du retour à la pureté du prophète – de diriger à distance les esprits de leurs ouailles et d’entreprendre un fantastique travail d’endoctrinement religieux et d’édification d’une Oumma mondialisée, globalisée, même si, comme le notait avec ironie Gilles Kepel, elle était réinventée.
L’islam est à la fois une synthèse et une dissidence du judéo-christianisme qui l’a précédé : pur monothéisme comme le judaïsme, reposant avant tout sur des rituels très stricts (orthopraxie) et non sur la seule foi (orthodoxie chrétienne), l’islam est aussi, contrairement au judaïsme, une religion prosélyte, rivalisant alors avec le christianisme. Comme le judaïsme, son rituel (le halal à la place de la kashrout) isole et sépare ; mais comme le christianisme, l’islam, religion universelle, convertit de gré ou de force.
« À la différence de la kashrout, qui accompagne des fidèles peu nombreux parmi lesquels les observants cherchent à se protéger de l’adultération mais s’abstiennent de tout prosélytisme, le halal appartient à une religion qui concerne près d’un Français sur dix, est majoritaire dans certains quartiers populaires, et déploie un fort prosélytisme exprimé par des conversions régulières. Le contrôle de la certification représente, de la sorte, une image des stratégies poursuivies par certains groupes pour tenter de conquérir l’hégémonie sur la représentation politique d’une communauté dont ils veulent transformer les identités de consommateurs en mobilisation politico-religieuse. Celle-ci, qui suppose le contrôle exigeant de la norme et de la traçabilité du halal, est une stratégie hégémonique qui se substitue […] à l’échec de la mobilisation autour du port du voile à l’école 6. »
Au bout de plusieurs décennies de cette lente transfiguration de quartiers et de villes, c’est tout le pays qui en sortait bouleversé, comme le montrait l’emblématique Seine-Saint-Denis, surnommée à l’anglaise le 9-3, par une jeunesse africaine fascinée par les Noirs américains.
« Le 9-3 ce n’est pas la France, c’est même très différent. D’une certaine façon, le 9-3 est un peu comme un morceau du Sud au Nord. Le département est extrêmement jeune, la pyramide des âges tout à fait comparable à celle des pays d’Afrique du Nord ou de l’Égypte, c’est là que l’on trouve de grandes familles avec les difficultés éducatives que cela pose dans une société où la réussite sociale passe par une progéniture étroite. L’idée que la poussée de la religiosité soit à l’échelle individuelle une forme de consolation face à l’expérience vécue de la précarité ne me semble pas complètement validée. Le port du voile n’est pas un choix électif mais une exigence qui s’impose dans l’espace public local […] la collectivité qui est rassemblée fonctionne alors comme communauté plus que comme société, la norme sociale qui impose des conduites sexuées est, comme dans les quartiers des pays pauvres du Sud, absolument impérative […] le lien observé entre les formes de l’islam et les situations sociales dans les pays du Sud – par exemple l’emprise des Frères musulmans et des salafistes dans les périphéries populaires du Caire […] éclaire la compréhension des dynamiques des islams d’Europe 7. »
L’auteur de cet article iconoclaste, Hugues Lagrange, est un de nos sociologues les plus avisés ; il n’est hostile ni aux communautés, ni aux évolutions qu’il observe. Il estime que la laïcité ne peut plus confiner la religion dans le domaine du privé ; nous incite au « dépassement du cadre national » et à « l’intérêt de favoriser la reconnaissance d’entités collectives infranationales ». Pour lui, « faire vivre ensemble des minorités religieuses et linguistiques comme les parties d’une totalité plus vaste n’est pas plus incompatible avec l’idée de faire société que d’articuler les intérêts sociaux divergents ». C’est un des adeptes de la « postmodernité » chère à Michel Maffesoli.
Mais derrière le jargon sociologisant, cette réflexion a le grand mérite de dessiller les yeux des bien-pensants, persuadés que l’intégration des immigrés venus d’Afrique prend le même chemin que leurs prédécesseurs européens et chrétiens. Il marque le refus irréductible de l’islam de se fondre dans le creuset français. Sa préconisation ultime le rapproche des ennemis farouches de l’État-nation – des libéraux mondialistes à l’extrême gauche internationaliste – qui tendent ainsi la main aux islamistes – salafistes et Frères musulmans – eux aussi internationalistes, mais dans le cadre de l’Oumma, pour contraindre la France à s’autodétruire.
Au nom de la liberté, on a favorisé l’instauration d’une société « totalitaire », c’est-à-dire qui prend en charge l’existence « totale » de chaque individu, privé et public mêlés ; au nom du primat de l’individu, on a fait le lit d’une organisation holiste qui ne connaît que la « soumission » de ses membres à la loi de Dieu ; au nom de la République, on a déconstruit la France ; au nom des droits de l’homme, on a érigé un État dans l’État, ce qui avait poussé Richelieu à combattre les protestants lors du terrible siège de La Rochelle. Pour « intégrer » l’islam, il faudrait que la France renonce à mille ans d’Histoire, renie Philippe Le Bel, Richelieu, Louis XIV, Napoléon, de Gaulle ; on passerait peu à peu d’une société multiethnique à une société multiculturelle qui deviendra multiconfessionnelle à la manière libanaise.
Plus de vingt ans après « l’affaire du voile de Creil », nous sommes arrivés au bout du voyage : ce n’est pas à l’islam de s’adapter à la nation française, mais à la France de s’adapter à l’islam. L’islam est à la fois le révélateur et le détonateur de la désintégration de l’État-nation.
Après le regroupement familial des années 1970, l’expulsion des Français de souche et de tous les Européens à partir des émeutes de 1981 et de la marche des Beurs de 1983, l’affaire des filles voilées de Creil fut la troisième étape du processus de défrancisation et d’islamisation des banlieues françaises. L’offensive sur le voile échoua, mais permit la conquête, par la voie de la « halalisation », de territoires disséminés mais nombreux où tous les actes de l’existence des populations, nourriture, amis, relations sexuelles, mariage, vêtements, sociabilité, furent peu à peu soumis au contrôle vétilleux de la Loi religieuse, forgeant la naissance balbutiante mais vigoureuse et redoutable d’une Dar el-islam française.