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Le gang des rêves

Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:

Une Italienne de quinze ans débarque avec son fils dans le New York des années vingt…
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
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Alors, avec toute la force de sa hargne, il se promit qu’il allait gagner de l’argent. Et qu’il allait devenir riche pour de vrai, coûte que coûte. Or, la manière la plus rapide d’y arriver — alors qu’il avait presque épuisé ses économies à l’American Saving Bank —, c’était de travailler dans le cinéma.

C’est ainsi que Bill devint l’esclave du même rêve que tous les habitants de Los Angeles.

Lorsqu’il se présenta dans une petite rue, downtown, répondant à une annonce dans un journal spécialisé dans le spectacle, Bill était plein d’espoirs. L’annonce disait qu’on cherchait des gens pour former de nouvelles équipes techniques. Le hangar ne se trouvait pas dans la zone des studios, mais Bill savait bien qu’il devait commencer quelque part pour pouvoir réaliser ses rêves de richesse. C’est pourquoi il se présenta. Il fut embauché comme assistant machiniste. Cinq jours par semaine. La paye était médiocre, mais elle lui permettait de manger et de conserver son logement au Palermo Apartment House, pour le moment ça suffisait.

« D’accord ! dit Bill.

— À demain, fit le chef d’équipe.

— On fait aussi des westerns ? demanda Bill en souriant.

— On en tourne un demain ! répondit l’autre.

— J’adore les westerns » commenta Bill avant de s’en aller.

Le western auquel Bill collabora durait douze minutes, et il fut tourné en une seule journée. Une femme traversait le désert dans une voiture à cheval. En réalité on ne voyait jamais le désert, la caméra ne cadrant que l’intérieur du véhicule, secoué à l’extérieur par deux assistants, dont Bill, afin de donner l’idée du mouvement. La femme relevait ses jupes, délaçait son corsage, révélant une poitrine blanche et généreuse, puis elle se laissait baiser par un gars qui voyageait avec elle. La scène durait sept minutes, préambule compris. Ensuite la voiture était attaquée par les Indiens. La femme survivait à l’attaque — que l’on ne voyait pas — et se faisait baiser par le chef de la tribu, un acteur blond avec une ridicule perruque noir de jais et un visage grimé en rouge. Cette scène-là durait cinq minutes.

Quand le réalisateur avait annoncé que la journée était terminée, la femme qui s’était laissé tringler par deux hommes devant tout le monde s’était rhabillée, avait passé du rouge sur ses lèvres et était sortie du hangar, devant lequel l’attendait un vieux dans une Packard flambant neuve.

« J’ai jamais vu ce genre de western ! plaisanta alors Bill avec un machiniste qui, la main sur sa braguette, reluquait une actrice qui essayait des costumes pour le film du lendemain.

— Il faut être riche pour s’acheter un film porno, expliqua l’autre. Et aussi pour se payer un de ces p’tits culs ! »

Le soir, rentré chez lui, Bill dut se résigner à l’idée que le chemin pour Hollywood ne serait pas simple. Mais il y avait quelque chose, dans ce nouveau travail, qui le troublait encore plus. Les hommes de l’équipe bavaient tous devant les actrices. Or, Bill n’éprouvait que du mépris pour ces traînées. Pourtant, il était aussi intimidé par leurs regards. Parce que ces traînées étaient riches. Leurs fourrures et leurs bijoux avaient beau être minables, elles se croyaient supérieures à lui. Il était certain qu’aucun gars de l’équipe ne dépasserait jamais le stade de la branlette avec ces garces. Parce qu’il fallait être riche pour entrer dans leur champ de vision et pour être considéré comme un être humain. Elles n’étaient amicales qu’avec le réalisateur et producteur des films, Arty Short. Et, à l’évidence, Arty Short les avaient déjà toutes baisées. Il les baisait quand il voulait.

Mais Bill ne pouvait se permettre de démissionner. Il n’avait plus un sou. Sa survie dépendait maintenant de ce travail, aussi répugnant soit-il. Et cette situation le faisait trembler de colère, augmentant encore la haine qu’il éprouvait envers ces salopes d’actrices.

Alors qu’il bouillonnait de rage, il entendit la voix claironnante de Bev Ciccone dans le patio. Il s’approcha de la fenêtre et écarta les rideaux. Avec la veuve Ciccone il y avait une jeune femme brune à la peau très blanche, bien habillée, qui traînait péniblement une lourde valise en carton derrière elle. La fille avait un regard railleur et sûr d’elle. Comme toutes les filles qui arrivaient à Hollywood. Ce regard durcirait avec le temps. Avec les déceptions. Si elle voulait survivre, elle serait obligée de se fabriquer une écorce, une cuirasse, à mettre entre le monde et elle.

« Encore une actrice ! se dit Bill. Encore une traînée ! »

La fille aperçut Bill qui l’épiait derrière les rideaux. Elle se redressa aussitôt, bombant la poitrine, et détourna la tête d’un air détaché. Mais Bill eut l’impression qu’elle rougissait.

« Eh voilà ! » fit la voix de Bev Ciccone dans l’appartement voisin, parfaitement audible à travers les fines parois. Elle lui parla alors de son défunt mari Tony Ciccone, de l’orangeraie dans la Valley, des jus de fruits et des chasseurs de dots qui la traquaient en tant que patronne du Palermo Apartment House. « Si tu veux un miroir dans la salle de bain, ma chérie, il faut me donner cinq dollars d’avance, expliqua enfin la veuve selon le scénario habituel. Le locataire précédent l’a cassé et il est parti sans me le rembourser. Je peux quand même pas y perdre ! Tu comprends, hein, chérie ? »

Depuis son salon, Bill avait entendu la fille accepter sans discuter. Elle s’appelait Linda Merritt et — Ô surprise — elle était persuadée qu’elle allait devenir une vedette. Elle avait abandonné la ferme où elle avait grandi auprès de ses parents, et elle était certaine de trouver bientôt un rôle à Hollywood. Bill se jeta sur son canapé, se désintéressant de la conversation entre la veuve Ciccone et sa nouvelle voisine, jusqu’à ce qu’il entende la porte de l’appartement se refermer et le crissement du gravier sous les pantoufles de Bev.

Alors il quitta son sofa et appuya l’oreille contre le mur mitoyen. Il n’aurait su dire pourquoi. Il avait saisi quelque chose dans le regard de la nouvelle arrivée. Comme une faiblesse. Ou peut-être étaient-ce ces cheveux noirs et ce teint si clair qui, dans la pénombre du soir, lui avaient un instant rappelé Ruth. Sans raison apparente, il fut tout à coup pris de curiosité. Il l’écouta poser sa valise sur la table. Puis entrer dans la salle de bain. Peu après, ce fut un bruit de chasse d’eau. Il entendit ensuite un grincement : les ressorts du canapé-lit, dans le salon. Et puis plus rien, pendant quelques minutes. Comme si Linda Merritt était immobile. Mais soudain, alors que Bill s’apprêtait à se rasseoir dans son canapé, il y eut un sanglot. Comme venu de nulle part. Un sanglot unique. Contenu. Peut-être avait-elle porté une main à sa bouche pour l’étouffer.

Il sentit un fourmillement lui parcourir le corps. « Toi, t’es pas une traînée » murmura Bill, avec un petit sourire. Il posa une main sur son entrejambe et s’aperçut qu’il était excité. Après trois années de solitude, il avait trouvé une fille qui lui plaisait. Il s’endormit satisfait. Le lendemain matin, dès qu’il entendit Linda sortir chercher du travail, un sourire faux plaqué sur ses lèvres fines et légèrement maquillées, il alla dépenser un dollar soixante-dix chez un quincaillier pour acheter un foret à manivelle. Il rentra chez lui et perça un petit trou dans le mur entre sa salle de bain et celle de Linda.

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