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Le gang des rêves

Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:

Une Italienne de quinze ans débarque avec son fils dans le New York des années vingt…
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
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Elle s’était mise à porter des lunettes noires. Mais les couleurs étaient dans sa tête. La nuit, elle se bouchait les oreilles avec un coussin, mais c’était dans son cœur que les hurlements se nichaient. Elle ne mangeait presque plus, mais les poisons qui envahissaient sa bouche étaient enfouis en elle. Elle tentait de se tenir à l’écart des choses et des gens, mais le doigt amputé par Bill semblait lui parler sans cesse de cet enfer à la fois de feu et de glace qu’était le monde.

Plus tard, pratiquement un an après son départ, un jour où elle avait cru mourir, vaincue par tous ces fardeaux qui l’écrasaient, un jour où elle avait été certaine de ne plus pouvoir continuer et où elle s’était cru prête à se laisser renverser par une Pierce-Arrow qui arrivait en rugissant, ce jour-là, elle avait à nouveau entendu un crac dans sa tête.

Plus fort, cette fois-ci. Plus identifiable.

Et pendant que l’écho de ce bruit intérieur s’éteignait, les couleurs, les sons et les odeurs, tout cela commençait à faiblir. Tout devenait gris. Silencieux. Immobile. Les vagues de l’océan se taisaient, les mouettes dans le ciel se taisaient. Et elle n’entendit plus le rire de Bill. Ni la voix de son grand-père.

« Enfin, ils sont tous morts » avait-elle pensé, avec une espèce d’apathie.

C’est alors qu’elle avait découvert, bien qu’elles se trouvent là depuis toujours, ses « huit sœurs ».

Et à présent, depuis bientôt deux heures qu’Auguste le coiffeur s’occupait de ses cheveux, Ruth ne s’était pas encore regardée dans le miroir. Elle ne se regarda pas non plus quand sa mère, revenue d’une des boutiques les plus chics de Los Angeles avec un paquet volumineux, félicitait Auguste pour sa coiffure, tout en remplissant un chèque astronomique.

« Essaie de ne pas abîmer ta coiffure avant ce soir ! recommanda sa mère, lorsqu’elles remontèrent en voiture.

— D’accord » dit Ruth. Et puis elle ne parla plus jusqu’à Holmby Hills. Elle descendit de l’auto, regagna sa chambre, s’assit devant la fenêtre et recommença à fixer les statues néo-classiques au bord de la piscine. Ses « huit sœurs », comme elle les appelait. Huit sœurs dénuées d’âme et de sentiment. Froides et muettes. Elle frissonna. Mais elle ne se leva pas pour aller chercher un chandail. C’était inutile. À l’instar de ses huit sœurs, c’était à l’intérieur, qu’elle avait froid. Et nul cachemire ne pourrait la réchauffer.

Et puis, son apathie la protégeait. Elle lui procurait un sommeil lourd, épais, obscur, sans rêves ni pensées. Profond et silencieux. Comme l’absence totale. Comme la mort. Un sommeil interrompu de courtes veilles qui n’avaient guère d’importance, puisqu’elles ne lui amenaient qu’une légère mauvaise humeur, rien de plus qu’un vague agacement. Épuisée, tête lourde, gestes lents, elle ne résistait pas longtemps à la tentation d’un nouveau sommeil, d’une nouvelle absence. Et ainsi, Ruth disparaissait à nouveau. Personne ne pouvait la trouver. Pas même elle. Elle se laissait aller à une léthargie qui la suivait au lycée, pendant les cours, comme à table, quand elle était avec ses parents ; cette torpeur lui cachait les horreurs de la nuit et les impudeurs brutales du jour.

Assise devant la fenêtre, elle s’abandonna au sommeil. S’éveilla. Puis somnola encore, rouvrit les yeux et les ferma à nouveau. Chaque fois qu’elle rouvrait les yeux, elle découvrait une nouvelle tenture dressée au bord de la piscine. C’était pour la fête. Au fur et à mesure que l’on tendait les toiles pour le buffet, ses huit sœurs disparaissaient de sa vue. Mais Ruth savait qu’elles étaient là. Et elle les fixait toujours. Sans que la moindre pensée ni la moindre émotion ne traverse son esprit. C’étaient les pensées et les émotions qui lui avaient apporté ce froid, que même le soleil californien ne parvenait pas à chasser. Ce froid qu’elle avait ressenti, pour la première fois de sa vie, lorsque son grand-père était mort. Ce froid contre lequel il n’existait pas de remède. Ainsi, elle passait son temps à ne rien faire. Comme maintenant. Elle ne faisait que regarder, ou plutôt imaginer ses huit sœurs, sans se laisser distraire par les cohortes de serveuses et de serveurs qui allaient et venaient depuis la cuisine de la villa pour préparer les longues tables du buffet, indifférente à l’orchestre qui accordait ses instruments et répétait les derniers airs à la mode. Elle était sourde à la voix glaciale de sa mère qui reprochait à son mari de n’être qu’une lavette, un perdant, l’ombre du grand-père Saul, et sourde à la voix faible et mal contrôlée de son père qui reprochait à sa femme d’être une gamine gâtée, incapable de solidarité ; et elle ne voyait pas le jour décliner doucement, au fur et à mesure que le couchant approchait. Parce que Ruth avait fermé les yeux depuis longtemps et s’était abandonnée à l’obscurité. Au silence. Et au froid glacial.

« Tu n’es pas encore prête ? » s’exclama sa mère en entrant dans la chambre, alors que dehors ses huit sœurs semblaient s’animer à la lueur tremblotante des torches disposées au bord de la piscine et dans les allées de la villa.

Ruth se retourna lentement.

Sa mère lui indiqua quelque chose sur le lit.

Ruth regarda, sans curiosité. C’était une robe en soie. Rouge rubis. Décolletée et sans manches. À côté de la robe, des gants de même couleur, qui montaient plus haut que le coude. Et sur le tapis français, des chaussures à talons hauts avec deux fines lanières sur le cou-de-pied. Rouges aussi.

« Les bas, tu les prends noirs ou gris fumé » précisa sa mère avant de fermer les yeux un moment, comme pour imaginer le résultat. Quand elle les rouvrit, elle secouait la tête : « Non non, gris fumé, c’est beaucoup mieux » décréta-t-elle. Elle ouvrit un tiroir et choisit les bas qu’elle laissa tomber sur la robe. Puis elle fouilla dans un autre tiroir pour y trouver des porte-jarretelles : « Quand est-ce que tu te décideras à être une femme ? » se lamenta-t-elle en poussant un soupir, insatisfaite de sa recherche. Elle sortit de la chambre et revint peu après, un porte-jarretelles gris perle à la main. « Voilà ! dit-elle. Un porte-jarretelles doit être léger comme la caresse d’un amant, si tu veux mettre une robe en soie. »

Ruth n’avait pas cessé un instant de fixer la robe sur le lit.

« Dès que tu es prête, viens dans ma salle de bain et mets-toi un soupçon de rouge à lèvres. Le numéro sept, continua la mère. Je te le laisse ouvert, comme ça tu ne peux pas te tromper. »

Ruth ne broncha pas.

« Tu entends ? demanda la mère.

— Oui, maman. »

Sa mère la regarda un instant. Elle arrangea une mèche de ses cheveux.

« Tu veux mettre un collier ? lui demanda-t-elle.

— Comme tu veux » répondit Ruth.

La mère l’examina d’un œil expert :

« Il ne vaut mieux pas, conclut-elle avant d’enchaîner : est-ce qu’il faut que je te rappelle encore combien cette soirée est importante pour ton père ? »

Ruth parvint à détacher son regard du lit et dévisagea sa mère. Elle aurait voulu lui dire qu’elle détestait cette robe rouge rubis. Sans savoir pourquoi.

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