Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
« Oh, bordel, ça va ! Je t’le mets d’côté si jamais tu changes d’avis, d’accord ? Mais c’est à toi, hein ! (Et il rit, sans cesser une seconde de parler). Alors, on va où, pour faire la fête ? Ah, j’ai entendu parler d’un nouveau speakeasy qui a ouvert dans Broome Street, t’y crois ? Un truc pourri, une cave sous un immeuble, mais bon… Qu’est-c’que t’en penses ? Comme ça on verra s’ils ont des machines à sous, on pourra peut-être leur tirer un peu de fric… Ils pensent quand même pas qu’ils vont faire des affaires sans filer quelques ronds aux Diamond Dogs, non ?
— Joey…
— Allez, j’rigole ! »
36
Los Angeles, 1926
Quand Bill avait atteint la Californie — après un voyage qui avait duré une semaine —, il en était resté bouche bée. Et il s’était dit que c’était encore plus beau que ne le racontait Liv, à l’époque de Détroit. La première chose qui le frappa, ce fut le climat. Bill avait grandi à New York, où l’hiver il faisait un froid de canard, et où l’été était asphyxiant, humide et étouffant. En revanche, en Californie le climat était doux, sec et venté. La deuxième chose qu’il avait remarquée, c’était la lumière. Le ciel sombre et bas de New York, entrecoupé de gratte-ciel, laissait place, en Californie, à une voûte immense et limpide, azurée le jour et couverte d’étoiles la nuit. Une lumière pure et étincelante dévoilait un horizon infini, que ce soit du côté du Pacifique ou vers la Sierra Nevada et la fertile vallée de l’Eden, qui fermait la vue. L’océan lui-même était d’un bleu intense et séduisant, loin des flots vaseux et noirâtres où se mêlaient les eaux de l’East River et de l’Hudson. Toutes les couleurs de la Californie, que ce soit le rouge, le vert ou le bleu, étaient intenses et vibrantes. Mais chacune s’inclinait devant la couleur qui, à l’évidence, dominait l’ensemble de cet univers : le jaune. Il n’y avait rien, en Californie, qui ne contienne un peu de jaune. Le jaune de l’or que les chercheurs de pépites avaient trouvé, le jaune du soleil qui chauffait le moindre recoin, ou encore le jaune clair, presque blanc, des plages qui faisaient face à l’océan. Non pas les docks new-yorkais sombres, humides et glauques, mais de larges et longues étendues d’un sable chaud et brillant qui envahissait les dunes arides, au-delà desquelles passait la route côtière. La nature tout entière semblait s’adapter à cette explosion de soleil, elle faisait éclore des pavots jaunes qui se multipliaient rapidement, naissant du jour au lendemain et colonisant la terre sèche et bien drainée, et qui évoquaient bien cette vie rapide et effrénée, sans pensées ni remords, sans incertitudes ni réflexions sur le futur. C’était la vie comme elle devait être. Joyeuse. Et les gens, semblables aux pavots de Californie, portaient des chemisettes voyantes, couraient sur la plage, riaient et faisaient l’amour comme s’ils ne se souciaient pas du lendemain.
Voilà ce que Bill avait vu, trois ans auparavant, en arrivant en Californie. Il s’était dit : « Je suis chez moi ! ». Et il avait imaginé que, dans ce royaume enchanté, il pourrait être heureux.
Passé San Francisco, il avait rejoint Los Angeles. Il n’aurait jamais imaginé qu’une agglomération urbaine puisse être aussi étendue. Il avait dormi dans le premier hôtel sur lequel il était tombé et avait demandé au propriétaire de lui indiquer un gratte-ciel où il pourrait louer un appartement. Il voulait regarder l’océan de haut, il voulait être le plus près possible du soleil. Le propriétaire de l’hôtel lui avait répondu que sa cousine louait des appartements sur Cahuenga Boulevard. Au rez-de-chaussée. Une résidence tout à fait respectable mais bon marché. Bill lui avait ri au nez :
« Je suis riche ! » s’était-il exclamé, palpant sa poche remplie de près de quatre mille cinq cents dollars.
« À Los Angeles, l’argent file vite ! » l’avait prévenu l’hôtelier.
Bill avait ri à nouveau. Il se sentait comme un pavot de Californie. Il venait d’éclore et voulait profiter du soleil, rien d’autre. Il n’y avait aucun lendemain à craindre. Seulement un aujourd’hui à fêter.
Mais au bout de deux mois, Bill s’était rendu compte que la merveilleuse vue panoramique de son appartement allait finir par le saigner à blanc. Il avait ramassé ses quelques effets et était retourné à l’hôtel :
« Ils sont où, ces appartements de Cahuenga Boulevard ? » avait-il demandé à l’hôtelier.
Et le soir même, il s’était installé dans la résidence de style hispanisant de Mme Beverly Ciccone, une cinquantenaire à la poitrine généreuse et aux cheveux peroxydés, qui avait hérité cette propriété de son deuxième mari, Tony Ciccone, mort à quatre-vingt-trois ans. Ce Sicilien avait planté une orangeraie dans la Valley, qu’il avait ensuite vendue à une usine de jus de fruits. Et maintenant qu’elle était veuve, Mme Ciccone devait se méfier des chasseurs de dots, comme elle avait tenu à le préciser elle-même, parce que Los Angeles en regorgeait — du moins, c’est ce qu’elle prétendait — et un endroit comme le Palermo Apartment House attisait bien des convoitises. « Comme il m’avait attiré, moi ! » avait ri la femme en faisant rebondir ses énormes seins. Puis elle avait conduit Bill à son nouveau logement.
Le Palermo Apartment House était un bâtiment en U qui donnait sur Cahuenga Boulevard, on y accédait en montant trois marches de pierre rouge et en passant sous une arche qui faisait penser aux maisons mexicaines, telles que Bill les avait vues dans des westerns. Au milieu, il y avait un chemin de dalles en ciment aggloméré, le long duquel Mme Ciccone avait planté des rosiers. De petits sentiers de gravier menaient au porche de chaque appartement. Les vingt logements — sept pour chacun des deux longs côtés, un à chaque coin et quatre au fond — étaient composés d’un petit salon sur lequel s’ouvrait la porte d’entrée, d’une salle de bain et d’un coin cuisine aménagé. Le salon était meublé d’un canapé-lit à deux places, d’un petit fauteuil, d’une table avec deux chaises, et d’une natte par terre. Près du canapé-lit, un petit meuble bas servait de table de chevet, et une armoire à deux battants était encastrée dans le mur.
« Si vous voulez un miroir dans la salle de bain, il faut me donner cinq dollars d’avance, avait annoncé la veuve Ciccone. Le locataire précédent l’a cassé, et il est parti sans me rembourser. Je peux quand même pas y perdre !
— Et pourquoi c’est moi, qui devrais y perdre ? lui avait demandé Bill.
— D’accord, avait alors rétorqué la peroxydée aux gros seins. On fait moitié moitié et on n’en parle plus. Deux dollars cinquante ! »
Bill avait mis la main à la poche et en avait sorti son rouleau de billets. Il lui avait payé quatre semaines d’avance et la moitié du miroir. La veuve Ciccone n’arrivait pas à quitter le rouleau de dollars des yeux. Quand elle était revenue avec le miroir, Bill avait remarqué qu’elle s’était mis du rouge à lèvres en dessinant un genre de cœur, et qu’elle avait défait deux boutons de son corsage rose, laissant entrevoir d’énormes tétons laiteux compressés dans un soutien-gorge de la même couleur que le chemisier. Et les pantoufles élimées qu’elle portait auparavant avaient été remplacées par une paire de chaussures pointues à talons.
« Vous êtes acteur, Mister Fennore ? lui avait-elle demandé, passant la main dans ses boucles oxygénées.
— Non, avait répondu Bill.
— Mais vous travaillez dans le cinéma, quand même ?
— Non.