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Le gang des rêves

Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:

Une Italienne de quinze ans débarque avec son fils dans le New York des années vingt…
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
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Crac.

« Ruth, à quoi penses-tu ? lui demanda sa mère, agacée.

— À rien, maman » fit Ruth.

« À rien ! se dit la jeune fille, comme si elle se donnait un ordre. À rien. »

« Souris et sois gentille avec tout le monde ! » recommanda la mère.

Ruth acquiesça.

« Mais qu’est-ce que tu es ennuyeuse…, ronchonna la mère en sortant de la pièce. Ne descends que lorsque tout le monde sera là ! À huit heures et demie » précisa-t-elle en s’éloignant dans le couloir.

Ruth demeura un instant immobile, puis se remit à fixer la robe sur le lit. Elle la détestait. Ce sentiment l’alarma, parce que voilà bientôt deux ans qu’elle ne détestait rien. Mais ce qui la troubla encore plus, ce fut de ne pas comprendre pourquoi elle éprouvait une telle haine, qui ne cessait de croître, envers cette robe posée sur son lit. Envers cette robe qui semblait se répandre comme une tache rouge sur son lit.

Crac.

« Mes huit sœurs » songea-t-elle, cherchant à échapper à ce bruit qui, tout à coup, avait commencé à résonner dans ses oreilles. « Moi, je suis la neuvième ! » se dit-elle. Neuf. Neuf comme les doigts de sa main. « Ne pense à rien ! ordonna-t-elle en fermant les yeux avec force. Ne pense à rien ! se répéta-t-elle, s’efforçant de se convaincre. N’éprouve rien ! »

Mais, même dans cette obscurité artificielle, la robe rouge rubis continuait à lui apparaître, se répandant sur son lit comme une tache de sang rouge.

Crac. Un petit bruit. Comme le bruit d’une feuille sèche que l’on piétine. Crac. Plus fort. Comme une branche cassée. Crac. Encore plus fort. Comme le bruit d’un doigt amputé par une paire de cisailles.

Assourdissant.

Elle les regardait en train de s’empiffrer. Ils faisaient une véritable razzia sur tous les mets et le champagne offerts par son père. On aurait dit des sauterelles, pensait-elle. Des sauterelles mortes qui agitaient encore les pattes, bouche ouverte. À moins, se disait-elle sans quitter du regard ces invités tapageurs, qu’elle ne soit morte, elle — les yeux ouverts, brusquement écarquillés.

Elle était splendide. Elle le savait. Elle s’était admirée dans le miroir. Elle était splendide. Comme Bill l’avait vue. Elle avait du rouge — pas le subtil numéro sept que sa mère lui avait préparé, mais le violent numéro onze — généreusement appliqué sur les lèvres. Et elle s’en était aussi mis sur les paupières. Du rouge écarlate. Elle gardait ses yeux écarlates grands ouverts sur les sauterelles.

Alors Ruth se mit à rire. Et elle descendit la première marche. Chancelante.

Elle frissonna, cette nouvelle robe de soirée lui laissant les épaules et le dos découverts. Cette robe de soie rouge rubis.

« Rouge comme le sang visqueux entre mes jambes : pas vrai, Bill ? dit-elle doucement, en riant. Rouge comme le sang qui n’arrête pas de couler du doigt que tu as emporté : pas vrai, Bill ? » et elle continua à rire, car tout cela était très amusant. Tellement amusant qu’il fallait qu’elle le raconte aussi aux sauterelles. Ruth la Rouge.

Elle descendit une autre marche. Elle s’appuya à la rampe. « Hum, pas mal, tes pilules, m’man… » murmura-t-elle, instable sur ses jambes. Mais personne encore ne pouvait l’entendre. Les sauterelles avaient la bouche pleine. Et riaient. Oui, elles aussi, elles riaient ! « Ton whisky de contrebande aussi, il est pas mal, m’man… » dit-elle en descendant une autre marche. Elle allait les faire rire encore davantage. Oui, elle allait les faire rire ! Rire devant ce sang. « Rouge comme ce cœur rouge : pas vrai, Christmas ? Rouge comme le baiser que je ne t’ai jamais donné : pas vrai, Christmas ? » Encore une marche. « Je suis la prêtresse du sang ! » et elle rit. « C’est pour ça que ma mère m’a offert cette robe rouge, faite de sang… » Deux autres marches. Mais tout tournoyait autour d’elle. Le plafond se détachait des murs. Les murs se détachaient du sol. Et le sol ondoyait comme le pont d’un navire pris dans la tempête. « Oui, je suis au milieu d’un lac de sang… et je me noie. Je me noie et… c’est drôle, non ? C’est drôle, quelqu’un qui se noie dans le sang, parce que… parce que c’est drôle, c’est tout ! » Encore trois marches, ses genoux fléchissaient. Ruth s’accrocha davantage à la rampe et ôta ses chaussures. « Des chaussures rouges » rit-elle en les laissant tomber à terre. Elle leva la tête et aperçut son père, dans son costume immaculé en lin blanc. Avec un visage tout blanc. Tendu. « Toi t’as pas de sang papa…, balbutia-t-elle. Tout ton sang… c’est moi qui l’ai versé… » rit-elle avant de regarder sa main au doigt amputé. « J’ai pas mis les gants… désolée, maman… j’avais peur de les tacher avec le sang… » elle rit encore tout en brandissant, sans parvenir à le distinguer nettement, son moignon de doigt qu’elle avait colorié de rouge écarlate. Le même rouge qu’elle avait mis sur ses lèvres et ses yeux. Elle se tourna à nouveau vers son père, dont le visage défait semblait chercher quelque chose. « Les invités ne sont pas venus ? c’est ça, p’pa ? » Elle fut secouée d’un haut-le-cœur. Porta une main à sa bouche. Ouvrit grand les yeux. Sentit son front glacé se couvrir de sueur. Elle descendit la dernière marche de l’escalier. Par delà l’entrée en marbre, elle les voyait, maintenant : les hôtes étaient tous autour du buffet. Près des huit sœurs, qui ne daignaient pas leur adresser la parole. Malgré ses efforts pour se concentrer, Ruth ne reconnut aucune de ces stars : si, à l’écran, elles ressemblaient à des dieux, dans la vie elles n’étaient que sauterelles, aux redoutables mandibules dévorant tout ce qui tombait à leur portée. Sans se demander qui le leur offrait. C’étaient des vedettes, et tout leur était dû. À moins, songea Ruth, qu’elles n’aient simplement le pressentiment que cela n’allait pas durer. Pas plus qu’elle-même.

« Moi non plus, je ne vais pas durer longtemps ! s’écria-t-elle en riant. Bonsoir tout le monde ! » et elle s’écroula par terre. Sa tête heurta le départ de la rampe en fer forgé. Elle rit. Elle aperçut sa mère qui courait vers elle. « Maman… » murmura-t-elle presque affectueusement, comme si un espoir avait reflué dans sa gorge, faussant l’intonation de ce mot. « Maman… » répéta-t-elle. Et tandis qu’elle prononçait ce nom, elle eut l’impression qu’il sonnait de manière différente, comme s’il était composé d’autres lettres. Comme si elle avait dit « grand-père ». Ou bien « Christmas ». Et alors que sa mère la rejoignait, suivie de deux domestiques, et que toutes les sauterelles se tournaient vers elles, les mandibules pleines de nourriture, son rire se transforma en pleurs. Pendant un instant. « Maman, je pleure du sang ? » demanda-t-elle la voix empâtée par l’alcool mêlé aux pilules de sa mère.

« Ruth ! chuchota sa mère excédée. Ruth…

— … ne te donne pas en spectacle ! » acheva sa fille. Et alors elle se remit à rire, en essuyant ses larmes. Mais soudain la colère la saisit, comme une secousse, un tremblement de terre. Elle se leva, se débattit, gifla l’un des deux serveurs et bouscula sa mère. Comme une furie, elle toisa les sauterelles qui, tout à coup, s’étaient tues et la fixaient. Aussi rapide et inattendue qu’un feu ravageant un champ de paille, la rage la submergea, et Ruth planta alors ses ongles dans sa robe et dans son propre corps : car ce n’était pas contre sa mère ou les sauterelles, contre Christmas ou Bill, ni contre le monde entier que Ruth éprouvait cette rage terrible. C’était contre elle-même. Elle saisit un pan de sa robe et la déchira. Tout le monde découvrit que la fille aux yeux rouges portait d’épaisses bandes qui lui aplatissaient la poitrine. Et quand elle commença à attraper un bout de la gaze, les deux domestiques s’emparèrent fermement d’elle.

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