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Le gang des rêves

Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:

Une Italienne de quinze ans débarque avec son fils dans le New York des années vingt…
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
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Le soir, lorsqu’il la vit revenir, il appuya une oreille contre le mur du salon et, dès qu’il l’entendit pénétrer dans la salle de bain, il courut au trou dans le mur, sur la pointe des pieds, et l’épia pendant qu’elle enlevait sa culotte et s’asseyait sur la lunette des toilettes. Il la regarda se passer une feuille de papier toilette entre les jambes et remonter sa culotte. Celle-ci était blanche et épaisse. Ses bas et porte-jarretelles étaient blancs aussi. C’étaient des sous-vêtements de pauvres. Puis Linda sortit de la salle de bain et regagna le salon. Bill aussi retourna dans son salon et colla l’oreille au mur. Il entendit des bruits qu’il ne put interpréter. Des bruits de papier. Soit elle lisait les petites annonces, soit elle écrivait une lettre à ses parents, décida-t-il. Puis il l’entendit bricoler dans la cuisine et manger. Autour de neuf heures et demie, Linda retourna dans la salle de bain et Bill l’espionna. Elle se déshabilla entièrement et commença à se laver. Bill se toucha l’entrejambe. Pas une trace de l’excitation de la veille au soir. Il flanqua un coup de pied dans le lavabo sur lequel il était appuyé. Linda tourna la tête dans sa direction. Elle avait un regard perdu. Faible. Alors Bill ressentit un petit fourmillement entre ses jambes. Mais à peine la fille recommença-t-elle à se laver que ce fourmillement disparut.

Bill se jeta sur son lit, d’humeur massacrante. Il ne prêta pas attention au grincement du canapé-lit que Linda venait d’ouvrir. Il faisait nuit et Bill ne parvenait pas à s’endormir, lorsqu’il entendit un sanglot. Puis un autre, peu après. Il se leva et approcha l’oreille du mur. Et alors, entre un sanglot et un autre, il entendit Linda pleurer tout doucement. Le pantalon de son pyjama se remplit de plaisir.

Le lendemain, quand Linda fut sortie, il fit un trou avec son foret dans la cloison entre les deux salons. Il alla travailler, sous le regard distrait et méprisant de la grue de service qui se faisait ramoner devant tout le monde, avant de rentrer au pas de course au Palermo. Là, il colla l’œil sur le trou : il vit que Linda était déjà rentrée et dînait. Puis il se prépara lui aussi quelque chose à manger, le corps pris d’une espèce d’allégresse, et il attendit le moment où le canapé-lit de Linda allait grincer, sans plus aller regarder ce qu’elle faisait, mais l’oreille aux aguets.

Dès qu’il entendit le premier sanglot de Linda, il approcha son œil du trou et scruta l’obscurité. Il apercevait la silhouette de la jeune fille sous la couverture, en position fœtale. Ses épaules étaient légèrement secouées. Alors Bill glissa une main dans son pyjama et, lentement, commença à se toucher au rythme des pleurs de Linda. Et quand il atteignit le plaisir, il chuchota tout doucement son prénom, les lèvres posées contre le mur qui les séparait.

Ce ne fut qu’alors, nourri du malheur de Linda, qu’il goûta un peu de ce bonheur que, trois ans auparavant, il avait eu l’illusion de trouver à bon marché en Californie.

37

Los Angeles, 1926

« Il faut qu’on fasse quelque chose avec tes horribles cheveux. Maintenant tu n’es plus une gamine, tu es une femme, ne l’oublie pas ! lui avait dit sa mère ce matin-là. Je t’emmène chez mon coiffeur !

— Oui, maman, avait répondu Ruth, assise devant la fenêtre de sa chambre qui donnait sur la piscine de leur villa de Holmby Hills.

— Je veux que tu sois parfaite ! avait ajouté sa mère.

— Oui, maman » avait répondu Ruth machinalement, d’une voix monocorde, sans quitter du regard les huit statues de style néo-classique qui entouraient la piscine. Trois pour les deux longueurs, une au milieu des deux côtés plus courts et arrondis.

« Et ce soir, efforce-toi de sourire ! avait poursuivi sa mère. C’est une soirée importante pour ton père, tu le sais bien.

— Oui, maman » avait dit Ruth pour la troisième fois. Et elle était restée immobile.

Alors sa mère l’avait prise par le bras :

« Eh bien, qu’est-ce que tu attends ? »

Sans mot dire, Ruth s’était levée, était sortie de la pièce, avait suivi sa mère dans le grand escalier de la villa jusqu’à la majestueuse entrée en marbre italien, et puis elle était montée dans la nouvelle Hispano-Suiza H6C, qui avait remplacé la H6B qu’ils avaient autrefois à New York.

Arrivée chez le coiffeur, elle s’était assise sur un fauteuil, dans une cabine privée, et avait laissé une jeune femme peroxydée lui enfiler une blouse, tandis que sa mère et Auguste — le coiffeur au nom français — décidaient quoi faire de ses cheveux.

Puis Auguste avait regardé le reflet de Ruth dans le miroir :

« Tu seras magnifique, ce soir ! » lui avait-il dit.

Ruth n’avait pas répondu.

Auguste, légèrement vexé, s’était à nouveau tourné vers sa mère :

« Et quelle couleur pour les ongles, madame ? »

Le regard de Mme Isaacson était allé au doigt amputé de Ruth :

« Elle mettra des gants » avait-elle répondu d’un ton glacial. Et puis elle était partie.

Ruth était restée immobile, comme si elle ne comprenait rien à ce qui lui arrivait. Si on lui disait de redresser la tête elle la redressait, si on lui disait de se tourner elle se tournait. Quand on lui demandait si l’eau était trop froide elle répondait non, quand on lui demandait si elle était trop chaude elle répondait non, toujours du même ton distrait. Elle était là mais sans y être. Rien ne lui importait. Elle ne ressentait rien.

Parce que Ruth, depuis bientôt trois ans, parvenait à ne plus rien sentir.

On aurait dit qu’elle était retournée dans ce train qui l’emportait loin de New York. Aussitôt arrivée à Los Angeles, elle avait commencé à attendre que Christmas lui écrive. Elle avait concentré toute son attention, toutes ses pensées et toutes ses émotions sur sa vie passée. Et elle avait vécu dans l’espoir que Christmas, le gentil sorcier du Lower East Side qu’elle avait été prête à embrasser sur leur banc de Central Park, serait son présent et son futur. Mais Christmas avait disparu. Dès qu’elle était arrivée au Beverly Hills Hotel, Ruth lui avait écrit au 320 Monroe Street. Aucune réponse. Elle lui avait écrit quand ils avaient emménagé dans la villa de Holmby Street. Toujours aucune réponse. Mais Ruth avait attendu. Christmas ne la trahirait jamais, se répétait-elle. Néanmoins, jour après jour, sa certitude s’amenuisait. Jusqu’à ce qu’un matin, au réveil, elle finisse par ranger l’horrible cœur laqué de rouge au fond d’un tiroir.

Et alors, en refermant ce tiroir, elle avait entendu un petit crac dans sa tête. Un bruit à peine perceptible, et pourtant net.

Mais elle avait attendu quand même. Sans plus espérer. Or, l’espoir la quittant, sa tête s’était remplie d’idées que, pendant longtemps, la présence de Christmas avait réussi à étouffer. Quand Ruth s’était rendu compte qu’elle attendait que Bill disparaisse de ses cauchemars, il était trop tard pour que cela cesse. Et quand elle s’était rendu compte qu’elle attendait que la blessure laissée par la mort du grand-père Saul guérisse, il était trop tard. Et tout à coup, l’attente s’était transformée en angoisse. Or, elle n’avait pas d’armes pour combattre cette angoisse croissante. Il lui arrivait de se retrouver soudain pantelante, comme si elle avait trop couru, alors qu’elle était simplement assise à sa place, dans le lycée huppé qu’elle fréquentait. Ou bien elle se surprenait elle-même les yeux écarquillés, comme face à quelque horreur, bien qu’elle ne fasse que regarder le tableau où un professeur inscrivait à la craie les points saillants de la leçon. D’autres fois encore, elle avait l’impression qu’une déflagration terrifiante lui faisait exploser les tympans, tandis qu’il s’agissait simplement de la voix d’un camarade l’invitant à une fête. On aurait dit que le monde entier avait pris des couleurs, des saveurs, des odeurs et des sons qui étaient simplement trop violents pour elle.

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