Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
— Bizarre, avait commenté la veuve Ciccone.
— Pourquoi ?
— Parce qu’à Los Angeles, tout le monde veut faire du cinéma.
— Pas moi.
— Dommage, vous êtes bel homme…, avait souri la femme. Si vous voulez, vous pouvez m’appeler Beverly, Mister Fennore. Ou simplement Bev.
— D’accord.
— Alors je t’appellerai Cochrann…, avait-elle dit. Ou, parce que c’est plus facile, Cock ! »
Et elle avait ri avec malice, portant une main à sa bouche.
Bill n’avait pas ri. Il ne trouvait jamais cela amusant, les femmes qui jouaient les catins.
« Où y a-t-il une banque ? lui avait-il demandé.
— À deux blocks d’ici. Le directeur est un ami…, enfin, il me connaît. Dis-lui que c’est moi qui t’envoie, Cock ! »
La veuve avait quitté l’appartement en tortillant son énorme derrière, qui avait peut-être été une des causes de la mort rapide de Tony Ciccone.
Bill avait fermé la porte et examiné tranquillement son logement. Les murs étaient sales et, ici ou là, des taches rectangulaires plus claires entourées de noir indiquaient là où des reproductions avaient dû être accrochées autrefois.
Le lendemain, il avait effectué un dépôt de deux mille dollars à l’American Saving Bank, avait gardé soixante-dix-sept dollars en poche et acheté un pinceau et deux pots de peinture blanche. Puis il était retourné au Palermo et avait repeint ses murs. Cette nuit-là, l’odeur de l’appartement avait été tellement insupportable que Bill avait dormi fenêtres grandes ouvertes en écoutant les bruits de Los Angeles, allongé dans son lit.
Presque tous les locataires du Palermo Apartment House rêvaient de cinéma. La fille de l’appartement numéro cinq, en face de celui de Bill, avait de longues boucles châtains qu’elle entretenait amoureusement depuis qu’Olive Thomas était morte, en 1920. Cette fille, Leslie Bizzard (« Mais mon nom d’artiste, c’est Leslie Bizz » avait-elle confié à Bill), était persuadée que Hollywood avait besoin d’une actrice pour remplacer la petite reine de The Flapper, qui s’était suicidée à Paris avec une dose mortelle de poison (« Du chlorure de mercure en granules » avait-elle précisé), après avoir été impliquée dans des scandales de drogue. Six années s’étaient écoulées depuis la disparition d’Olive Thomas, mais Leslie n’avait jamais cessé de soigner ses boucles châtains qui, d’après elle, la faisaient ressembler de manière stupéfiante à la vedette disparue et allaient faire son succès. « Mais il faut de la patience ! » avait-elle confié à Bill. Entre-temps, elle était vendeuse dans un magasin de vêtements. Et elle attendait.
Au numéro sept vivait Alan Rush, un vieux goutteux que tous les locataires respectaient parce qu’il avait été figurant dans deux superproductions de Cecil B. DeMille.
Au numéro huit il y avait un jeune éphèbe, Sean Lefebre, un danseur de corps de ballet qui faisait du théâtre et, à l’occasion, du cinéma aussi. Bill avait éprouvé une immédiate répulsion envers ce bellâtre blafard. Et quand il l’avait vu rentrer chez lui un soir, serré contre un autre homme et donnant libre cours à des effusions amoureuses, il avait compris la raison de son dégoût. Le lendemain, il avait dénoncé l’homosexuel à la patronne du Palermo Apartment House, d’un air dégoûté. Mais la veuve Ciccone lui avait ri au nez : « Los Angeles est plein de pédales, mon trésor ! s’était-elle exclamée. Il va falloir t’y habituer, Cock ! »
Au numéro quatorze vivait un gros rustaud, Trevor Lavender, accessoiriste à la Fox Film Corporation, qui méprisait les « artistes ». Tous, sans exception. Parce que c’étaient des faibles, disait-il.
Dans l’appartement numéro seize vivait Clarisse Horton, une femme de quarante ans, coiffeuse dans les studios de la Paramount qui élevait seule son fils Jack — sept ans à l’époque de l’arrivée de Bill —, fruit d’une aventure occasionnelle avec une mystérieuse star du cinéma, dont Clarisse n’avait jamais voulu révéler le nom. D’après sa mère, Jack allait devenir une vedette de music-hall, et c’est pourquoi elle l’entraînait au chant. Il interprétait éternellement la même chanson pleine de pathos. C’était l’histoire d’un enfant dont la mère s’était enfuie, une nuit, en l’abandonnant : Jack écartait les bras, le visage triste et ébahi tourné vers l’horizon, suivant le voyage imaginaire de sa mère et se demandant — c’étaient les paroles de la chanson — ce qui allait lui arriver. Puis il se répondait à lui-même qu’elle rejoindrait peut-être toutes les mères qui avaient abandonné leurs enfants, et là elle aurait des remords et reviendrait, ainsi que toutes les autres mères — « À la recherche du bonheur » disait la dernière strophe de la chanson.
Mais ce bonheur, au fur et à mesure que le temps passait, Bill n’en trouvait nulle trace. Ni dans sa vie ni dans celle des autres. Tout cela n’était que de la poudre aux yeux.
Bill passait de plus en plus de temps à dormir. Ruth ne le tourmentait plus. Les cauchemars avaient disparu. Son sommeil devenait léthargique, lourd, pesant. Il se réveillait plus fatigué et ensommeillé que la veille au soir. Il bâillait en permanence et passait souvent des journées entières en pyjama, sans se raser ni se laver. Au début, il croyait agir ainsi parce que c’était comme ça qu’il avait toujours imaginé la vie des riches. Une vie sans obligations, sans horaires, sans réveils forcés. Une vie de fainéantise totale. Pendant un temps, il avait connu, sinon le bonheur, du moins une sorte de contentement. Mais ensuite, cette habitude s’était peu à peu transformée en apathie. Et l’apathie avait apporté avec elle une forme de dépression. Son insatisfaction était telle — une insatisfaction enfouie, pas encore métabolisée — qu’il n’éprouvait plus aucun intérêt pour tout ce qui l’entourait, et qu’il restait cloué encore plus longtemps sur le canapé-lit, qu’il ne refermait jamais plus. Semaine après semaine, son compte à l’American Saving Bank s’asséchait. Et, semaine après semaine, Bill repoussait le problème. Mais, désormais, il savait qu’il n’était plus riche. Il devait épargner sur tout. À commencer par la nourriture. Au début, il allait toujours manger dans un petit restaurant mexicain à La Brea. Ensuite, il était passé à un kiosque à sandwiches au fond de Pico Boulevard : il garait sa Ford au coin de la speedway, s’allongeait sur le sable tiède et mangeait, le regard errant sur l’océan. Mais il avait bientôt dû renoncer aux sandwiches aussi, et il se servait de moins en moins de sa Tin Lizzie parce qu’il devait économiser sur l’essence. Il commença à s’acheter de la nourriture dans un petit magasin hispanique, et il préparait ses repas seul. La veuve Ciccone ne faisait plus sa catin, remarqua Bill. Et elle cessa de l’appeler Cock.
Or, plus Bill se restreignait, plus sa rage d’autrefois le reprenait. Et, avec cette colère, il commença progressivement à se retrouver lui-même. Mais cette colère lui instilla aussi un nouveau sentiment : l’envie. Une envie dévorante pour la richesse qui passait près de lui, à chaque coin de rue. Il ne vit plus les crève-la-faim comme lui et ne remarqua plus les autres locataires du Palermo, avec leurs misères quotidiennes. Il passait la plupart du temps sur Sunset Boulevard, à épier les villas ou à reluquer les voitures de luxe qui défilaient en l’ignorant totalement, lui comme le reste de l’humanité, qui comptait pour des prunes. Ainsi avait-il examiné de près la Pierce-Arrow à vingt-cinq mille dollars qui avait appartenu à Roscoe Fatty Arbuckle, la McFarlan couleur bleu cobalt qui avait été celle de Wally Reid avant qu’il ne meure dans un asile, la Voisin de tourisme de Valentino avec son bouchon de radiateur en forme de cobra enroulé, la Kissel rouge de Clara Bow, la Pierce-Arrow jaune canari et la Rolls Royce blanche — avec chauffeur en livrée — de Mae Murray, la Packard violette d’Olga Petrova et la Lancia de Gloria Swanson avec son intérieur léopard, qui laissait sur son passage un parfum de Shalimar. Alors sa vieille Ford lui avait donné la nausée, tellement elle était laide, insignifiante et ridicule. Et c’était là, sur Sunset Boulevard, qu’il avait compris que tous ces foutus riches avaient quelque chose qu’il aurait voulu avoir. Et, jour après jour, l’envie l’avait aveuglé, au point qu’il avait fini par se persuader que tout le monde, sans exception, avait quelque chose de plus que lui, pas seulement les riches.