Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
- Автор: Земмур Эрик
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- Жанр: Публицистика
Электронная книга - «Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)». Краткое содержание книги:
Les politiques continuèrent à gloser sur la « valeur travail » sans saisir que le chômage de masse l’avait anéantie ; sans comprendre que l’assistanat avait brisé les cultures séculaires du labeur et de la méritocratie, qu’avaient tour à tour forgées et renforcées le vieux fonds paysan, la solidarité ouvrière, et la République scolaire de Jules Ferry, pour transformer toute une partie de la population en machines à calculer des « droits », jonglant avec les salaires et les allocations, alternant périodes d’« activité » et de « chômage », calculs complexes des failles de la loi dans une recherche savante de son seul intérêt immédiat. Les politiques dénoncèrent sans relâche les méfaits de « l’assistanat » en se félicitant sans le dire de son efficacité pour garantir la paix sociale.
1989
14 juillet 1989
La défaite de la « Grande Nation » (I)
Et une locomotive à vapeur surgit sous l’Arc de triomphe, longue de 23 mètres de long, faite de liège, de plastique et de bois, fumante et hoquetante, conduite par un sosie de Jean Gabin dans La Bête humaine. C’était le clou du spectacle voulu par Jean-Paul Goude qui, pour commémorer le bicentenaire de la Révolution française, fit défiler sur les Champs-Élysées l’humanité tout entière, ou plutôt l’humanité telle que la voyait son cerveau de publicitaire parisien en vogue à la fin du XXe siècle : tommies britanniques de la guerre de 1914, orchestres de jazz, danseurs de moonwalking comme Michael Jackson, Israéliens et Palestiniens embarqués sur un même chariot, cent cinquante percussionnistes guinéens frappant des pyramides de bidons métalliques, attelages de zèbres, femmes géantes habillées de robes corolles, Russes pop…
Le publicitaire avait vu grand (grandiloquent, diront certains), cher (on le lui reprochera), génial et branché pour les uns, mégalomane et ridicule pour les autres.
Pour cette célébration de la Révolution française, il ne manquait rien sauf l’histoire de la Révolution française. Pas le moindre sans-culotte à bonnet phrygien, ni aristocrate poudré, ni fourche, ni tête sur une pique, ni guillotine au milieu des zèbres et des éléphants.
Goude se montrait – sans le vouloir ni le savoir sans doute – un bon reflet de son milieu et de son époque : il ne gardait de la Révolution française que le message des droits de l’homme. D’où sa succession de tableaux qui avait l’ambition de montrer la planète dans sa diversité (encore un mot d’époque voué à un grand destin). On pouvait considérer que c’était là une ultime fidélité aux héros qui avaient commencé la Révolution en 1789, et avaient rédigé une Déclaration des droits à destination de tous les hommes. Deux siècles plus tard, on n’avait conservé que l’ambition universaliste ; on avait vu dans cette générosité française notre supériorité sur la Révolution britannique ou même la Déclaration d’indépendance américaine qui nous avaient précédés, mais avaient confiné l’espace de la Liberté aux peuples anglo-saxons.
Notre temps n’avait plus le recul d’un Mirabeau notant, sarcastique, qu’aucun des rédacteurs de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen « n’avait pensé à déclarer les droits des Cafres ni ceux des Esquimaux, pas même ceux des Danois ni des Russes ».
En revanche, l’histoire de la Révolution, pleine de bruit et de fureur, de massacres, voire de génocide, de guerres et d’occupations militaires de l’Europe, faisait tache dans ce récit que nous avions réécrit sous les oripeaux du pacifisme et du cosmopolitisme.
Même « La Marseillaise » – surtout elle ? – apparaissait alors comme un hymne sanguinaire défendant sauvagement contre « ces féroces soldats qui viennent jusque dans nos bras égorger nos fils et nos compagnes… » une terre natale que nos progressistes rêvaient d’ouvrir à tous les « citoyens du monde ». Dix ans plus tôt, Serge Gainsbourg avait paré « La Marseillaise » de Rouget de Lisle des atours des rythmes reggae pour confier notre geste révolutionnaire aux peuples du Sud qui la méritaient bien plus que nous. Afin d’éradiquer le caractère belliqueux de notre hymne national, et surtout cet insupportable ancrage quasi barrésien dans une terre et des morts, Goude drapa de tricolore la cantatrice Jessye Norman qui avait le grand mérite (outre sa voix sublime) d’être étrangère et noire.
Ce fut un moment rare de liesse et d’autosatisfaction où la France plastronnait, se pavanait, riait de se voir si belle dans ce miroir qu’elle se tendait, mère de la Liberté dans le monde, grande institutrice des peuples en route vers leur émancipation, destin qu’avait rêvé pour elle Victor Hugo en substitut de la domination impériale sur l’Europe perdue à Waterloo.
Cet effacement méthodique de tout ce que la Révolution avait eu de patriotique – comme un criminel efface les traces de son forfait – était le reflet d’une idée révolutionnaire en crise. Depuis les années 1980, le discrédit croissant des régimes communistes avait entraîné par ricochet le reflux des thèses marxistes-léninistes et des gardiens du temple de l’historiographie française, les Mathiez, Aulard, Soboul, qui avaient fait de son versant jacobin et robespierriste le cœur battant de la Révolution. Cette revanche de 89 sur 93, des droits de l’homme sur la « vertu », du cosmopolitisme sur le patriotisme, de la Liberté sur l’Égalité, de Voltaire sur Rousseau, de Mme Roland sur Robespierre, porte alors le nom et le visage (très médiatisé) de François Furet. Revenu de ses engagements communistes de jeunesse, le brillant historien ne s’arrête pas, comme nombre des apostats en religion marxiste, aux errements sanguinaires du stalinisme, mais, se souvenant sans doute que Trotski et Lénine admiraient la Révolution française et en particulier la période de la Terreur, traque sans pitié les sources du totalitarisme dans sa matrice robespierriste.
L’ancien marxiste prenait ainsi place dans le panthéon libéral des Burke, Constant, Tocqueville ou Guizot qui avaient rejeté les dérives terroristes de la grande Révolution. Politiquement, sa mutation conduira Furet sur les rivages centristes, voire du centre droit, où il plantera, avec ses amis Pierre Rosanvallon et Jacques Julliard, le décor d’une République du centre, libérale, modérée et européenne, qui chassait l’État et la nation du paysage hexagonal. Et c’est sur cette ligne – la « France unie » est la version publicitaire et politicienne de la « République du centre » – que François Mitterrand, vampirisant le programme de Raymond Barre, et rejetant artificiellement son adversaire Jacques Chirac dans les limbes de l’extrême droite libérale, xénophobe et quasi factieuse, s’était fait réélire en 1988 sans coup férir.