L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
Janvier etait arrive, un sale temps, humide et froid. Maman Coupeau, qui avait tousse et etouffe tout decembre, dut se coller dans le lit, apres les Rois. C'etait sa rente; chaque hiver, elle attendait ca. Mais, cet hiver, autour d'elle, on disait qu'elle ne sortirait plus de sa chambre que les pieds en avant; et elle avait, a la verite, un fichu rale qui sonnait joliment le sapin, grosse et grasse pourtant, avec un oeil deja mort et la moitie de la figure tordue. Bien sur, ses enfants ne l'auraient pas achevee; seulement, elle trainait depuis si longtemps, elle etait si encombrante, qu'on souhaitait sa mort, au fond, comme une delivrance pour tout le monde. Elle-meme serait beaucoup plus heureuse, car elle avait fait son temps, n'est-ce pas? et quand on a fait son temps, on n'a rien a regretter. Le medecin, appele une fois, n'etait meme pas revenu. On lui donnait de la tisane, histoire de ne pas l'abandonner completement. Toutes les heures, on entrait voir si elle vivait encore. Elle ne parlait plus, tant elle suffoquait; mais, de son oeil reste bon, vivant et clair, elle regardait fixement les personnes; et il y avait bien des choses dans cet oeil-la, des regrets du bel age, des tristesses a voir les siens si presses de se debarrasser d'elle, des coleres contre cette vicieuse de Nana qui ne se genait plus, la nuit, pour aller guetter en chemise par la porte vitree.
Un lundi soir, Coupeau rentra paf. Depuis que sa mere etait en danger, il vivait dans un attendrissement continu. Quand il fut couche, ronflant a poings fermes, Gervaise tourna encore un instant. Elle veillait maman Coupeau une partie de la nuit. D'ailleurs, Nana se montrait tres brave, couchait toujours aupres de la vieille, en disant que, si elle l'entendait mourir, elle avertirait bien tout le monde. Cette nuit-la, comme la petite dormait et que la malade semblait sommeiller paisiblement, la blanchisseuse finit par ceder a Lantier, qui l'appelait de sa chambre, ou il lui conseillait de venir se reposer un peu. Ils garderent seulement une bougie allumee, posee a terre, derriere l'armoire. Mais, vers trois heures, Gervaise sauta brusquement du lit, grelottante, prise d'une angoisse. Elle avait cru sentir un souffle froid lui passer sur le corps. Le bout de bougie etait brule, elle renouait ses jupons dans l'obscurite, etourdie, les mains fievreuses. Ce fut seulement dans le cabinet, apres s'etre cognee aux meubles, qu'elle put allumer une petite lampe. Au milieu du silence ecrase des tenebres, les ronflements du zingueur mettaient seuls deux notes graves. Nana, etalee sur le dos, avait un petit souffle, entre ses levres gonflees. Et Gervaise, ayant baisse la lampe qui faisait danser de grandes ombres, eclaira le visage de maman Coupeau, la vit toute blanche, la tete roulee sur l'epaule, avec les yeux ouverts. Maman Coupeau etait morte.
Doucement, sans pousser un cri, glacee et prudente, la blanchisseuse revint dans la chambre de Lantier. Il s'etait rendormi. Elle se pencha, en murmurant:
--Dis donc, c'est fini, elle est morte.
Tout appesanti de sommeil, mal eveille, il grogna d'abord:
-Fiche-moi la paix, couche-toi... Nous ne pouvons rien lui faire, si elle est morte.
Puis, il se leva sur un coude, demandant:
-Quelle heure est-il?
-Trois heures.
-Trois heures seulement! Couche-toi donc. Tu vas prendre du mal... Lorsqu'il fera jour, on verra.
Mais elle ne l'ecoutait pas, elle s'habillait completement. Lui, alors, se recolla sous la couverture, le nez contre la muraille, en parlant de la sacree tete des femmes. Est-ce que c'etait presse d'annoncer au monde qu'il y avait un mort dans le logement? Ca manquait de gaiete au milieu de la nuit, et il etait exaspere de voir son sommeil gate par des idees noires. Cependant, quand elle eut reporte dans sa chambre ses affaires, jusqu'a ses epingles a cheveux, elle s'assit chez elle, sanglotant a son aise, ne craignant plus d'etre surprise avec le chapelier. Au fond, elle aimait bien maman Coupeau, elle eprouvait un gros chagrin, apres n'avoir ressenti, dans le premier moment, que de la peur et de l'ennui, en lui voyant choisir si mal son heure pour s'en aller. Et elle pleurait toute seule, tres fort dans le silence, sans que le zingueur cessat de ronfler; il n'entendait rien, elle l'avait appele et secoue, puis elle s'etait decidee a le laisser tranquille, en reflechissant que ce serait un nouvel embarras, s'il se reveillait. Comme elle retournait aupres du corps, elle trouva Nana sur son seant, qui se frottait les yeux. La petite comprit, allongea le menton pour mieux voir sa grand'mere, avec sa curiosite de gamine vicieuse; elle ne disait rien, elle etait un peu tremblante, etonnee et satisfaite en face de cette mort qu'elle se promettait depuis deux jours, comme une vilaine chose, cachee et defendue aux enfants; et, devant ce masque blanc, aminci au dernier hoquet par la passion de la vie, ses prunelles de jeune chatte s'agrandissaient, elle avait cet engourdissement de l'echine dont elle etait clouee derriere les vitres de la porte, quand elle allait moucharder la ce qui ne regarde pas les morveuses.
-Allons, leve-toi, lui dit sa mere a voix basse. Je ne veux pas que tu restes.
Elle se laissa couler du lit a regret, tournant la tete, ne quittant pas la morte du regard. Gervaise etait fort embarrassee d'elle, ne sachant ou la mettre, en attendant le jour. Elle se decidait a la faire habiller, lorsque Lantier, en pantalon et en pantoufles, vint la rejoindre; il ne pouvait plus dormir, il avait un peu honte de sa conduite. Alors, tout s'arrangea.
-Qu'elle se couche dans mon lit, murmura-t-il. Elle aura de la place.
Nana leva sur sa mere et sur Lantier ses grands yeux clairs, en prenant son air bete, son air du jour de l'an, quand on lui donnait des pastilles de chocolat. Et on n'eut pas besoin de la pousser, bien sur; elle trotta en chemise, ses petons nus effleurant a peine le carreau; elle se glissa comme une couleuvre dans le lit, qui etait encore tout chaud, et s'y tint allongee, enfoncee, son corps fluet bossuant a peine la couverture. Chaque fois que sa mere entra, elle la vit les yeux luisants dans sa face muette, ne dormant pas, ne bougeant pas, tres rouge et paraissant reflechir a des affaires.
Cependant, Lantier avait aide Gervaise a habiller maman Coupeau; et ce n'etait pas une petite besogne, car la morte pesait son poids. Jamais on n'aurait cru que cette vieille-la etait si grasse et si blanche. Ils lui avaient mis des bas, un jupon blanc, une camisole, un bonnet; enfin son linge le meilleur. Coupeau ronflait toujours, deux notes, l'une grave, qui descendait, l'autre seche, qui remontait; on aurait dit de la musique d'eglise, accompagnant les ceremonies du vendredi saint. Aussi, quand la morte fut habillee et proprement etendue sur son lit, Lantier se versa-t-il un verre de vin, pour se remettre, car il avait le coeur a l'envers. Gervaise fouillait dans la commode, cherchant un petit crucifix en cuivre, apporte par elle de Plassans; mais elle se rappela que maman Coupeau elle-meme devait l'avoir vendu. Ils avaient allume le poele. Ils passerent le reste de la nuit, a moitie endormis sur des chaises, achevant le litre entame, embetes et se boudant, comme si c'etait de leur faute.