Pot-bouille
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #10
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Pot-bouille». Краткое содержание книги:
Et elle ne montra meme pas son etonnement, lorsqu'elle apercut Theophile. D'ailleurs, celui-ci demeurait tres raide, en homme qui venait pour un autre. Auguste tenait une histoire prete, repris de honte a l'idee d'instruire sa soeur de son infortune, craignant de l'epouvanter avec son duel. Mais elle ne lui laissa pas le temps de mentir, elle le questionna, de son air tranquille, apres l'avoir regarde.
-Que comptes-tu faire maintenant?
Il tressaillit, rougissant. Tout le monde le savait donc? Et il repondit du ton brave dont il avait deja ferme la bouche a Theophile:
-Me battre, parbleu!
-Ah! dit-elle, pleine de surprise cette fois.
Pourtant, elle ne le desapprouva pas. Cela allait encore augmenter le scandale, mais l'honneur avait des exigences. Elle se contenta de rappeler qu'elle s'etait d'abord opposee a son mariage. On ne devait rien attendre d'une jeune fille qui semblait ignorer tous les devoirs de la femme. Puis, comme Auguste lui demandait ou etait son mari:
-Il voyage, repondit-elle sans hesitation.
Alors, il se desola, car il ne voulait pas agir avant d'avoir consulte Duveyrier. Elle l'ecoutait, sans lacher la nouvelle adresse, refusant de mettre sa famille dans la desunion de son menage. Enfin, elle trouva un expedient, elle lui conseilla d'aller trouver M. Bachelard, rue d'Enghien; peut-etre aurait-il la un renseignement utile. Et elle se retourna vers son piano.
-C'est Auguste qui m'a prie de monter, crut devoir declarer Theophile, muet jusque-la. Veux-tu que je t'embrasse, Clotilde?... Nous sommes tous dans la peine.
Elle lui tendit sa joue froide, en disant:
-Mon pauvre garcon, il n'y a dans la peine que ceux qui s'y mettent. Moi, je pardonne a tout le monde.... Et soigne-toi, tu m'as l'air tres enrhume.
Puis, rappelant Auguste:
-Si ca ne s'arrange pas, previens-moi, car je serais alors bien inquiete.
L'averse battante des notes recommenca, l'enveloppa, la noya; et, au milieu, tandis que la mecanique de ses doigts tapait les gammes en tous les tons, elle s'etait remise a lire gravement la Revue des deux mondes.
En bas, Auguste discuta un instant s'il devait se rendre chez Bachelard. Comment lui dire: "Votre niece m'a trompe?" Enfin, il resolut d'obtenir de l'oncle l'adresse de Duveyrier, sans le mettre au courant de l'histoire. Tout fut regle: Valerie garderait le magasin, pendant que Theophile surveillerait la maison, jusqu'au retour de son frere. Celui-ci avait envoye chercher un fiacre, et il partait, quand Saturnin, disparu depuis un moment, remonta du sous-sol, avec un grand couteau de cuisine, qu'il brandissait, en criant:
-Je le saignerai!... je le saignerai!
Ce fut une nouvelle alerte. Auguste, tres pale, sauta precipitamment dans le fiacre, tira la portiere. Et il disait:
-Il a encore un couteau! Ou les trouve-t-il donc, tous ces couteaux!... Je t'en prie, Theophile, renvoie-le, tache qu'il ne soit plus la, quand je reviendrai.... Comme si ce n'etait pas deja assez malheureux pour moi, ce qui m'arrive!
Le garcon de magasin maintenait le fou par les epaules. Valerie avait donne l'adresse au cocher. Mais ce cocher, un gros homme tres sale, le visage sang de boeuf, ivre de la veille, ne se pressait pas, s'installait, ramassait les guides.
-A la course, bourgeois? demanda-t-il d'une voix enrouee.
-Non, a l'heure, et rondement. Il y aura un bon pourboire.
Le fiacre s'ebranla. C'etait un vieux landau, immense et malpropre, qui avait un balancement inquietant, sur ses ressorts fatigues. Le cheval, une grande carcasse blanche, marchait au pas avec une depense de force extraordinaire, le cou branlant, les jambes hautes. Auguste regarda sa montre: il etait neuf heures. A onze heures, le duel pouvait etre decide. La lenteur du fiacre l'irrita d'abord. Puis, une somnolence l'engourdit peu a peu; il n'avait pas ferme l'oeil de la nuit, et cette voiture lamentable l'attristait. Quand il se trouva seul, berce la dedans, assourdi par un tapage de glaces felees, la fievre qui le soutenait devant sa famille depuis le matin, se calma. Quelle aventure stupide tout de meme! Et sa face devint grise, il prit entre les mains sa tete, qui le faisait beaucoup souffrir.
Rue d'Enghien, ce fut un nouvel ennui. D'abord, la porte du commissionnaire en marchandises etait tellement encombree de camions, qu'il manqua se faire ecraser; ensuite, il tomba, au milieu de la cour vitree, sur une bande d'emballeurs clouant violemment des caisses, et dont pas un ne put dire ou etait Bachelard. Les coups de marteau lui fendaient le crane, il allait pourtant se resoudre a attendre l'oncle, lorsqu'un apprenti, apitoye par son air de souffrance, vint couler a son oreille une adresse: mademoiselle Fifi, rue Saint-Marc, au troisieme etage. Le pere Bachelard devait y etre.
-Vous dites? demanda le cocher qui s'etait endormi.
-Rue Saint-Marc, et un peu plus vite, si c'est possible.
Le fiacre reprit son train d'enterrement. Sur le boulevard, il se fit accrocher par un omnibus. Les panneaux craquaient, les ressorts jetaient des cris plaintifs, une melancolie noire envahissait de plus en plus le mari en quete de son temoin. On arriva pourtant rue Saint-Marc.
Au troisieme, une petite vieille, blanche et grasse, ouvrit la porte. Elle semblait tres emotionnee, elle fit entrer Auguste tout de suite, quand il eut demande M. Bachelard.
-Ah! monsieur, vous etes de ses amis bien sur. Tachez donc de le calmer. Il a eu tout a l'heure une contrariete, ce pauvre cher homme.... Vous me connaissez sans doute, il a du vous parler de moi: je suis mademoiselle Menu.
Auguste, effare, se trouva dans une etroite piece donnant sur la cour, ayant la proprete et le calme profond d'un interieur de province. On y sentait le travail, l'ordre, la purete d'une existence heureuse de petites gens. Devant un metier a broder, ou une etole de pretre etait tendue, une jeune fille blonde, jolie, l'air candide, pleurait a chaudes larmes; tandis que l'oncle Bachelard, debout, le nez enflamme, les yeux saignants, bavait de colere et de desespoir. Il etait si bouleverse, que l'entree d'Auguste ne parut pas le surprendre. Immediatement, il le prit a temoin, et la scene continua.
-Voyons, vous, monsieur Vabre, qui etes un honnete homme, qu'est-ce que vous diriez a ma place?... J'arrive ici, ce matin, plus tot que de coutume; j'entre dans sa chambre avec mon sucre du cafe et trois pieces de quatre sous, pour lui faire une surprise; et je la trouve couchee avec ce cochon de Gueulin!... Non, la, franchement, qu'est-ce que vous diriez?
Auguste, plein d'embarras, devint tres rouge. Il avait d'abord cru que l'oncle connaissait son infortune et se fichait de lui. Mais ce dernier ajoutait, sans meme attendre une reponse:
-Ah! tenez, mademoiselle, vous ne vous doutez pas de ce que vous avez fait! Moi qui redevenais jeune, qui etais si heureux d'avoir trouve un coin gentil, ou je me reprenais a croire au bonheur!... Oui, vous etiez un ange, une fleur, enfin quelque chose de frais qui me consolait d'un tas de sales femmes.... Et voila que vous couchez avec ce cochon de Gueulin!
Une emotion vraie l'etreignait a la gorge, sa voix se brisait dans des accents de profonde douleur. Tout croulait, et il pleurait la perte de l'ideal, avec les hoquets d'un reste d'ivresse.
-Je ne savais pas, mon oncle, begaya Fifi, dont les sanglots redoublaient devant ce spectacle pitoyable; non, je ne savais pas que ca vous causerait tant de peine.
Elle n'avait pas l'air de savoir, en effet. Elle gardait ses yeux ingenus, son odeur de chastete, la naivete d'une petite fille incapable encore de distinguer un monsieur d'une dame. La tante Menu, d'ailleurs, jurait qu'au fond elle etait innocente.
-Calmez-vous, monsieur Narcisse. Elle vous aime bien tout de meme.... Moi, je sentais que ca ne vous serait guere agreable. Je lui ai dit: "Si monsieur Narcisse l'apprend, il sera contrarie." Mais ca n'a pas vecu, n'est-ce pas? Ca ignore ce qui fait plaisir et ce qui ne fait pas plaisir.... Ne pleurez donc plus, puisque son coeur est toujours pour vous.