Pot-bouille
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #10
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Pot-bouille». Краткое содержание книги:
Comme ni la petite ni l'oncle ne l'ecoutaient, elle se tourna vers Auguste, elle lui dit a quel point une pareille histoire l'inquietait pour l'avenir de sa niece. C'etait si difficile de caser une jeune fille, d'une facon convenable! Elle, qui avait travaille trente ans chez messieurs Mardienne freres, les brodeurs de la rue Saint-Sulpice, ou l'on pouvait demander des renseignements, savait au prix de quelles privations une ouvriere, a Paris, joignait les deux bouts, quand elle voulait rester honnete. Malgre son bon coeur, bien qu'elle eut recu Fanny des mains de son propre frere, le capitaine Menu, a son lit de mort, elle ne serait jamais arrivee a entretenir la petite avec les mille francs de rente viagere, qui lui permettaient maintenant de lacher l'aiguille. Aussi avait-elle espere mourir tranquille, en la voyant avec monsieur Narcisse. Et pas du tout, voila que Fifi mecontentait son oncle, pour des betises!
-Vous connaissez peut-etre Villeneuve, pres de Lille, dit-elle en finissant. J'en suis. C'est un bourg assez considerable....
Mais Auguste perdait patience. Il lacha la tante, il se tourna vers Bachelard dont le desespoir bruyant se calmait.
-Je venais vous demander la nouvelle adresse de Duveyrier.... Vous devez la connaitre.
-L'adresse de Duveyrier, l'adresse de Duveyrier, balbutia l'oncle. Vous voulez dire l'adresse de Clarisse. Attendez, tout a l'heure.
Et il alla ouvrir la chambre de Fifi. Auguste, tres etonne, en vit sortir Gueulin, que le vieillard y avait enferme a double tour, desirant lui donner le temps de s'habiller et le garder sous la main, pour decider ensuite de son sort. La vue du jeune homme, l'air deconfit, les cheveux encore en desordre, ralluma sa colere.
-Comment! miserable! c'est toi, mon neveu, qui me deshonores!... Tu salis ta famille, tu traines dans la boue mes cheveux blancs!... Ah! tiens! tu finiras mal, nous te verrons un jour en cour d'assises!
Gueulin ecoutait, la tete basse, a la fois gene et furieux. Il murmura:
-Dites donc, l'oncle, vous allez trop loin. Hein? un peu de mesure, je vous prie. Si vous croyez que je trouve ca drole, moi aussi!... Pourquoi m'avez-vous amene chez mademoiselle? Je ne vous le demandais pas. C'est vous qui m'y avez traine. Vous y trainiez tout le monde.
Mais Bachelard, gagne de nouveau par les larmes, continuait:
-Tu m'as tout pris, je n'avais plus qu'elle.... Tu seras la cause de ma mort, et je ne te laisserai pas un sou, pas un sou!
Alors, Gueulin, hors de lui, eclata.
-Fichez-moi la paix! j'en ai assez!... Ah! qu'est-ce que je vous ai toujours dit? les voila, les voila, les embetements du lendemain! Vous voyez comme ca me reussit, pour une fois que j'ai la betise de profiter d'une occasion.... Parbleu! la nuit a ete tres agreable; mais, apres, va te promener! on en a pour la vie a pleurer comme des veaux.
Fifi avait essuye ses larmes. Elle s'ennuyait tout de suite a ne rien faire, elle venait de reprendre son aiguille et brodait son etole, en levant de temps a autre ses grands yeux purs sur les deux hommes, l'air stupefait de leur colere.
-Je suis tres presse, hasarda Auguste. Si vous me donniez cette adresse, la rue et le numero, pas davantage.
-L'adresse, dit l'oncle, attendez, tout de suite.
Et, emporte par son attendrissement qui debordait, il saisit les deux mains de Gueulin.
-Ingrat, je la gardais pour toi, parole d'honneur! Je me disais: S'il est sage, je la lui donne.... Oh! proprement, avec cinquante mille francs de dot.... Et, salaud! tu n'attends pas, tu vas la prendre comme ca, tout d'un coup!
-Non, lachez-moi! dit Gueulin, touche par le bon coeur du vieux. Je sens bien que les embetements vont continuer.
Mais Bachelard l'emmena devant la jeune fille, en demandant a celle-ci:
-Voyons, Fifi, regarde-le: l'aurais-tu aime?
-Si ca pouvait vous faire plaisir, mon oncle, repondit-elle.
Cette bonne reponse acheva de lui crever le coeur. Il se tamponna les yeux, il se moucha, etrangle. Eh bien! on verrait. Il n'avait jamais voulu que la rendre heureuse. Et, brusquement, il renvoya Gueulin.
-Va-t'en.... Je vais reflechir.
Pendant ce temps, la tante Menu avait encore repris Auguste a part, pour lui expliquer ses idees. N'est-ce pas? un ouvrier aurait battu la petite, et un employe se serait mis a lui faire des enfants par-dessus la tete. Avec monsieur Narcisse, au contraire, elle avait la chance de trouver une dot qui lui permettrait de se marier convenablement. Dieu merci! elles appartenaient a une trop bonne famille, jamais la tante n'aurait souffert que la niece se conduisit mal, tombat des bras d'un amant dans ceux d'un autre. Non, elle voulait pour elle une position serieuse.
Gueulin partait, lorsque Bachelard le rappela.
-Baise-la sur le front, je te le permets.
Et il le mit ensuite lui-meme a la porte. Puis, revenant se planter devant Auguste, une main sur le coeur:
-Ce n'est pas une blague, je vous jure ma parole d'honneur que je voulais la lui donner, plus tard.
-Alors, cette adresse? demanda l'autre a bout de patience.
L'oncle parut etonne, comme s'il croyait avoir deja repondu.
-Hein? quoi? l'adresse de Clarisse, mais je ne la sais pas!
Auguste eut un geste d'emportement. Tout s'en melait, on semblait prendre a tache de le rendre ridicule! En le voyant si bouleverse, Bachelard lui soumit une idee: sans doute Trublot savait l'adresse, et l'on pouvait aller le trouver chez son patron, l'agent de change Desmarquay. Meme l'oncle, avec son obligeance de rouleur de trottoirs, offrit a son jeune ami de l'accompagner. Celui-ci accepta.
-Tenez! dit l'oncle a Fifi, apres l'avoir, a son tour, baisee sur le front, voici tout de meme le sucre de mon cafe et trois pieces de quatre sous, pour votre tire-lire. Conduisez-vous bien, en attendant mes ordres.
La jeune fille, modeste, tirait son aiguille avec une application exemplaire. Un rayon de soleil, qui glissait d'un toit voisin, egayait la petite piece, dorait ce coin d'innocence, ou les bruits des voitures n'arrivaient meme pas. Toute la poesie de Bachelard etait remuee.
-Que le bon Dieu vous benisse! monsieur Narcisse, lui dit la tante Menu en le reconduisant. Je suis plus tranquille.... N'ecoutez que votre coeur: il vous inspirera.
Le cocher, une fois encore, s'etait endormi, et il grogna, quand l'oncle lui donna l'adresse de M. Desmarquay, rue Saint-Lazare. Sans doute le cheval dormait aussi, car il fallut une grele de coups de fouet pour le mettre en branle. Enfin, le fiacre roula peniblement.
-C'est dur tout de meme, reprit l'oncle au bout d'un silence. Vous ne pouvez vous imaginer l'effet que ca m'a produit, quand j'ai apercu Gueulin en chemise.... Non, voyez-vous, il faut avoir passe par la.
Et il continua, il appuyait sur les details, sans remarquer le malaise croissant d'Auguste. Enfin, celui-ci, sentant sa position devenir de plus en plus fausse, lui dit pourquoi il etait si presse de trouver Duveyrier.
-Berthe avec ce calicot! cria l'oncle, vous m'etonnez, monsieur!
Et il semblait que son etonnement vint surtout du choix de sa niece. D'ailleurs, apres reflexion, il s'indigna. Sa soeur Eleonore avait bien des reproches a se faire. Il lachait sa famille. Sans doute, il ne se melerait pas de ce duel; mais il le jugeait indispensable.
-Ainsi, moi, tout a l'heure, quand j'ai vu Fifi avec un homme en chemise, ma premiere idee a ete de tout massacrer.... Si vous passiez par la....
Un tressaillement douloureux d'Auguste le fit s'interrompre.
-Ah! c'est vrai, je ne pensais plus.... Mon histoire ne vous semble pas drole.
Un silence regna, le fiacre se balancait melancoliquement. Auguste, dont la flamme s'eteignait a chaque tour de roue, s'abandonnait aux cahots, la mine terreuse, l'oeil gauche barre de migraine. Pourquoi donc Bachelard trouvait-il le duel indispensable? ce n'etait pas son role, de pousser au sang, lui l'oncle de la coupable. Et Auguste avait dans l'oreille la phrase de son frere: "C'est bete, tu vas te faire embrocher", une phrase importune et entetee, qui finissait par etre comme la douleur meme de sa nevralgie. Pour sur, il serait tue, il en avait le pressentiment: cela l'aneantissait dans un attendrissement lugubre. Il se voyait mort, il pleurait sur lui.