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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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Sa tiédeur révolutionnaire au cours de ces dernières journées lui apparut comme une défaillance. Il fut tenté d’en rejeter la responsabilité sur son amour. Il songea brusquement à Jenny, et s’étonna de l’avoir, depuis une heure, si facilement, si totalement, oubliée. Il lui en voulut presque d’exister, de l’attendre, de l’arracher à son enivrante solitude. « Si elle mourait subitement… », songea-t-il. Et, pendant une seconde, livré aux égarements de son imagination, il savoura un mélange amer de chagrin et d’indépendance reconquise…

Cependant, il se hâtait vers le square Saint-Vincent-de-Paul. Et il souriait déjà d’impatience amoureuse, n’attachant même pas assez d’importance à son fol reniement d’une seconde, pour en éprouver du remords.

L’auto d’Antoine n’avait pas quitté depuis dix minutes la rue de l’Université, qu’un ancien fiacre à galerie, terne et poussiéreux comme une chaise à porteurs de musée, s’arrêtait devant la porte cochère.

La jeune fille qui en descendit jeta un regard hésitant sur les palissades, sur la façade repeinte ; puis elle paya le vieux cocher, prit les deux valises qui étaient sur le siège, et s’engagea rapidement sous la voûte.

La concierge, en camisole, parut à la porte de la loge.

— « Ah, mon Dieu ! Mademoiselle Gise ! »

Elle ouvrait des yeux si effarés que Gise comprit qu’un malheur l’attendait.

— « Mais, ma pauvre demoiselle, il n’y a plus personne ! M. Antoine vient juste de partir ! »

— « Partir ? »

— « Rejoindre son régiment ! »

Gise ne répondit rien. Son regard caressant, son regard d’animal fidèle, s’obscurcit. Elle laissa choir ses valises à ses pieds. Sur sa petite figure de métisse, dont le teint était devenu cendreux, la stupeur semblait s’inscrire tout naturellement, trouver des plis tout prêts. (De cette plage anglaise où elle prenait ses vacances avec les pensionnaires de son couvent, elle avait très superficiellement suivi ce qui se passait en Europe. La veille seulement, lorsque les journaux avaient annoncé l’imminence de la mobilisation française, elle avait pris peur, et, n’écoutant aucun avis, sans même revenir à Londres, elle avait gagné Douvres et sauté dans le premier bateau.)

— « Ces messieurs sont tous mobilisés, comme de juste », expliquait la concierge. « Léon nous a quittés hier soir. Victor aussi. Je n’ai plus là-haut qu’Adrienne et Clotilde. »

Le visage de Gise s’éclaira. Adrienne et Clotilde !… Loué soit Dieu ! Tout n’était pas perdu. Ces deux bonnes, qui l’avaient élevée, c’était sa famille, en somme : ce qui lui restait de famille… Elle se redressa avec courage, et, précédée de la concierge qui s’était emparée des valises, elle se dirigea vers l’ascenseur.

— « On a donc tout changé ? » murmura-t-elle.

Cet escalier blanc, cette rampe… Des images, des souvenirs, se succédaient dans son cerveau embrumé par l’insomnie ; et elle se sentait plus dépaysée dans ce décor transformé où elle cherchait en vain des points de repère, qu’elle ne l’eût été dans un immeuble tout à fait inconnu.

Une demi-heure plus tard, en peignoir de cretonne à fleurs, les pieds dans des pantoufles, elle était installée, avec les deux bonnes, dans la vaste salle à manger d’Antoine, devant le chocolat fumant et les rôties beurrées de son enfance. Accoudée à la table, elle remuait sa cuillère dans sa tasse, et cédait puérilement au bien-être de la minute présente. Son esprit n’avait jamais été particulièrement vif ; et son existence en Angleterre, dans cette annexe conventuelle où toute activité se trouvait limitée par la règle, n’avait pas développé en elle le goût des initiatives.

Quand elle s’abandonnait ainsi, les épaules rondes, les seins lourds, les traits détendus, elle perdait subitement tout le charme de sa jeunesse. Ce n’était plus « Nigrette », la sauvageonne, mais une quelconque esclave de couleur, au corps appesanti, aux lèvres épaisses, au large regard inexpressif, courbée sous l’acceptation fataliste des races serves.

L’arrivée de Gise offrait au désarroi des deux sœurs une diversion providentielle. Assises de chaque côté de la jeune fille, elles bavardaient à qui mieux mieux, pleurant et souriant tour à tour. Elles lui donnaient d’abondantes nouvelles de sa tante, Mlle de Waize, à laquelle, par acquit de conscience, elles continuaient à porter des bananes et des berlingots, tous les mois, le dimanche, à l’Asile de l’Âge mûr. Clotilde ne cachait pas que la vieille demoiselle « battait la breloque » ; qu’elle ne s’intéressait plus à rien, si ce n’était aux menus incidents de l’hospice ; qu’elle accueillait parfois les deux visiteuses sans aménité, comme des étrangères importunes dont les intentions étaient suspectes ; et qu’elle les congédiait généralement bien avant l’heure de la clôture du parloir, pour ne pas manquer sa partie de bésigue.

Gise écoutait, les paupières gonflées de larmes. Elle soupira :

— « J’irai la voir avant de repartir. »

— « Repartir ? »

Les deux bonnes se récrièrent. Elles étaient bien résolues à dissuader Gise de retourner en Angleterre ; M. Antoine leur avait laissé de l’argent pour plusieurs mois. Adrienne imaginait déjà et décrivait avec complaisance ce que serait leur vie à trois. Elle étourdit la jeune fille de ses projets. Elle avait découpé dans un journal du matin un Appel aux femmes de France qui veulent contribuer à la défense de la Patrie. Les occasions de se dévouer, d’être utiles, ne manquaient pas ! Garderies pour les enfants des mobilisés, agences de distribution de lait pour les nourrissons, préparation d’objets de pansement, manutentions pour la confection des uniformes, etc. Chacun se devait à la défense nationale ! L’embarras, c’était de choisir.

Gise souriait, tentée. Rien ne la pressait de repartir. En France, elle pouvait, en effet, se rendre utile…

Ni la concierge ni les deux bonnes n’avaient songé à prononcer le nom de Jacques. Gise croyait Jacques en Suisse, et n’avait pas eu l’idée de poser des questions. Elle apprit seulement le surlendemain, au hasard d’un bavardage de Clotilde, qu’il se trouvait à Paris le jour de son arrivée. Mais, si elle avait été avertie plus tôt, l’eût-elle retrouvé ? Personne n’avait son adresse. Et, même, eût-elle cherché à le revoir ?

LXXIV

Dans l’escalier de l’Étendard, avant même d’avoir atteint le palier, en apercevant une boîte à lait sur le paillasson de Mourlan, Jacques s’écria, dépité :

— « Il n’est pas là ! »

En effet, au coup de sonnette, personne ne répondit. À tout hasard, Jacques frappa trois coups espacés.

— « Qui est-ce ? »

— « Thibault. »

La porte s’ouvrit. Mourlan avait le torse nu, la barbe et les cheveux tout mousseux de savon.

— « Excuse ! » fit-il, en apercevant Jenny. « Le gamin aurait dû prévenir qu’il amenait une dame. » Il repoussa la porte, du pied. « Entrez… Asseyez-vous. »

Il y avait près de l’entrée une chaise de paille, que Jenny prit aussitôt.

Les fenêtres étaient closes. L’air sentait le cartonnage, la colle, le salpêtre, la poussière. Des paquets de journaux, ficelés, s’entassaient, partout, sur la table, sur un banc de jardin, dans un baquet disloqué. Par terre, dans un coin, près d’un plat de sciure, traînait un vieux compteur à gaz dont la tuyauterie, sectionnée et aplatie, venait en avant comme un moignon.

Mourlan était retourné dans la cuisine.

— « Je viens de rentrer. J’étais fait comme un voleur », cria-t-il, de loin, en s’ébrouant sous le robinet. Il reparut bientôt, vêtu d’une chemise propre, et achevant de se bouchonner la tête à grands coups de serviette. « J’ai passé la nuit dehors, comme un imbécile… comme un froussard… Tu comprends, la mobilisation, pour moi, ça voulait dire : perquisitions, arrestations… Pour les perquisitions, on pouvait venir : il n’y a plus rien, j’avais pris mes précautions. Pour l’arrestation, ma foi, je préférais attendre un peu… Oh, ça n’est pas tellement que je craignais d’être mis à l’ombre », expliqua-t-il, en enveloppant Jenny d’un coup d’œil goguenard : « J’ai jamais été si tranquille que pendant mes mois de taule… Sans la prison, je crois bien que je n’aurais jamais eu le temps de penser à mes bouquins, ni de les écrire… Mais enfin, je ne tenais pas à être de la première fournée !… Hier, les poulets avaient fureté un peu partout : chez Pulter, chez Guelpa… Même à l’Églantine. Leur police est bien faite. Seulement, ils n’ont rien trouvé. Sauf le manifeste de Pierre Martin, Appel au bon sens, tu sais ? — qu’ils ont chipé, juste au moment où les camarades sortaient le stock de l’imprimerie. Quant à Claisse, Robert Claisse, celui de la Vie ouvrière, — un jeune, qui a été réformé, qui n’a jamais été soldat, — il paraît qu’il a été dénoncé, qu’on l’accuse d’avoir écrit un tract antimilitariste, et qu’il est sous les verrous, pour attendre le premier conseil de réforme, qui l’enverra en première ligne… J’ai appris ça hier soir. Avis aux amateurs !… Bref, moi, je me suis dit que c’était bête de se faire pincer : j’ai pris le large… »

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