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Les Mille Et Une Nuits Tome III

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Les Mille Et Une Nuits Tome III
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Ali Baba ne balança pas sur le parti qu’il devait prendre: il entra dans la grotte, et dès qu’il y fut entré la porte se referma; mais cela ne l’inquiéta pas, il savait le secret de la faire ouvrir. Il ne s’attacha pas à l’argent, mais à l’or monnayé, et particulièrement à celui qui était dans des sacs; il en enleva à plusieurs fois autant qu’il pouvait en porter et qu’ils purent suffire pour faire la charge de ses trois ânes. Il rassembla ses ânes qui étaient dispersés, et quand il les eut fait approcher du rocher, il les chargea des sacs, et pour les cacher il accommoda du bois par-dessus, de manière qu’on ne pouvait les apercevoir. Quand il eut achevé, il se présenta devant la porte, et il n’eut pas prononcé ces paroles: «Sésame, referme-toi,» qu’elle se ferma, car elle s’était fermée d’elle-même chaque fois qu’il y était entré, et demeurée ouverte chaque fois qu’il en était sorti.

Cela fait, Ali Baba reprit le chemin de la ville, et, arrivant chez lui, il fit entrer ses ânes dans une petite cour et referma la porte avec grand soin. Il mit bas le peu de bois qui couvrait les sacs, et il porta les sacs dans sa maison, qu’il posa et arrangea devant sa femme, qui était assise sur un sofa.

Sa femme mania les sacs, et comme elle se fut aperçue qu’ils étaient pleins d’argent, elle soupçonna son mari de les avoir volés, de sorte que quand il eut achevé de les apporter tous, elle ne put s’empêcher de lui dire: «Ali Baba, seriez-vous assez malheureux pour…» Ali Baba l’interrompit: «Paix, ma femme, dit-il, ne vous alarmez pas, je ne suis pas voleur, à moins que ce ne soit l’être que de prendre sur les voleurs. Vous cesserez d’avoir cette mauvaise opinion de moi quand je vous aurai raconté ma bonne fortune.» Il vida les sacs, qui firent un gros tas d’or, dont sa femme fut éblouie; et quand il eut fait, il lui fit le récit de son aventure depuis le commencement jusqu’à la fin, et en achevant il lui recommanda sur toute chose de garder le secret.

La femme, revenue et guérie de son épouvante, se réjouit avec son mari du bonheur qui leur était arrivé, et elle voulut compter pièce par pièce tout l’or qui était devant elle. «Ma femme, lui dit Ali Baba, vous n’êtes pas sage. Que prétendez-vous faire? Je vais creuser une fosse et l’enfouir dedans, nous n’avons pas de temps à perdre. – Il est bon, reprit la femme, que nous sachions au moins à peu près la quantité qu’il y en a. Je vais chercher une petite mesure dans le voisinage, et je mesurerai pendant que vous creuserez la fosse. – Ma femme, repartit Ali Baba, ce que vous voulez faire n’est bon à rien; vous vous en abstiendriez si vous vouliez me croire. Faites néanmoins ce qu’il vous plaira; mais souvenez-vous de garder le secret.»

Pour se satisfaire, la femme d’Ali Baba sort, et elle va chez Cassim, son beau-frère, qui ne demeurait pas loin. Cassim n’était pas chez lui, et à son défaut, elle s’adresse à sa femme, qu’elle prie de lui prêter une mesure pour quelques moments. La belle-sœur lui demande si elle la voulait grande ou petite, et la femme d’Ali Baba lui en demanda une petite. «Très volontiers, dit la belle-sœur; attendez un moment, je vais vous l’apporter.»

La belle-sœur va chercher la mesure: elle la trouve; mais comme elle connaissait la pauvreté d’Ali Baba, curieuse de savoir quelle sorte de grain sa femme voulait mesurer, elle s’avisa d’appliquer adroitement du suif au-dessous de la mesure, et elle y en appliqua. Elle revint, et en la présentant à la femme d’Ali Baba, elle s’excusa de l’avoir fait attendre sur ce qu’elle avait eu de la peine à la trouver.

La femme d’Ali Baba revint chez elle; elle posa la mesure sur le tas d’or, l’emplit, et la vida un peu plus loin sur le sofa jusqu’à ce qu’elle eût achevé, et elle fut contente du bon nombre de mesures qu’elle en trouva, dont elle fit part à son mari, qui venait d’achever de creuser la fosse.

Pendant qu’Ali Baba enfouit l’or, sa femme, pour marquer son exactitude et sa diligence à sa belle-sœur, lui reporte la mesure, mais sans prendre garde qu’une pièce d’or s’était attachée dessous. «Belle-sœur, dit-elle en la rendant, vous voyez que je n’ai pas gardé longtemps votre mesure; je vous en suis bien obligée, je vous la rends.»

La femme d’Ali Baba n’eut pas tourné le dos, que la femme de Cassim regarda la mesure par le dessous, et elle fut dans un étonnement inexprimable d’y voir une pièce d’or attachée. L’envie s’empara de son cœur dans le moment. «Quoi! dit-elle, Ali Baba a de l’or par mesure! et où le misérable a-t-il pris cet or?» Cassim, son mari, n’était pas à la maison, comme nous l’avons dit: il était à sa boutique, d’où il ne devait revenir que le soir. Tout le temps qu’il se fit attendre fut un siècle pour elle, dans la grande impatience où elle était de lui apprendre une grande nouvelle dont il ne devait pas être moins surpris qu’elle.

À l’arrivée de Cassim chez lui: «Cassim, lui dit sa femme, vous croyez être riche, vous vous trompez: Ali Baba l’est infiniment plus que vous; il ne compte pas son or comme vous, il le mesure.» Cassim demanda l’explication de cette énigme, et elle lui en donna l’éclaircissement en lui apprenant de quelle adresse elle s’était servie pour faire cette découverte, et elle lui montra la pièce de monnaie qu’elle avait trouvée attachée au-dessous de la mesure, pièce si ancienne que le nom du prince qui y était marqué lui était inconnu.

Loin d’être sensible au bonheur qui pouvait être arrivé à son frère pour se tirer de la misère, Cassim en conçut une jalousie mortelle. Il en passa presque la nuit sans dormir. Le lendemain il alla chez lui que le soleil n’était pas levé. Il ne le traita pas de frère, il avait oublié ce nom depuis qu’il avait épousé la riche veuve. «Ali Baba, dit-il en l’abordant, vous êtes bien réservé dans vos affaires: vous faites le pauvre, le misérable, le gueux, et vous mesurez l’or!

«- Mon frère, reprit Ali Baba, je ne sais de quoi vous voulez me parler, expliquez-vous. – Ne faites pas l’ignorant,» repartit Cassim; et en lui montrant la pièce d’or que sa femme lui avait mise entre les mains: «Combien avez-vous de pièces, ajouta-t-il, semblables à celle-ci, que ma femme a trouvée attachée au-dessous de la mesure que la vôtre vint lui emprunter hier?»

À ce discours, Ali Baba connut que Cassim et la femme de Cassim (par un entêtement de sa propre femme) savaient déjà ce qu’il avait un si grand intérêt de tenir caché. Mais la faute était faite, elle ne pouvait se réparer. Sans donner à son frère la moindre marque d’étonnement ni de chagrin, il lui avoua la chose et il lui raconta par quel hasard il avait découvert la retraite des voleurs et en quel endroit, et il lui offrit, s’il voulait garder le secret, de lui faire part du trésor.

«Je le prétends bien ainsi, reprit Cassim d’un air fier; mais, ajouta-t-il, je veux savoir aussi où est précisément ce trésor, les enseignes, les marques, et comment je pourrais y entrer moi-même s’il m’en prenait envie: autrement, je vais vous dénoncer à la justice. Si vous le refusez, non-seulement vous n’aurez plus rien à en espérer, vous perdrez même ce que vous avez enlevé, au lieu que j’en aurai ma part pour vous avoir dénoncé.»

Ali Baba, plutôt par son bon naturel qu’intimidé par les menaces insolentes d’un frère barbare, l’instruisit pleinement de ce qu’il souhaitait, et même des paroles dont il fallait qu’il se servît, tant pour entrer dans la grotte que pour en sortir.

Cassim n’en demanda pas davantage à Ali Baba. Il le quitta, résolu de le prévenir et plein d’espérance de s’emparer du trésor lui seul. Il part le lendemain de grand matin, avant la pointe du jour, avec dix mulets chargés de grands coffres qu’il se proposa de remplir, en se réservant d’en mener un plus grand nombre dans un second voyage, à proportion des charges qu’il trouverait dans la grotte. Il prend le chemin qu’Ali Baba lui avait enseigné; il arrive près du rocher et il reconnaît les enseignes et l’arbre sur lequel Ali Baba s’était caché. Il cherche la porte, il la trouve, et, pour la faire ouvrir, il prononce les paroles; «Sésame, ouvre-toi.» La porte s’ouvre, il entre, et aussitôt elle se reforme. En examinant la grotte, il est dans une grande admiration de voir beaucoup plus de richesses qu’il ne l’avait compris par le récit d’Ali Baba, et son admiration augmenta à mesure qu’il examina chaque chose en particulier. Avare et amateur des richesses comme il l’était, il eût passé la journée à se repaître les yeux de la vue de tant d’or, s’il n’eût songé qu’il était venu pour l’enlever et pour en charger ses dix mulets. Il en prend un nombre de sacs, autant qu’il en peut porter, et en venant à la porte pour la faire ouvrir, l’esprit rempli de toute autre idée que de ce qui lui importait davantage, il se trouve qu’il oublie le mot nécessaire, et au lieu de «Sésame,» il dit: «Orge, ouvre-toi,» et il est bien étonné de voir que la porte, loin de s’ouvrir, demeure fermée. Il nomme plusieurs autres noms de grain, autres que celui qu’il fallait, et la porte ne s’ouvre pas.

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