La grande mascarade parisienne
- Автор: Robida Albert
- Язык: французский
- Жанр: Европейская старинная литература
Электронная книга - «La grande mascarade parisienne». Краткое содержание книги:
Pendant ces trois semaines, le prince a poursuivi la couleur locale partout où il a eu l'espoir de la rencontrer. Il est resté deux jours dans un couvent de capucins entre Rome et Naples, mais tout à fait incognito, avec le fidèle Blikendorf et Tulipia habillée en homme. Mais le troisième jour, le prince s'est fait mettre à la porte et il est allé à Rome, où il a fatigué Tulipia dans les musées. D'une nuit passée dans les ruines du Golysée, il est résulté pour Tulipia une attaque de grippe qui l'a tenue deux jours au lit. Après huit jours d'excursions à toutes les ruines du dedans et du dehors ou dans les catacombes, le prince a consenti au départ et toute la caravane est partie pour Venise à petites journées.
— Blikendorf, mon ami, dit enfin le prince, je ne suis pas content! que signifie cette pluie? Est-ce convenable pour une entrée à Venise?
— Monseigneur, ce n'est pas ma faute...
— Vous pouviez organiser autrement notre arrivée...
— Monseigneur, il faisait beau à Vérone à notre départ, et vraiment je ne pouvais me douter...
— Allons, allons, il y a de la négligence! Vous auriez dû partir en avant vérifier l'état de l'atmotsphère, et nous organiser une arrivée plus couleur locale. J'aurais voulu de la musique... Enfin, il faut tout faire par soi-même, Blikendorf, je vous retire ma confiance, je me charge d'organiser notre séjour moi-même... Voyons, où nous conduit cette gondole?
— A l'hôtel, parbleu ! fit Tulipia.
— A l'hôtel! mais vous n'avez donc nulle poésie dans l'âme? A l'hôtel à Venise, à Venezia!
— Monseigneur, fit Blikendorf, nous allons à un très bon hôtel, lAlbergo du Conseil des dix, cuisine française, appartements confortables...
— Je me moque du confortable, vous le savez bien ! Être prosaïque, vous
Première nuit àana le palais Trombolino-Trombolini.
êtes à Venise et vous voulez de banales chambres d'hôtel, de la cuisine française, du confortable anglais... Allons donc! nous sommes à Venise, la ville des doges, la cite féerique, poétique et fantastique... Je veux que notre séjour soit un poème en action, je veux nager dans le romantisme le plus effréné 1
— Mon petit Mich, veux-tu en guitare? interrompit Tulipia.
— Non, idole de mon âme, mais j'en achèterai une pour Blikendorf — c'est dans mon programme, je tiens à ce qu'il enjoué la nuit sous mes fenêtres.
— Donc, reprit le prince, nous n'allons pas à l'hôtel. Blikendorf, appelez le gondolier!
Blikendorf obéit. La gondole s'arrêta ; le gondolier vint à l'entrée de la cabine couverte, ou, suivant l'expression vénitienne, du carrosse de la gondole. Le prince considéra longuement le gondolier.
— Retire ton capuchon, dit-il.
— Mais, Excellence, il pleut, répondit le gondolier surpris.
— Ça ne fait rien, il y aura un bon pourboire... Bien, tu as une bonne tête. Gomment t'appelles-tu?
— Eduardo, répondit le gondolier.
— Un gondolier qui s'appelle Edouard... profanation! s'écria le prince; voyons, je te prends à mon service, mais tu t'appelleras Ascanio... Et ton camarade, je parie qu'il s'appelle Baptiste?
— Non, monseigneur, il s'appelle Théodore.
— Horrible ! désormais il s'appellera Ruffio ! Nous n'allons pas à l'hôtel, Ascanio, connais-tu un palais à louer?
— J'en connais plusieurs, Excellence, il y a d'abord le palais Barbarigo, restauré il y a deux ans par un riche Anglais
— Un palais restauré, je n'en veux pas. Écoute-moi bien, Ascanio, je veux sur le grand canal un palais antique, pas trop grand, mais très poétique, avec arcades, balcons, créneaux arabes, etc qu'il soit légèrement ruiné, cela m'est égal...
Une alerte.
— Excellence, je ne vois que le palais Trombolino qui puisse vous convenir...
— Il n'est pas restauré?
— Oh non ! il y a cinquante ans qu'il est à louer...
— Attendez, il me conviendrait encore mieux s'il y avait sur ce vieux palais quelque sombre légende, bien poétique, bien sanglante...
— Ah ! Excellence, vous ne pouvez mieux tomber, il y a six Trombolino qui ont eu la tête tranchée, deux qui ont disparu, probablement sous le pont des Soupirs... Voyez dans le Guide, toutes ces histoires sont racontées, il y a surtout celle de la tendre Bianca Trombolino, qui a poignardé deux des plus belles femmes de ce temps-là, deux patriciennes, maîtresses de son mari... Son mari, pour se venger, a poignardé l'amant de sa femme, le jeune Paolo Contarini qu'il surprit sur un balcon ; quinze jours après sa femme, l'empoisonnait dans un grand dîner avec toute sa famille, et le Conseil des Dix intervenant, la faisait jeter dans un cachot, la mettait à la torture, et enfin l'envoyait noyer par une belle nuit dans le canal Orfano.
— Bravo ! s'écria le prince, je loue le palais à n'importe quel prix ! Je savais bien que Venise était toujours poétique !
Ah I monseigneur, vous ne le payerez pas cher, personne n'en veut, parce que Bianca Trombolino revient à certaines nuits, aux anniversaires de ses malheurs et puis il y a encore d'autres souvenirs, je ne sais pius lesquels, une autre Trombolino qui a étranglé son mari ou un Trombolino qui a étranglé sa femme, puis une Trombolina assassinée un soir de tète, par une femme masquée...
— Quelle chance ! s'écria le prince, je ne pouvais pas mieux tomber... conduisez-nous vite chez le propriétaire de ce ravissant palais...
— Excellence, le dernier propriétaire a eu la tète tranchée il y a 150 ans, mais vous pourrez voir l'intendant de la famille, il habite à côté du palais.
— Allons, presto ! fit le prince.
En cinq minutes et vingt coups de rame, la gondole arriva au palais Trombolino. Il pleuvait toujours; le prince, oubliant la pluie, contempla dans le plus grand ravissement, son futur domicile. Le vieux palais noir et délabré, étalait sur le grand canal une façade très ornementée mais très abîmée, ouverte au rez-de-chaussée par une petite colonnade aux arcatures gothiques. Le premier étage possédait une grande loggia ogivale très finement découpée de rosaces et de trèfles écornés. Une plus petite loggia au second étage, des fenêtres en ogive, des balcons à minces colonnettes, des armoiries sculptées, et sur le tout une ligne de créneaux branlants complétaient un parfait échantillon des vieux palais vénitiens d'avant la Renaissance.
La gondole débarqua les voyageurs sous le péristyle, puis un des gon doliers alla frapper à la porte de l'intendant de la famille Trombolino, qui habitait une petite maison basse à côté du pahis, sur un des petits canaux transversaux. — L'intendant, tout ému de cette occasion, qui ne s'était pas présentée depuis cinquante ans, sauta vivement dans la gondole avec un trousseau de clefs.
— Excellence! balbutia-t-il en saluant les étrangers, vous désirez louer le palais Trombolino, je vais vous le faire visiter...
— C'est inutile, dit le prince, il me plaît, je le prends. Combien en voulez-vous?
Tu monteras par la fragile échelle pour te jeter dans mes bra».
— Cent francs pour trois mois, serait-ce trop vous demander? dit l'intendant.
— Je vous le loue cent francs par mois, dit le prince, donnez-moi les clefs.
— Je vais vous montrer le chemin, reprit l'intendant en cherchant dans son trousseau la clef de la porte. Excusez-moi, je n'y suis entré qu'une seuie fois depuis 1833, quand mon père me remit les clefs et la charge d'intendant. Ah, voici la clef, elle est un peu rouillée, mais il faudra bien qu'elle ouvre !
Il fallut le secours des gondoliers pour faire rouler la porte sur ses gonds, enfin elle tourna et les voyageurs se trouvèrent dans le palais.