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La grande mascarade parisienne

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La grande mascarade parisienne
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— Il est un peu abandonné, dit l'intendant tremblant de voir reculer ses locataires, mais ce n'est rien, avec quelques soins, il retrouvera bien vite sa splendeur... montons aux appartements du premier étage, ce sont les mieux conservés... Prenez garde, il manque une marche ou deux...

Tulipia fit un faux pas et faillit passer à travers l'escalier. Le prince la retint.

— Ce n'est rien, dit-il, nous ferons mettre des planches pour remplacer les dalles qui manquent.

Il fallut encore parlementer avec la porte des appartements du premier étage.

— La clef manque, c'est étonnant, dit enfin l'intendant après avoir essayé tout son trousseau, mais attendez, il y a par ici une fenêtre cassée, nous pourrons enjamber...

— Allons ! fit le prince en passant par la fenêtre.

— Il n'y a pas de danger? demanda Tulipia.

— Non, rien de plus facile.

Après quelques pas dans un couloir obscur, l'intendant poussa une porte non fermée et l'on se trouva dans une grande salle éolairée par la loggia.

— Splendide I fit le prince, nous en ferons la salle à manger ! J'aurai la vue du grand canal pour me donner de l'appétit !

— Des murs crevassés, des fenêtres qui ne tiennent pas, des toiles d'araignée, un pied de poussière, fit Tulipia avec une moue gracieuse.

— Signora, dit l'intendant, ceci n'est rien, on n'a pas balaye depuis 1833..^ avec un petil coup de balai, il n'y paraîtra plus !

— Il pleut par les carreaux cassés.

— Ce n'est rien, il y a de très belles tapisseries dans une pièce à côté, il n'y aura qu'à les accrocher pour supprimer les courants d'air!

Dans une pièce plus petite éclairée sur un étroit canal, étaient empilés de vieux meubles couverts d'une noble poussière, vieilles chaises au dossier de cuir de Cordoue à demi rongé, tables massives avec un ou deux pieds de sculptures plus ou moins moins, lit Renaissance à colonnes torses et ëcorchées.

— Ceci est le lit de la signora Bianca Trombolino, célèbre par sa beauté et par ses malheurs, dit l'intendant d'une voix lugubre.

— Vous êtes sûr? demanda le prince, et l'on dit qu'elle revient?

— C'est une tradition populaire, mais dans notre siècle éclairé il ne se passe plus de ces choses... moi, je suis voltairien, je n'y crois pas...

— Tant pis ! s'écria le prince, je S veux coucher dans cette chambre et dans ce lit, je serais charmé de voir l'ombre sanglante de la tendre Bianca!

— Alors, si ça ne vous effraye pas, je puis vous dire que la tradition pourrait bien avoir raison.

— Et ce portrait? demanda le prince en découvrant le portrait d'une jeune dame à l'œil doux et langoureux, en costume du xvi 6 siècle.

— C'est le portrait de la tendre et malheureuse signora Bianca Trombo-lino... Voyez la date, 1549, c'est l'année de ses malheurs : en mars 1549 elle poignarda les deux maîtresses de son mari. — Paolo Contarini, de la famille du doge, son amant, fut tué sur ce petit balcon que vous voyez à côté du lit en avril; en mai, Bianca empoisonna son mari et en juin le conseil des Dix le fit arrêter et noyer! Ce fut la plus triste année de sa vie...

— Infortunée! s'écria le prince, je placerai ce portrait en face de mon lit, pour avoir son angélique sourire à mon réveil.

— Il y a encore quelques meubles au deuxième étage dans la chambre correspondante. Car je dois vous dire que les Trombolini abandonnèrent la chambre de Bianca et habitèrent depuis les appartements du second étage.

' Bon ! dit Blikendorf, j'habiterai le second étage, je ne tiens pas à être troublé dans mes rêves par la tendre Bianca.

Et sur les pas de l'intendant, les voyageurs montèrent au second éUge.

sa tête lui rappelait le parent éloigné qu'il pleurait!

— C'est plus gai, dit Blikendorf, c'est délabré encore, mais c'est plus gai. J'en ferai mon appartement, la grande salle sera mon cabinet de travail, j'aurai la vue du grand canal, avec le dôme de Santa-Maria et vingt campaniles d'églises... Ma cbambre à coucher n'est pas mal, le lit est simple mais convenable... et pas de fantômes!...

— Non, fit l'intendant, pas de fantômes! On a toujours été tranquille dans cette chambre, c'est même assez étonnant, car c'est dans ce lit que Lorenzo

Trombolino étrangla sa femme Annunzia ta Palmafico, en 1599, et qu'en 1668, Marco Trombolino fut poignardé par sa femme Taddéa Zampieri... En 1692...

— Assez 1 assez! Êtes-vous sûr. qu'ils ne reviennent pas?

— J'en serais fort surpris, réponditl'in-tendant.

— Tout cela est parfait! ditle prince, maintenant installons-nous ; monsieur l'intendant, voulez-vous vous charger de nous trouver quelques serviteurs, et les objets mobiliers nécessaires pour notre installation c'est-à-dire pour deux chambres à coucher, une-salle à manger et des chambres de domestiques. J'ai retenu les gondoliers, vous vous arrangerez avec eux. Je vous ouvre un crédit illimité. Allez, et que tout soit prêt pour ce soir!

— Et dîner? demanda Tulipia.

— Nous dînerons dans la grande salle, devant la Loggia. Il y a une table passable, Blikendorf va s'en aller commander le repas à l'hôtel le plus pioche.

— Excellence, je demande deux heures pour tout préparer! dit l'intendant en se précipitant.

L'intendant parti, Blikendorf prit la gondole pour aller organiser le service des vivres. Le prince et Tulipia restèrent seuls dans le palais. Le prince

Soirée poétique sur le grand canal.

traîna deux sièges devant la loggia, fit asseoir Tulipia et s'assit à côté d'elle un bras passé autour de sa taille et soutenant de l'autre un parapluie ouvert, car il pleuvait toujours et l'averse passait à travers les rosaces des fenêtres-

La petite Viennoise.

— Tulipia 1 ravissante Tulipia 1 je suis satisfait, nous nageons en pleine poésie, au sein de la plus intense couleur locale ! Tulipia ! dans ce cadre si parfaitement vénitien, je t'aime avec toute l'ardeur d'un Trombolino du xvi e siècle !

— Et moi, mon petit Mich, avec la tendresse d'une véritable Bianca 1

— Tulipia ! les rages de la jalousie me mordent au cœur, jure que tu n'as jamais aimé que moi !

— Sur la tête de Bianca Trombolino, je te le jure, ô mon prince !

— Répète le-moi! j'ai besoin que tu me le dises le plus souvent possible î Si tu en aimes jamais un autre, serait-ce Blikendorf, mon respectable précepteur lui-même, je tuerais cet autre !

— Mich! Si jamais tu penses encore à ta grande duchesse de Klakfeld qui t'attend là-bas, je te poignarde !

— C'est bien ! c'est ainsi que je veux être aimé, ô ma reine 1

Ce poétique duo fut interrompu par l'arrivée de l'intendant qui ramenait les serviteurs réclamés par le prince.

— Voici, Excellence, un brave et honnête garçon qui fera un excellent majordome; ces deux petites sont les épouses de vos gondoliers, j'ai pensé qu'elles pourraient servir de femmes de chambre à la signora...

— Parfait, dit le prince, voilà notre maison montée. Et les meubles?

— Dans une heure ils seront ici.

— Et le dîner? demanda encore Tulipia.

— Il me suit, dit Blikendorf paraissant à son tour.

— Allons! dit l'intendant, Maria, Catarina, mettez la table, presto! Par le balcon de la loggia, le prinoe put voir deux hommes en costume blanc de marmitons apporter en gondole le repas commandé à l'hôtel.

— Avez-vous pensé au vin de Chypre, Blikendorf? demanda le prince.

— Monseigneur, il n'y en avait pas, j'ai rapporté à la place un panier de Champagne.

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