La grande mascarade parisienne
- Автор: Robida Albert
- Язык: французский
- Жанр: Европейская старинная литература
Электронная книга - «La grande mascarade parisienne». Краткое содержание книги:
Une telle consommation de couleur locale fatiguait Tulipia, les courses en gondole du matin au soir, les rêveries sous la pluie, en tête à tête au fond de la gondole, les nuits agitées par la brise, les hiboux et les rats, et surtout les courants d'air de la chambre à coueber l'avaient rendue malade. Une grippe féroce la tourmentait sans que le prince daignât s'en apercevoir et barcaroller un peu moins au clair de la lune. Bien au contraire, il avait acheté une mandoline pour l'infortunée Tulipia et lui avait trouvé un professeur qui, chaque jour pendant une heure ou deux, venait au palais Trombolino lui apprendre à faire vibrer cet instrument poétique et démodé.
— 0 âme de ma vie ! disait le prince , Tulipia adorée, j'espère que chaque soir, à la pâle clarté des étoiles, sous les rayons de l'astre de l'amour ou même perdue dans le noir sombre des nuits sans lune, tu viendras belle, souriante et masquée, cachée aux regards jaloux dans une mystérieuse gondole, réveiller par une douce sérénade, les échos du vieux palais... alors je me mettrai à la fenêtre, j'attacherai une échelle de corde au balcon gothique et je descendrai plein d'émoi, me jeter à tes genoux dans ta gondole... ou bien ce sera toi, — o ma Juliette, amante énergique et passionnée, qui monteras par la fragile échelle, pour te jeter dans mes bras !
Enfin Tulipia put avoir une confidente pour ses chagrins. Un soir qu'elle errait avec le prince dans le canal San-Marco entre le jardin public et l'isoladi San-Giorgio-Maggiore, Mich entendit de vagues accents de mandoline percer le vaste silence de la nuit.
C'était la première fois depuis leur arrivée à Venise ; jusque là, le son du piano — horror ! — ou le bruit de l'orchestre d'un café concert établi, — abo-minazione! — près de la Zecca, à deux pas du palais Ducal, avaient été les seules manifestations musicales des nuits vénitiennes si vantées. On comprend donc la joie du prince; il donna aux gondoliers l'ordre d'arrêter, et malgré la pluie, il sortit de l'abri pour écouter.
Ces accords de mandoline venaient de l'avant. A quelque distance une masse noire filait légèrement sur les ondes ; il n'y avait pas de lune, il faisait froid, les larges gouttes de l'averse clapotaient sur la gondole, néanmoins, un couple poétique se donnait la joie d'une promenade en musique.
— Ascanio ! Ruifio ! dit le prince à ses gondoliers, rattrapez celte gondole. Tenez-vous à côté d'elle, où elle ira, allez!
La gondole du prince prit son élan, en deux minutes, elle fut à côté de l'autre gondole au moment où s'éteignaient les derniers accords de la mandoline. — Le prince, Tulipia et leurs gondoliers éclatèrent en applaudissements.
Tulipia apprenant à jouer de la trompe des Alpes.
Les deujc gondoles voguèrent de conserve pendant trois heures. — Enfin le prince adressa la parole aux passagers de la gondole à musique.
— Signor et signora, dit-il, mes yeux ne peuvent vous voir, mais mon cœur vous entend, vous êtes jeunes, vous êtes beaux, vous êtes poètes et vous u aimez, nous sommes jeunes, nous sommes beaux, nous sommes poètes et nous aimons, nous pouvons nous comprendre... vous nous avez donné un concert sur la lagune, voulez-vous nous permettre de vous offrir un souper à terre? J'habite le palais Trombolino tout près d'ici, la table est mise...
Un éclat de fou rire avait succédé aux bruits de mandoline à cette proposition de gondole à gondole.
— Vous riez, c'est que vous acceptez ! Nous rirons mieux à table...
— Parbleu I dit une voix, nous ne demandons qu'à rire et à souper... M.lis, arrivés d'aujourd'hui, nous sommes en costume de voyage, peu convenable pour une réception dans un palais. Venez donc plutôt souper avec nous à notre hôtel?
— Est-ce le titre de palais qui vous effraye et pensez-vous qu'il s'agisse d'une soirée en habit noir?... Le palais Trombolino est le plus sombre et le plus dévasté de tous les palais vénitiens, nous souperons en tête à tête avec des rats et au dessert nous évoquerons les spectres d'une quantité de Trom-bolini décédés de mâle mort...
— Allons, vous nous tentez ! au palais Trombolino !
Ces voyageurs si poétiques étaient un jeune Hongrois et une petite Vien-noise blende et potelée; arrivés le matin même de Trieste, ils avaient en touristes intelligents, acheté une mandoline et employé leur première journée à barc&Ibller de canal en canal.
Le bon précepteur Blikendorf était déjà à table ; il avait occupé sa soirée à correspondre avec les deux cours de Klakfeld et de Bosnie. Gomme cela devenait de plus en plus difficile, la grande duchesse de Klakfeld montrant de charmantes impatiences et l'auguste père du prince pressant les négociations, Blikendorf avait cherché dans le vin de Chypre des inspirations diplomatiques de la plus haute finesse pour faire prendre patience aux deux cours. — Il fut un peu surpris à la vue des invités du prince et légèrement effarouché de cette infraction à l'étiquette. Pendant que Tulipia faisait les honneurs «du palais, il put glisser quelques mots au prince.
— Surtout... incognito 1 strict incognito! que penserait l'Europe si elle savait... et votre auguste père... et ma responsabilité morale...
— Bon, bon, dit le prince, strict incognito!
Le précepteur tranquillisé considéra la jeune Viennoise avec un intérêt presque tendre.
— Blonde, blanche, grassouillette, murmura-t-il, le rêve de ma jeunesse, l'idéal de mon âme au printemps de mes jours... avant mon mariage avec M rne Blikendorf!... à moi toute ma philosophie, mon cœur se réveille !
Et il s'endormit sur la table.
Malgré la défection de Blikendorf, le souper fut très gai. Le Hongrois mangeait l'héritage d'un parent très éloigné, il avait donc l'esprit porté à la plus générale bienveillance, il trouva ses hôtes charmants, le palais enchanteur, la pluie douce, les rats amusants et l'histoire de Bianca Trombolino très touchante. Il but, chanta, joua de la mandoline, prodigua les déclarations d'amitié au prince, offrit de lui prêter de l'argent et embrassa Blikendorf endormi, sous prétexte que sa tête lui rappelait celle du parent éloigné qu'il pleurait.
Tulipia retrouvait sa gaieté, le palais trombolino lui semblait renaître. Elle rit beaucoup avec la jeune Viennoise et chanta avec elle des duos franco-allemands sur la musique d'Offenbach.
Cette gaieté déplut au prince qui n'aimait que la musique triste; pour revenir aux impressions sinistres, il proposa d'organiser une promenade aux flambeaux dans les ebambres, corridors, greniers et caves du palais. Devant le portrait de Bianca, le prince exigea une sérénade; le jeune Hongrois saisit sa mandoline et joua quelque chose de lamentable, en rapport
Ici, Tulipia poursuit ses éludes musicales
avec ce que devait être la situation d'âme de Bianca au temps de ses malheurs. Puis la procession s'enfonça dans les appartements compliqués du palais, parcourut les deux étages, monta dans le grenier, dérangea des multitudes de rats et se perdit dans un dédale de couloirs inconnus.
A deux heures du matin, lorsque les étrangers parlèrent de s'en aller, le prince refusa absolument de les laisser partir et leur imposa son hospitalité. Blikendorf dormait toujours sur la table, donc son appartement était libre. Le Hongrois, pris à la justesse de ce raisonnement, accepta et se laissa installer dans les lares du pauvre précepteur.
— Bonne nuit! dit le prince après avoir serré dans ses bras ses nouveaux amis, bonne nuit et à demain la poésie, les promenades en gondole et les sérénades !
Nuit excellente, nuit d'un calme délicieux. Ce fut la première fois que Tulipia n'eut pas besoin de parapluie sur son oreiller, la pluie n'était plus qu'une simple bruine peu gênante. Quelques coups de pistolet à l'étage supérieur, interrompirent pendant quelques minutes les rêves de Tulipia ; elle crut d'abord à quelque explication conjugale entre Trombolino du bon vieux temps, mais se souvenant enfin qu'aucun Trombolino n'avait encore troublé leurs nuits, elle envoya le prince voir dans la ebambre de Blikendorf si leurs nouveaux amis n'étaient pas malades.