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La grande mascarade parisienne

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La grande mascarade parisienne
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— C'est une atteinte à la couleur locale, mais enfin, s'il est bon...

Le repas fut très gai. Le prince trouva les mets un peu cosmopolites, mais excellents. A défaut de vin de Chypre, le Champagne fut largement fêté. — La nuit était venue ; malgré les lampes apportées par l'intendant, les grandes «ailes vides avaient encore des obscurités inquiétantes. Les meubles arrivaient un à un; pendant que Blikendorf s'occupait de leur installation, le prince commanda sa gondole pour une promenade avec Tulipia.

Il pleuvait toujours, le ciel était sans lune et sans étoiles ; sur le grand canal sombre et morne, quelques lumières clignotaient çà et là, reflets des rares fenêtres éclairées et des chandelles allumées devant les images de madone posées sur des poteaux aux stations de gondoles. Les petits canaux semblaient des abîmes noirs bordés de spectres de maisons, de temps en t-mps quelque gondole en sortait, ou s'y engloutissait brusquement.

Le prince choisissait les canaux les plus sombres pour s'y enfoncer à Ja recherche de sensations féroces et délicieuses; il se fit conduire au pont des Soupirs pour montrer à Tulipia l'endroit où les condamnés à mort s'embarquaient sur la gondole fatale qui les portait, une pierre au cou, aux poissons du canal Orfano.

Tulipia s'endormit et le prince donna le signal du retour au palais Trom-bolino. — Un changement s'était opéré pendant leur absence, le palais était balayé, les meubles placés et les chambres faites. — Blikendorf assis dans un bon fauteuil fumait sa pipe en rêvant philosophie, devant une bouteille de Champagne, dans la grande salle du premier étage.

— Enfin t dit le prince, nous voici chez nous! j'en avais assez des caravansérails à la mode, des vulgaires chambres d'hôtel... Ce palais m'enchante!... ces nobles murailles, ces fenêtres gothiques, ces couloirs mystérieux... tout cela réjouit mon âme au plus haut point. Quelle poésie! quelle...

— Je tombe de sommeil!... fit Tulipia, un peu moins de poésie, mon petit Mich!

— J'ai oublié de faire acheter une mandoline ! s'écria le prince, ce sera pour demain, charmante Tulipia... Ce soir, nous allons dormir sans sérénade... Voyons la chambre.

Le prince prit une bougie et se dirigea vers la chambre de Bianca Trombolino. Ses ordres avaient été exécutés, le lit de la malheureuse Bianca, débarrassé de sa poussière et des toiles d'araignée, avait été garni de matelas modernes et d'oreillers. Des chaises et des fauteuils avaient été apportés, des rideaux et des tapisseries accrochés aux fenêtres; dans un coin les malles de Tulipia étaient déposées attendant leur maîtresse.

— Parfait! dit le prince, ah! et le portrait de Bianca? Il y est, très bien, j'aurai donc perpétuellement sous les yeux cette douce et mélancolique figure!

— Dans le jour, cela m'est égal, fit Tulipia, mais je n'aime pas à la voir la nuit, cette douce et mélancolique Bianca... pourvu qu'elle ne revienne pas!

— Ah! Tulipia, ange de ma vie, il ne faut pas m'en vouloir, mais il me semble que je l'aurais aimée, elle aussi!

Les gondoliers étaient allés se coucher dans les chambres donnant sur une petite cour intérieure, au bout de longs couloirs que les nouveaux locataires n'avaient pas encore explorés à fond. Blikendorf mit sa bouteille sous son bras, prit sa lampe et gagna sa chambre située juste au-dessus de celle du prince. Au bout d'un quart d'heure tous les bruits s'éteignirent, les habitants du palais Trombolino, fatigués par le voyage, avaient pour ainsi dire sombré dans le sommeil.

Minuit sonnait à une horloge inconnue, lorsque soudain Tulipia se réveilla. Des bruits étranges avaient troublé son sommeil dans le lit de Bianca ; elle avait entendu de longs gémissements ou plutôt des souffles rauques et

prolongés, ainsi que des craquements stridents dans différentes directions. Tout d'abord elle n'osa bouger et resta glacée d'effroi, les yeux seuls, et tout grands ouverts, hors des couvertures. Cela dura un quart d'heure. Tout à coup un souffle puissant éteignit la lampe qui brûlait encore dans un coin de la pièce et Tulipia poussa un cri de terreur.

— Qu'est-ce ? s'écria le prince réveillé en sursaut.

— Elle ! Bianca Trombolino 1 gémit Tulipia en montrant au prince des points ronds et fixes qui brillaient en face du lit dans les noirceurs de la vaste chambre, c'est elle, ce sont ses yeux !

— MaUnon, il y en a quatre... où bien il y aurait donc deux Bianca 1... je vais interroger les spectres... Bianca, femme sensible et infortunée, est-ce loi?

Rien ne répondit, si ce n'est un concert de rauques gémissements dans la pièce voisine.

— Pas de réponse et j'ai été poli, attends un peu! murmura le prince en se baissant pour prendre une de ses bottes sur le pavé, allons ! à vous, spectres des Trombolini!

Le prince lança vivement sa botte dans la direction des points lumineux. Un bruissement d'ailes et un grand fracas suivirent cet acte audacieux. Tulipia poussa des cris affreux et fit son possible pour s'évanouir.

Vivement le prince ralluma la bougie pour explorer la chambre hantée.

— Ce n'est pas Bianca ! s'écria-t-il avec une nuance de désappointement, Tulipia, ange adoré, ne crains rien, ces faux spectres sont deux hiboux, troublés par nous dans la possession du palais Trombolino!...

— Des hiboux ! fit Tulipia en relevant sa tête enfouie sous les oreillers.

— Oui, tiens, notre bougie les effarouche... ah ! les voilà partis, nos deux fenêtres manquent de vitrage en haut... et ma botte est partie dans le grand canal, en pratiquant une autre ouverture...

— C'est donc cela qu'il y a tant de courants d'air... je suis gelée... Mon petit Mich, je t'en supplie, regarde ce qu'il y a derrière cette tapisserie, j'entends des bruits et des gémissements lamentables !...

— C'est le vent qui souffle à travers les trèfles de nos fenêtres à ogives... je m'explique parfaitement tous ces bruits, il n'y a pas de Trombolini dans les murailles... Regarde, fit le prince en soulevant les tapisseries.

— Des rats ! gémit Tulipia, des rats qui mangent mes bottines!

Il y eut une débandade. Les rats troublés dans leur repas, s'éparpillèrent dans toutes les directions avec des galops précipités.

— Maintenant que tout est expliqué, nous allons dormir d'un sommeil plus tranquille, dit le prince en fermant aussitôt les yeux.

Tulipia, gémissante et troublée, ne répondit pas. La tranquillité ne dura pas longtemps, au bout de dix minutes les bruits inquiétants reprirent; le vent souleva les tapisseries et gémit dans les arceaux gothiques de la loggia, des portes battirent au fond des appartements, puis les rats revinrent à la charge et recommencèrent leurs courses à travers la chambre, fu-

Lucrezia, Lavinia et Cléopalra Blomslig.

retant çà et là, grignotant ce qui leur semblait susceptible de posséder quelques qualités nutritives, ou traînant et bousculant les bottines de Tulipia. Quelques-uns même s'aventurèrent sur le lit, mais des mouvements brusques de Tulipia les firent détaler à toute vitesse.

— Quel sabbat 1 gémit Tulipia enviant la tranquillité du prince.

Le fracas des portes et des vitrages redoublait, les tapisseries se soulevaient de plus belle sous le souffle du vent, lorsque tout à coup Tulipia sentit de larges gouttes lui tomber sur la figure. Elle allongea timidement la main hors des couvertures et la retira toute mouillée.

— Ah! çà, mais c'est de l'eau 1 s'écria-t-elle.

Le prince venait aussi de se réveiller. Il passa sa main sur sa figure et regarda ensuite en l'air.

— Tiens, il pleut ! dit-il gravement.

— Mon petit Mich ! s'écria Tulipia. Voilà le résultat de votre fantaisie, elle est jolie, votre vieille cassine des Trombolini, avec sa garnison de rats et de hiboux, avec ses spectres et ses courants d'air! Et voilà la pluie, maintenant! je veux aller à l'hôtel !

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