Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Soudain, il tressaillit. Antoine, qui conduisait à petite allure, — il fallait corner sans cesse, les piétons étant aussi nombreux sur la chaussée que sur les trottoirs, — Antoine, profitant d’un court arrêt, avait quitté d’une main le volant, et, sans rien dire, sans même tourner la tête, il avait doucement posé cette main sur le genou de Jacques. Mais, avant que celui-ci eût pu répondre à ce geste affectueux, Antoine avait déjà repris le volant, et la voiture était repartie.
La rue de Maubeuge était noire de mobilisés, accompagnés par leurs femmes, par leurs parents ; ils montaient, en rangs pressés, vers la gare.
— « Comme ils se dépêchent », murmura Jacques, stupéfait.
— « Et il y a de grandes chances », gouailla Antoine, avec un rire forcé, « pour que tous ces pauvres bougres attendent une demi-journée, ou plus, parqués sur un quai de gare, avant de pouvoir monter dans un train ! »
« Ils veulent arriver à l’heure », songeait Jacques. « Impatients de commencer la guerre par un acte de discipline ! Faut-il qu’ils aient peu conscience qu’ils sont le nombre ! qu’ils seraient les maîtres, s’ils voulaient !… »
Une palissade de bois, improvisée pendant la nuit, entourait la gare d’une clôture infranchissable, protégée par la troupe. L’encombrement était tel qu’il ne pouvait être question d’approcher en auto. Antoine stoppa. Jacques l’aida à traverser la chaussée avec sa cantine. L’étroite entrée était gardée par une section de fantassins, baïonnette au canon. Les mobilisés seuls avaient accès dans l’enceinte.
Un adjudant examinait les livrets. Il leva les yeux sur le galon d’Antoine, salua, et désigna aussitôt un soldat pour porter le bagage du « major ».
Antoine se retourna vers son frère. Chacun d’eux lut dans le regard de l’autre la même interrogation : « Te reverrai-je ? » Des larmes, en même temps, leur montèrent aux paupières. Tout leur passé, toute cette histoire familiale, insignifiante et unique, qu’ils possédaient en commun et qu’ils étaient seuls au monde à posséder, leur revint, par brusques images, à l’esprit. Du même geste, ils écartèrent les bras et s’étreignirent gauchement. Le feutre de Jacques heurta la visière d’Antoine. Il y avait des années, des années, qu’ils ne s’étaient embrassés : depuis cette petite enfance qu’ils venaient tous deux de revivre, dans un éclair.
Mais l’homme de corvée s’était emparé de la cantine, et l’emportait déjà sur son épaule. Précipitamment Antoine se dégagea. Il n’avait plus qu’une pensée : suivre l’homme, ne pas perdre de vue son bagage, la seule chose, en ce monde nouveau, qui fût encore à lui. Il ne regardait plus son frère. À tâtons, il tendit la main, saisit celle de Jacques, la serra farouchement ; puis, titubant un peu, il s’enfonça à son tour dans la cohue.
Aveuglé par ses larmes, bousculé par les arrivants, Jacques s’écarta de quelques pas et s’adossa à la palissade.
Un à un, sans arrêt, des mobilisés entraient dans l’enclos. Ils se ressemblaient. Ils étaient tous jeunes. Ils avaient tous mis de vieux vêtements sacrifiés, de grosses chaussures, une casquette. Ils portaient en bandoulière les mêmes sacoches gonflées, les mêmes musettes neuves d’où émergeaient un pain, un goulot de bouteille. Et la plupart avaient sur le visage la même expression concentrée et passive, une sorte de désespoir et de peur, matés. Jacques les voyait traverser la chaussée en biais, leur livret à la main, déjà seuls. À mi-chemin, certains se retournaient vers le trottoir qu’ils venaient de quitter : un geste de la main, parfois un bref sourire crâneur, à celui ou à celle dont ils sentaient le regard éperdu fixé sur eux ; puis, la mâchoire serrée, ils fonçaient à leur tour dans la souricière.
— « Restez pas là ! Circulez ! »
Le soldat d’active qui montait la faction, arme à l’épaule, le long de la palissade, était un gars râblé qui redressait les reins sous sa tenue de campagne ; sa patte courte s’écrasait sur la crosse ; il avait un soupçon de moustache, des yeux puérils qui se dérobaient, des traits durcis par l’importance de sa consigne.
Jacques obéit et s’engagea sur la chaussée.
Devant lui passa une limousine cossue, dont le pare-brise portait une bande de calicot : Transport gratuit à la disposition des mobilisés. Le chauffeur était en livrée. Dedans, s’entassait une demi-douzaine de jeunes hommes à musettes, qui gueulaient, à tue-tête, comme des recrues : « C’est l’Alsace et la Lorraine, — C’est l’Alsace qu’il nous faut ! »
Sur le trottoir où Jacques aborda, un couple allait se séparer. L’homme et la femme se regardaient une dernière fois. Autour de la mère, l’enfant, un petit gars de quatre ans, s’amusait : agrippé à la jupe, il sautillait sur un pied, en chantonnant. L’homme se pencha, empoigna le bambin, l’éleva et l’embrassa ; si rudement, que le gamin se débattit, furieux. L’homme reposa l’enfant à terre. La femme ne bougeait pas, ne disait rien : debout, en tablier de ménage, les cheveux défaits, les joues souillées d’avoir pleuré, elle dévisageait son homme avec des yeux fous. Alors, comme s’il eût craint qu’elle se jetât sur lui et qu’il ne pût plus s’arracher d’elle, au lieu de la prendre dans ses bras, il recula, sans la quitter des yeux ; puis, se retournant soudain, il s’élança vers la gare. Et elle, au lieu de le rappeler, au lieu de le suivre du regard, elle fit un brusque demi-tour, et se sauva. Le gosse, qu’elle traînait derrière elle, butait, manquait de tomber ; elle finit par le soulever du bout du bras et le hisser sur son épaule, sans s’arrêter, pour fuir plus vite, pour arriver plus tôt, sans doute, dans son logis vide, où, seule, et la porte close, elle pourrait sangloter tout son saoul.
Jacques, le cœur chaviré, se détourna. Et il se mit à errer de droite et de gauche, sans but, s’éloignant puis se rapprochant de la place. Malgré lui, il revenait toujours à ce lieu pathétique, où tant d’êtres suppliciés venaient, ce matin, comme à un rendez-vous fatal, rompre leurs amarres humaines. Dans ces yeux de douleur et de courage, il quêtait un regard qui répondît au sien ; un regard, un seul, où il pût lire, sous la détresse, un reflet de cette sourde fureur qui le faisait serrer les poings dans ses poches, et trembler de colère impuissante ! Mais non ! Partout, sur tous ces visages diversement contractés, le même découragement, la même souffrance stérile ! Parfois, une lueur d’héroïsme aveugle ; mais, partout, la même soumission au sacrifice, la même trahison inconsciente ou timide, la même abdication ! Et il lui semblait que, en ce moment, tout ce qui restait de liberté dans le monde n’avait plus de refuge qu’en lui.
Cette pensée le gonfla soudain de puissance et d’orgueil. Sa foi restait intacte ; elle le soulevait au-dessus du troupeau. Fût-il le plus méconnu, le plus abandonné, il se sentait plus fort, à lui tout seul, dans sa rébellion, que tout ce peuple contaminé par le mensonge, et résigné à subir ! Il était dans le juste et le vrai. Il avait pour lui la raison, les forces obscures de l’avenir. La défaite momentanée de l’idéal pacifiste ne pouvait en altérer la grandeur, ni en compromettre le triomphe. Aucune force au monde ne pouvait empêcher l’erreur d’aujourd’hui d’être une erreur, une erreur monstrueuse, fût-elle acceptée, avec noblesse, avec stoïcisme, par des millions de victimes ! « Aucune force au monde ne peut empêcher une idée juste d’être juste ! » se répétait-il, ivre de désespoir et de confiance. « Un jour viendra, en dépit des bâillons, en dépit des reculs, où éclatera la vérité ! »
Mais, cette vérité, comment la servir dans la tourmente ? Il se voulait libre, il allait fuir : mais qu’allait-il faire de sa liberté ?