Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
Quelle heure est-il, où sommes-nous ? Elle peine à se souvenir, mais elle ressent des douleurs qui viennent de loin, douleurs d’origine, des images apportées par le bruit du train qui roule dans ses entrailles. Amsterdam, elle y est avec Maurice Grandet, beau comme un dieu, féminin presque, c’est là qu’il compose Gloria Mundi, une semaine entière qu’il pleut sur la ville. Ils logent dans un hôtel dont les fenêtres donnent sur un canal, ce pourrait être une semaine au lit à faire l’amour, mais Maurice écrit, Solange se penche sur lui, respire son odeur, murmure, la bouche fermée, les notes alignées sur la partition qui se couvre d’heure en heure, beaucoup de pages déchirées, Solange patiente, Maurice se couche enfin, il s’écroule sur elle, épuisé, elle l’aspire en elle, ils dorment, mais quand elle se réveille, il est déjà au travail sur cette table minuscule, face à la fenêtre, au canal. Quand il a terminé, ils passent un après-midi entier dans le salon de l’hôtel, Maurice installé devant le vieux piano droit, Solange, partition en main, chante, les clients finissent par réclamer le silence, mais ensuite tout le monde rit, on demande des autographes. Un jour, à Melbourne, un homme est venu et lui a montré le menu du restaurant de l’hôtel qu’elle lui avait signé alors, il y avait aussi la signature de Maurice, Solange a fondu en larmes.
L’autre fenêtre a vue sur la mer, c’est sur la Côte d’Azur, Maurice est si beau, toujours si beau, elle lui a acheté une Rolls, une folie, les gendarmes arrivent, sonnent, elle est encore en déshabillé, ils se détournent pour lui laisser le temps de passer un peignoir et disent simplement que Maurice est mort.
Son talent, elle le doit entièrement à la peine, au chagrin, parce que c’est son signe de naissance, elle est une enfant de la douleur, du début à la fin, voici la fin.
Il est deux heures du matin, le train ânonne sa mélopée tranquille qui fait dormir et rêver, Solange dort et rêve, on va entrer en gare d’Amsterdam, le jeune contrôleur frappe du plat de sa poinçonneuse contre la vitre des compartiments, nous sommes en première, il a des égards pour les voyageurs. Madame ? Nous arrivons dans quelques minutes.
Solange est encore à Berlin, « Bitte, bitte ! » crie-t-elle, elle ne s’en savait pas capable, de cette violence, de ce courage. Elle est heureuse d’avoir organisé ce concert face à ces gens qu’elle déteste de toutes ses fibres. C’était vain, sans doute, mais elle l’a fait.
Elle chante. Puis elle chantonne, elle murmure :
Le train entre en gare d’Amsterdam.
Solange Gallinato, née Bernadette Traviers à Dole (Jura), vient de mourir.
37
— Vous ne m’aviez pas proposé du thé, monsieur Dietrich ?
Madeleine jouait le détachement, mais elle n’avait pas dormi depuis deux jours.
Elle avait dîné dans un restaurant de la Leipzig Strasse, exactement à l’heure où Solange devait être en concert. Que se passait-il là-bas ? Qu’est-ce que cette folle de Solange avait encore pu inventer pour se rendre intéressante ? Elle avait ensuite marché dans les rues de Berlin pour se calmer, elle regardait sa montre, vingt-deux heures, vingt-deux heures trente, allez, voilà le moment de rentrer.
Il aurait été imprudent que Paul lui laisse un mot à l’hôtel, ou l’appelle. Elle était condamnée à rester sans nouvelles, ça la tuait.
Elle se tourna et se retourna dans son lit. Au matin, elle était épuisée. Et encore une longue journée à attendre. Paul et Vladi devaient être dans le train pour Paris, c’était dimanche.
— Oui, parfaitement dormi, monsieur Dietrich, je vous remercie. L’hôtellerie allemande est au-dessus de tout éloge.
— Avez-vous profité de ce dimanche pour visiter la ville ?
— Tout à fait. Quel pays merveilleux.
Elle n’était pas sortie de l’hôtel. Dans le hall, sur le trottoir, des hommes s’étaient succédé, elle n’aurait pas fait un pas qui ne soit rapporté à Günter Dietrich, autant rester dans la chambre, elle avait fait monter ses repas, vécu des moments de frayeur, d’autres de colère. Imaginairement, elle avait voyagé avec Paul.
— Mes supérieurs estiment que le montant des frais est excessif, madame Joubert, je suis au regret.
Dietrich avait servi le thé, achevé une anecdote sur la bibliothèque Sainte-Geneviève, et brusquement, il était entré dans le vif du sujet :
— Nos ingénieurs n’ont pas trouvé un intérêt suffisant aux documents que vous avez apportés.
Madeleine respira, soulagée. Ils n’étaient pas allés fouiller plus loin dans l’identité de Léonce Joubert. Peut-être leurs représentants en France avaient-ils attesté que Léonce était en effet introuvable à Paris, comme elle lui en avait donné l’ordre. Quant au reste, chacun jouait sa partition ; à ce stade de la négociation, Dietrich acceptant ses conditions eût été un très mauvais signe. Son refus de principe confirmait la valeur de ce qu’elle avait à vendre.
— Je suis très déçue, monsieur Dietrich. Mais je comprends. Et puisque nous en sommes là, je peux bien vous faire une confidence : mon mari a toujours pensé qu’il fallait s’adresser aux Italiens.
— Ils n’ont pas d’argent !
— C’est ce que je me tue à lui dire ! Mais mon mari est ainsi, quand il a une idée… « Personne n’a d’argent en Europe, me dit-il, mais en réalité, on racle les fonds de tiroirs et on trouve toujours le moyen de payer ce qu’on a envie d’acheter. » Selon lui, M. Mussolini n’a pas vocation à être le faire-valoir de M. Hitler ! Si le mois dernier le maréchal Balbo a conduit son escadrille d’hydravions de Rome à Chicago, ça n’était pas pour épater la galerie ! C’est parce que le régime fasciste a des ambitions dans l’aviation militaire…! Moi, monsieur Dietrich, je ne vous le cache pas, tout cela me passe un peu au-dessus de la tête. Ce sont des histoires d’hommes.
Madeleine se leva.
Dietrich était embarrassé et cela se voyait.
— Juste une question, si vous permettez. Pour le cas où mes supérieurs changeraient d’avis — il baissa la voix, ton de la confidence —, vous savez comment sont les chefs, ils disent quelque chose, le lendemain, c’est le contraire…, comment souhaiteriez-vous que « les frais » soient réglés à votre mari ?
Madeleine reprit sa place.
— Nous sommes très partagés sur cette question, monsieur Dietrich. Il aimerait un virement, moi je préférerais des espèces, c’est plus… fluide, comprenez-vous. Si vous êtes pour la paix des ménages, le mieux est de donner satisfaction à chacun. Moitié, moitié.
Elle fouilla dans son sac, en sortit un papier.
— Voici les coordonnées bancaires. Au cas où, évidemment.
Dietrich s’en saisit. Il fut pris d’un doute.
— Ce compte n’est pas… au nom de votre mari. Est-ce bien normal ?
— C’est-à-dire… Oui, c’est vrai. C’est un compte… comment dire… dormant. Gustave aime la discrétion. Il pourrait y avoir des gens malintentionnés, il y en a partout.