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Couleurs de l'incendie

Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
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Solange chantait encore Morgen werden wir zusammen sterben (Demain, nous mourrons ensemble).

La salle se vida, les musiciens se levèrent, fracas d’instruments, la voix de Solange fut couverte par les cris, les huées…

Il ne resta qu’une trentaine de personnes éparses dans la salle. Qui étaient-elles, on ne le sut jamais. Elles étaient debout et applaudissaient. Alors le théâtre plongea dans le noir absolu et retentit un rire immense, celui de Solange Gallinato, un rire qui était encore de la musique.

Dans le train du retour, Paul répugnait à dormir de peur que tout cela s’efface comme un rêve, il voulait tout garder.

La salle de l’Opéra de Berlin s’était éteinte, provoquant les protestations unanimes des quelques spectateurs présents. Le rire de Solange avait retenti, terrible et désespéré. Une minute ou deux s’étaient écoulées. Paul, de la coulisse, entendait les gens, là-bas, qui cherchaient à tâtons la porte de sortie, puis une lumière surgit, juste au-dessus de Solange qui leva la tête, c’était un projecteur, vertical et plongeant, qui éclaira soudainement le délire de tulle et de cheveux de Solange Gallinato.

Paul saisit les roues de son fauteuil. Vladi apparut, c’est elle qui avait trouvé un régisseur, un interrupteur.

Ils furent bientôt tous les trois seuls sur cette immense scène, à la fin de ce récital qui n’avait pas duré vingt minutes, mais qui les avait remplis comme une vie entière.

Vladi vint s’agenouiller devant Solange, Paul s’avança à son tour. Ils s’étreignirent et restèrent ainsi un long moment.

— Allons, Pinocchio, remuons-nous !

Mais au lieu de tenter de se lever, Solange saisit le visage de Vladi entre ses mains.

— Tu es une belle âme, toi…

Elle se pencha et chanta doucement, presque silencieusement, les premières notes de Manon « Ah, quel beau diamant… », puis elle l’embrassa. Et soupira.

— Voilà enfin le clou du spectacle : Solange Gallinato va se mettre debout…

Ce qu’elle fit.

Voici nos trois personnages sur la scène vide de l’Opéra de Berlin. À droite, Wlładysława Ambroziewicz, dite Vladi. Elle a vécu bien des choses, mais rien n’est jamais venu à bout de sa foi dans l’existence, de son désir de vivre et de jouir. Elle a balayé les opinions que l’on pouvait avoir d’elle, elle a aimé les hommes, le sexe, les étreintes soudaines, les orgasmes ravageurs, elle a presque trente ans, une constitution solide, une bouche avide, un cœur d’hirondelle et quelque chose, ce soir-là, vient de s’achever pour elle et elle ne le sait pas encore.

À gauche, dans son fauteuil, Paul Péricourt. Il s’est passé bien des choses dans sa vie, à lui aussi, depuis que nous l’avons vu se jeter de la fenêtre d’un second étage sur le catafalque de son grand-père. Nous l’avons connu mutique, catatonique, près de mourir, puis hurlant une certaine nuit de décembre 1929 au souvenir des scènes parmi les plus sordides qui puissent survenir dans une enfance, nous l’avons vu se recouvrant de musique comme d’un manteau, amoureux de cette étoile dont la voix avait transpercé sa vie.

Et entre eux, qui s’avance lourdement, une canne dans chaque main, Solange Gallinato sort de scène après le récital le plus mémorable de sa carrière.

Trois âmes prêtes à éclater.

Cette soirée va changer leur vie.

De la coulisse, une ombre apparaît, c’est le chef de l’orchestre qui n’a pas joué quatre mesures de tout le récital. Que fait-il encore ici, celui-là ?

— Merci, dit-il, ému aux larmes.

— Allons, répond Solange, merci de quoi ?

Mais elle sait.

Là-bas, dans son dos, sur la scène, trois hommes prient le ciel de n’être pas inquiétés le lendemain. Ils déchirent le décor du peintre espagnol et fourrent dans de grands sacs les morceaux de cette œuvre que plus personne ne verra jamais.

— On peut allumer un peu ? demande Solange.

Habituellement, sa loge est remplie de monde, les admirateurs, les officiels, les critiques, elle pavoise, faussement modeste. Ce soir, rien ni personne. Mais Solange est heureuse, c’est le plus beau soir de sa vie. Elle a souvent été contente d’elle pour des raisons secondaires, ce soir elle est fière, c’est autre chose.

— Tu as vu ça, Pinocchio ?

Elle se démaquille, Vladi lui tend les cotons, les lotions.

Ce sont les images que Paul revoit tandis que le train roule vers Paris. Il aurait tant aimé que sa mère assiste à cela…

— Allons, dit-il à Vladi, tu dois avoir faim.

— Oczywiście !

Le train poursuit sa route vers Paris.

Paul dort enfin. Il ronfle un peu, Vladi adore ça, ce ronflement. Pour elle, c’est le signe d’un sommeil qui ne se soucie de rien, ce n’est pas comme le jeune contrôleur, François, François comment déjà, peu importe… Kessler ! c’est ça.

Dans le couloir, ils parlent allemand. Il explique qu’il remplace un collègue, il sourit. Ce qu’il ne dit pas, c’est qu’il a proposé ce remplacement pour revoir Vladi parce qu’il n’avait pas son adresse, même son nom, il ne le connaissait pas, il avait juste retenu la date de son retour à Paris.

Solange Gallinato roule vers Amsterdam. Via Hanovre, on ne lui a pas laissé le choix. Dans la soirée des soldats allemands ont envahi sa chambre, des filles en uniforme ont fait ses valises, fallait voir comme. Mais on ne l’a pas bousculée, on devait avoir des ordres, l’important était qu’elle quitte Berlin à la minute même, alors Amsterdam, c’est le premier départ, d’accord, Solange se dit qu’elle rejoindra Milan en fin de semaine, elle n’habite nulle part et surtout pas ici. Elle est un peu désolée pour ce peintre espagnol, mais il va en rire, elle l’a vu une fois, joli garçon, rieur, iconoclaste.

Quant à Strauss, il n’est pas venu la saluer, n’a pas même envoyé un mot, il est très fâché, on peut comprendre.

Solange pense à Pinocchio. Et à cette Polonaise qui est montée à l’échelle, une nature, cette fille.

Solange est fatiguée.

Comme elle n’a pas préparé elle-même son départ, elle n’a rien à lire, elle s’endort. Voyez la scène. Un wagon de première classe, train de nuit, un compartiment entier réservé pour cette femme légendaire, si grosse qu’elle est incapable de se lever parce qu’elle n’a personne auprès d’elle pour l’aider. Habituellement, elle est entourée de gens, on la courtise, on lui fait la conversation, cette nuit elle est seule, chassée d’une ville, Berlin, où elle a autrefois connu des succès, des triomphes, Richard Strauss lui-même n’a jamais aimé qu’elle, c’est ce qu’il disait dans ses lettres. Un employé de la compagnie des chemins de fer a frappé discrètement, oui ? Il a ouvert la porte, contrôle des billets, il a été impressionné, excusez-moi, il a refermé, Solange fait peur, ce n’est qu’une masse de rides jetée sur la banquette, qui souffle comme une baleine.

En réalité, c’est une petite fille.

Elle a sept ans, l’âge de Paul quand il a sauté de sa fenêtre. Son père est enfin rentré, il sent le vin, des chaises tombent dans la cuisine, elle se lève, elle a l’habitude, la mère est couchée sur la table, le père est sur elle, ce qui ne l’empêche pas de la frapper, la petite fille se précipite, tire son père, mais il est fort, noueux comme un sarment de vigne, il travaille dehors, des muscles en fer, elle lève à bout de bras au-dessus de sa tête la seule chose qu’elle ait trouvée, une poêle à frire lourde comme une enclume qu’elle lui abat sur l’arrière du crâne, un coup à tuer un bœuf. Il roule sur le côté, il y a du sang partout, la mère va dormir avec les enfants, on le laisse saigner, qu’il crève, et c’est tout le temps comme ça, tout le temps, c’est un animal en cage, ce père. Chaque jour amène son lot de violence, de peur, les enfants ont des bleus partout, à l’école personne ne dit rien, c’est la campagne, si on comptait tous ceux qui ont des bleus…

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